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Irak : Ils appellent ça la liberté

Catégories: Irak, Droits humains, Education, Gouvernance, Guerre/Conflit, Jeunesse, Médias citoyens, Migrations & immigrés, Politique, Relations internationales

On peut avoir du mal à croire que près de 2 000 jours se sont écoulés depuis l'occupation de l'Irak. Après toutes les promesses faites au début de la guerre [1], les attentes,  peut-être cela vaut-il la peine de dresser un bilan de la situation actuelle pour les Irakiens. Des blogueurs ont passé en revue leur sort et livrent quelques tranches de leurs expériences quotidiennes. [tous les liens pointent vers des sites en anglais]

                                                                                                                                                                    Made in Irak par Bookish : [2]«Finalement, j'ai trouvé quelque chose qui était vraiment fabriqué en Irak. Ce sont de vrais squelettes humains. Dans le passé, on importait des squelettes d'Inde et du Pakistan [pour la Faculté de Médecine].  Mais ceux de la photo ont été fabriqués en Irak (c'est ce que m'en a dit le docteur)».

Mama est allée à Bagdad et donne ses impressions sur la ville et ses habitants. Dans un billet intitulé «Il n'y avait pas de Bagdad» [3], elle brosse le tableau d'une ville dévastée et démoralisée :

 

Quand nous avons atteint Bagdad… la toute première vision qui m'a mise en colère et a rempli mes yeux de larmes, c'était le grand nombre de mendiants dans les rues, des vieilles femmes sous le soleil brûlant, avec des gamins maigres âgés de quatre ou cinq ans.

… les routes sont bordées de murs en béton cachant à la vue les magasins. La seule chose que tout le monde voit, ce sont des murs de béton, toutes les rues se ressemblent. C'était frustrant de voir ma Bagdad bien aimée dans cet état.

…Il était tout à fait évident que les gens sont très las de la situation, le manque d'électricité, le manque de combustible, la cherté de la vie et la perte de l'espoir. Le nombre de personnes quittant l'Irak est plus élevé que jamais. J'ai dù dire adieu à une famille très chère, j'ai senti que Bagdad n'est plus la même et elle est vide. Sa physionomie me manque, comme me manquent le très grand nombre d'amis, de voisins et de parents qui sont soit partis à l'étranger, soit morts.

Je vous jure que bien des fois je n'ai pas pu m'empêcher de crier de colère, mais qui va écouter et s'en soucier !

Le blog Baghdad Connect  relate les épreuves qu'il faut traverser [4] pour simplement faire des affaires en Irak. Il écrit :

L'autre jour nous avons eu un appel téléphonique d'un homme d'affaires pour un rendez-vous à son bureau… Nous avons pris la voiture dans une chaleur étouffante sur une distance d'environ 10 kilomètres, et il y avait littéralement un point de contrôle tous les 300 à 500 mètres ! Par des routes en ruines, crasseuses, pleines de voitures et de gens à l'air pathétiquement misérable – C'était révoltant. Le temps d'arriver au bureau installé chez lui, nous avions déjà oublié le but de notre déplacement. Avant même de discuter de l'appel d'offres, d'un total de 4,5 millions de dollars, notre partenaire commercial a commencé par parler de certains cadeaux que nous devrions faire aux employés de ministères, aux employés de banque, aux chargés de la logistique et à quelques autres hommes en rapport avec les sectes [religieuses], pour un total dépassant 350 000 dollars, et ceci, avant même de soumissionner !!! C'est un cirque absolument mortel comparé aux années sous Saddam. Plus tard, le partenaire a commencé à parler de la situation dans le domaine de la sécurité, comment la résistance irakienne peut transformer les choses en enfer de flammes en quelques heures, mais les ordres sont maintenant de se la jouer politique, ceci pour quelques mois !! Comment bon Dieu pourrait-on faire des affaires si on peut descendre en enfer en l'espace de quelques heures ?!

Et d'offrir quelques conseils aux Irakiens qui ont la possibilité de vivre hors du pays :

Aux Irakiens qui se trouvent dans des pays étrangers et ont un infime espoir d'une possibilité d'emploi ou d'une vague forme de vie décente, nous recommandons de ne même pas songer à revenir avant très, très longtemps.

