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Fidji: Les blogueurs de la liberté et la junte militaire

La persécution dont font l’objet les « Freedom Bloggers » (les fidjiens anti-junte militaire, qui utilisent les blogs pour protester contre le coup d’état militaire à Fidji du 5 décembre 2006) semble s’être relâchée après une décision de la Fiji Military Forces (FMF) de cesser de poursuivre les blogueurs anti-junte et de ne plus bloquer la plate-forme de blogs Blogger. Cependant, le Lieutenant Colonel Pita Driti continue à les menacer : «Si les blogueurs étaient trouvés, nous les amènerions au camp pour les interroger ». La semaine dernière, il a admis que Rowland Fenter a été arrêté puis relâché après avoir été interrogé sur les blogs anti-junte, qualifiés de «menace pour la sécurité nationale ».

Intelligentsiya [En] a annoncé le 14 mai que le commandant de la force armée terrestre avait une liste d’une vingtaine de personnes qui seraient arrêtées à cause de ces blogs anti-junte. Il a aussi été écrit que la Fiji military Forces (FMF) a exercé des pressions sur la FINTEL, le seul fournisseur d’accès à d’Internet, pour bloquer la plate-forme de blogs Blogspot, qui est celle presque exclusivement utilisée par les « Blogueurs de la liberté » fidjiens. Peu avant,  le vendredi 11 mai, l’homme d’affaires influent Ulai Taoi a été arrêté, puis relâché, après une garde à vue de 24 heures. La FMF le soupçonnait d’être un blogueur anti-junte. Il semble qu’il ait été battu pendant sa garde à vue. Selon un email de Bainivore [En] autre « blogueur de la liberté » fidjien, les militaires  prétendent qu’ Ulai Toa est Fijian Black, le blogueur qui a organisé la manifestation du 1er mai et a demandé aux citoyens de faire grève pour protester contre le gouvernement par intérim (voir la vidéo ci-dessous). L'ironie de la chose est que Fijian Black n'est pas une personne, mais un collectif de blogueurs. Comme l’écrit Intelligentsiya : « Fijian Black est le blogonyme des auteurs du site Good Men (and Woman) Doing Domething [En] qui a appellé à la résistance passive du peuple de Fiji contre le gouvernement par intérim en leur demandant de rester chez eux le mardi 1er mai 2007’.

Vidéo sur YouTube: Unknows in Fiji 

Pendant que la junte fidjienne embauche semble-t-il des hackers indiens de Bangalore pour découvrir qui sont les « blogueurs de la liberté », les cyber- activistes ont réunis des soutiens ces derniers temps, et des blogueurs du monde entier condamnent maintenant la censure militaire des blogs. Il y a deux jours, un groupe de blogueurs néo-zélandais célèbres ont offert leur aide en proposant d’héberger sur leurs serveurs les blogs fidjiens.  Ce collectif a demandé au gouvernement néo-zélandais de condamner le gouvernement par interim fidjien et sa répression contre les blogueurs. « Les blogs sont l’une des rares sources d’informations qui échappent au contrôle du régime militaire de Fidji, il représentent un canal vital de communication non censurée pour les Fijiens comme pour la communauté internationale. Tous les blogueurs fidjiens désirant répondre à notre invitation sont invités à nous contacter à travers l’un des sites listés ci-dessus », annonce le communiqué, faisant référence à une liste de blogs célèbres qui offrent l’hospitalité sur leur propres sites aux Fidjiens.

Mais une question demeure:  pourquoi la junte militaire fidjienne  décide-t-elle de réprimer ce groupe de « blogueurs de la liberté », composé de citoyens indépendants, sans affiliation politique, qui exercent leur droit constitutionnel à la liberté d’expression ? Les blogs peuvent-il orienter l’action politique dans une nation ou l’accès à Internet n'est certainement pas répandu, et d’un coût prohibitif pour le niveau de vie   local ?

La réponse peut être trouvée dans la réaction d’un blogueur fidjien apolitique à la démarche des “blogueurs de la liberté”. Comme l’écrit un membre du collectif  Fijian Black |En] dans une correspondance par mails:  “Actuellement, les blogs politiques sont les plus virulents, les plus visibles, et les plus visités des blogs de Fidji. Non seulement nos billets sont lus, mais ils sont transmis par mails dans le monde entier, à des gens qui s’intéressent à notre pays, ils sont imprimés (je parle là de rames entières de pages imprimées) pour l'information des citoyens fidjiens qui n‘ont pas accès à Internet, et maintenant, ils sont couverts par les médias, à Fidji, ainsi que dans la région ».Pour Discombobulated Bubu [En] une blogueuse et mère de famille  fidjienne: “La réaction du Fidjien moyen a été incroyable, les gens qui ont accès à des ordinateurs téléchargent le contenu des blogs et les impriment. Les feuilles imprimées sont ensuite envoyées à des villages isolés par cars, bateaux, et fax (pour ceux qui en ont un) et par ce que nous appelons « radio noix de coco » - le bouche à oreille… Les militaires ont grossièrement sous-estimé le pouvoir de cette forme de communication, voici pourquoi, selon moi, ils sont en train de paniquer maintenant et de vouloir faire taire les voix du peuple».

Selon Fijian Black, la blogosphère fidjienne qui était “ assez léthargique jusqu’au coup d’état de l’an dernier » est devenue très politique. « Les blogs aux îles Fidji étaient réservés aux informaticiens/chercheurs/scientifiques. Depuis février, le citoyen moyen est maintenant devenu beaucoup plus familier avec le mot blog et a une vague idée de comment en créer un. Grâce, essentiellement, à la télévision nationale de Fidji et aux militaires, qui ont attiré l’attention sur eux ! Certains de ces blogs s’intéressent à la vie à Fidji, il y a aussi des  Fidjiens expatriés qui aiment  parler du pays, des blogs de recettes de cuisine fidjiennes, des blogs sur la recherche universitaire sur Fidji, mais je dirais que la majorité des blogs sur Fidji sont de nature politique, en ce qu’ils critiquent ceux qui ont perpétré le coup d’état et leurs partisans » dit bainivore, qui a commencé à bloguer sur Intelligentsiya  avant d’ouvrir son propre blog. Tous s’accordent à dire  que  Intelligentsiya à été l’initiateur du phénomène des blogs politiques à Fidji. “Je ne savais rien des blogs jusqu’au moment ou les militaires ont attiré l’attention du pays sur Intelligentsiya qui, prétendaient-ils à l’époque (en février, je crois) était une menace à la sécurité nationale. Dans un sens, ce sont les militaires qui m’ont poussé à ouvrir un blog » ajoute Bainivore.

Vidéo sur DailyMotion : Fijian Bloggers vs military

Comme l’a dit  Ethan Zuckerman, [En] co-fondateur de Global Voices, dans une interview donnée à une émission de Radio Australia, Pacific Beat (audio via le lien) :”Nous essayons d’attirer l’attention sur leur situation et soutenons leur cause sur notre site”. Nous publions ici notre  première interview du fondateur d’Intelligentsiya:

Sami: Pouvez-vous nous donner plus d’informations sur les « blogueurs fidjiens de la liberté » et nous dire pourquoi vous avez choisi les blogs comme outil de communication politique ? Et pourquoi maintenant ?

Intelligentsiya: Nous avons lancé Intelligentsiya en janvier, un mois après le coup d’état militaire de l’armée fidjienne, qui a renversé le gouvernement élu le 5 décembre 2006.  J’ai ouvert le blog et petit à petit d’autres blogueurs sont venus me rejoindre. Un mois après le coup d’état, au vu des arrestations arbitraires, des brutalités des militaires (nous en sommes à deux décès), ma conscience ne me permettait plus de rester passif et d’assister sans rien faire à la descente aux enfers de ce pays, une fois de plus.Dans ce climat de peur et d’intimidation (les journalistes avaient peur de voir leur nom imprimés), j’ai décidé qu’un blog anonyme était la solution. Non pas parce que je craignais d’être arrêté par les militaires (je suis inquiet, mais ne suis pas non plus exagérément inquiet), mais parce que je ne voulais pas que notre voix soit étouffée, surtout si l’on considère le niveau élevé de censure des médias traditionnels.

Sami:  Les auteurs du blogs sont-ils membres d’un parti d’opposition ou sont-ils tous des citoyens indépendants qui ne font qu’exercer leur liberté d’expression?

Intelligentsiya: Je ne suis pas membre d’un parti politique , et les autres auteurs de Intelligentsiya ne le sont pas non plus. En fait, je n’ai voté pour aucun des candidats du gouvernement renversé durant les élections législatives de mai 2006. Les blogueurs d’intelligentsiya sont indépendants et exercent leur droit constitutionnel à s’exprimer sans violence. Les militaires ont essayé de faire passer les blogueurs pour des gens en contact étroit avec le gouvernement renversé. Au nom d’intelligentsiya, je peux garantir que nous ne sommes pas liés au gouvernement SDl. Nous sommes juste passionnément attaché à nos libertés et nous ne voulons pas qu’elle disparaissent sous la menace des armes.

Sami:  L’homme d’affaires Ulai Taoi, président du Fiji Indigenous Business Council, a été arrêté puis libéré le 11 mai dernier après 24 heures de garde à vue. Sait-on pourquoi la  Fiji Military Forces (FMF) le soupçonnait d’être un blogueur anti-junte? Etiez-vous un de ses partisans par le passé ? Est-il un leader de l’opposition ?

Intelligentsiya: Nous n’avons jamais eu aucun contact avec cet homme d’affaires, Taoi. Nous  avons entendu parler de ces liens supposés pour la première fois quand les militaires l’ont arrêté. Mais il s’avère que la seule preuve détenue par l’armée était un mail qu’il a envoyé aux membre du Fiji Indigenous Business Council, dont il est président.  Le mail contenant le texte sur l’idée de la grève du 1er mai pour protester contre la junte militaire.

Sami:  Nous assistons à une lutte entre les blogeurs pro et anti gouvernement intérim à Fidji. Sur le blog Loyal Fijian, [En] nous pouvons lire un billet dans lequel ce blogueur menace de révéler l’identité des cyber-dissidents et encore pire: il/elle lance des menaces de mort et des incitations à la violence contre les cyber-dissidents. Quelle est votre réaction devant ce virage dangereux dans la blogosphere fidjienne et croyez-vous que la junte, en plus de surveiller les « blogueurs de la liberté », utilise d’autres blogueurs contre eux ?

Intelligentsiya: Nous soupçonnons la junte d’utiliser d’autre blogs (et peut-être d’en ouvrir eux-mêmes), même si ces blogs sont dans l’ensemble faibles, à part nous accuser d’être liés au gouvernement renversé et nous menacer.  Au début, Intelligentsiya a reçu des menaces via les commentaires de nos blogs. L’un écrivait des choses dans le genre “Nous vous trouverons…” et “Votre temps est compté…”. Ce genre de commentaires ont diminé, même si nous avons l’impression que les militaires utilisent maintenant d’autres méthodes, y compris embaucher des experts d’Internet venus d’Inde (nous avons reçu plusieurs informations dans ce sens mais nous n’avons aucune preuve)

Sami: Le 14 mai, vous avez annoncé que le Commandant des forces terrestres Pita Driti avait une liste d’environ vingt personnes qui seraient, disait-il, arrêtées pour leurs blogs anti-junte. Quelles précautions devez-vous prendre pour rester en sécurité et  pouvoir continuer à bloguer?

Intelligentsiya: Nous avons alerté des organisations comme la Electronic Frontier Foundation et plusieurs de nos soutiens à l’étranger ont proposé differentes solutions techniques pour nous aider, comme des sites miroirs de nos blogs. Nous avons aussi amélioré les mesures de sécurité en ligne. J’utilise maintenant Torpark, un navigateur qui fait passer  nos connections à Internet à travers différentes adresses IP. Nous avons aussi ouvert des comptes  mails avec d’autre services gratuits en ligne tel que Yahoo, au cas où Google serait bloqué complètement.

Sami: Il a été dit aussi que la FMF a menacé le fournisseur d'accès FINTEL de bloquer l’accès  à la plate-forme de blogs Blogspot, qui est presque exclusivement utilisée par les « blogueurs de la liberté ». Que pouvez-vous faire ? Allons-nous assister à une migration massive vers d’autres plate-formes de blogs ou allez-vous adopter des techniques plus sophistiquées pour bloguer anonymement ?

Intelligentsiya: Le fait que nous utilisions tous la palteforme Blogger est un problème car les militaires peuvent en appuyant sur un bouton nous bloquer tous. Mais nous essayons de mettre en place des accès alternatifs à Internet et à d’autres services de blogs, tout en améliorant les aspects techniques de nos blogs.

Sami: Pouvez-vous nous  résumer l’histoire de la blogosphère fidjienne ? Combien de blogs ? Sont-il politiques ? Quelle est la réaction des Fidjiens moyens à la démarche des « blogueurs de la liberté”?

Intelligentsiya: Avant que  Intelligentsiya entre dans l’actualité fin janvier, les blogs était relativement inconnus, en dehors des milieux d’informaticiens à Fidji. Cela fait plusieurs années que je les connaissais et j’en ai ouvert un pendant une période mais cela n’a pas donné grand chose. Quand la junte militaire a annoncé qu’elle poursuivait les blogueurs d’ Intelligentsiya  , l’intérêt à soudain explosé et plusieurs blogs se sont ouverts – une blogueuse (Discombobulated Bubu) affirmant même qu’elle avait été inspirée par notre action pour lutter contre l’atteinte à la liberté d’expression. Quand le nombre de blogs a augmenté, nous avons décidé de former un Google Group de tous les blogs partageant les mêmes convictions et depuis nous coordonnons nos actions en ligne par ce moyen.

A l’avenir, nous publierons d’autres interviews de blogueurs fidjiens et examinerons d’autres aspects de leur cyber-activisme, et les mesures qu’ils prennent pour prévenir une possible répression de leurs activités en ligne.

Sami Ben Gharbia

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