Faiza Al-Arji livre les histoires [5] des Irakiens qu'elle aide par son travail humanitaire en Jordanie :

Le beau-père d'Oum Mohammed est arrivé de Bagdad il y a une semaine; il a une glande dans le foie qui doit être enlevée, l'opération coûte des milliers de dollars, dont ils n'ont même pas le premier, et moi non plus. Je ne sais pas ; il va peut-être mourir dans l'attente d'un don.

Le mari d'Oum Mohamed a été enlevé devant chez lui, il y a 3 ans et 3 mois, il est peut-être dans une prison du gouvernement irakien ; je cherche quelqu'un qui puisse nous aider à le localiser…

La famille d'un vieillard aveugle est retournée à Bagdad et l'a laissé seul. Je l'aide chaque mois à payer le loyer de la maison, mais je sais que sa femme et ses filles là-bas à Bagdad souffrent de la faim et de la pauvreté ; je ne peux pas les aider, je n'ai pas les super-moyens financiers pour couvrir les dépenses de tous les nécessiteux…

… Il y a quantité de femmes irakiennes qui sont seules et sans famille ; dont les maris ou les familles ont été tués et elles sont restées seules, dans l'attente d'une “réinstallation”. Elles sont exposées à des avances déplacées et à des mauvais traitements, tandis qu'elles espérent une vie plus digne et plus stable, dans quelque endroit de ce monde.

Au travail, je reçois chaque jour des femmes qui ont été battues et traitées avec cruauté par leur mari. La pauvreté en est la raison dans la plupart des cas ; ou la frustration, qui accable le mari à cause de la pauvreté et du chômage, qui le transforment en créature sauvage, cruelle et agressive. Voilà ce qui arrive à certaines familles irakiennes ici : les situations d'exil, de pauvreté, de séparation et de dégradation mettent sous pression les hommes et les femmes et augmentent le taux de violence familiale…

… Est-ce que ce sont les signes de la fin des temps, de l'apocalypse ? Quand le monde a perdu l'esprit, le sens moral, la pitié, la justice, et tout ce qu'il avait de beau ?

La jeune blogueuse irakienne Sunshine est de plus en plus frustrée [6] :

Tout ce que je veux, c'est une route sûre et ouverte pour que je puisse aller à l'école… comme tous les élèves du monde entier, être un bon citoyen et reconstruire le pays que j'aime. Je fais de mon mieux pour que ma vie ait l'air normale, et j'essaie d'aller chez mes professeurs quelle que soit la distance à laquelle ils habitent et quel que soit le danger de la situation, mais parfois j'ai l'impression que je n'y arrive pas, il me faut seulement un répit, parce que je n'en peux plus…

L'école et les études ne sont pas faites pour l'amusement de tous les élèves, n'est-ce pas ? Eh bien, ajoutez à cela les heures passées à y aller !!! dans le bruit des fusillades et des explosions en chemin. Et en voyant des horreurs en cours de route, comme des hommes en armes, des morts, etc…, parfois je trouve incroyable de pouvoir supporter cela…

Je le vois à la télé et sur Internet, je discute avec des gens à l'étranger, et je m'étonne, nous sommes tous des êtres humains, avons des sentiments, de l'énergie et avons les mêmes besoins, pourquoi les Irakiens doivent-ils souffrir autant et avoir cette douleur dans leurs coeurs ? Alors que d'autres gens ne passent pas par 1 % de ce que nous subissons… Ils ont une bonne vie sans guerre et tout ce gâchis.

… Il y a deux jours, ma famille et moi sommes arrivés à la maison, papa ouvrait la porte du garage et des chars sont passés, ils ont commencé à faire des gestes du bras et à klaxonner pour qu'on s'en aille, je me suis sentie tellement en colère parce que la voiture est devant NOTRE garage dans NOTRE quartier… nous avons un dicton «c'est notre propre maison et on nous jette dehors à coups de pied», c'est exactement ce qui se passe ici, c'est si difficile d'être irakien, mais peu importe à quel point ça va empirer, mon sang sera toujours sumérien et je refuse d'appartenir à une quelconque autre nationalité.

Et je termine avec un message aux «Libérateurs» [7] de Mama :

Tant de choses ont changé depuis que TOI L'AMERIQUE tu as envahi mon pays pour nous libérer de notre vie…

Mon peuple souffre dans tous les domaines de la vie, et spécialement les citoyens éduqués, le gouvernement qui est soutenu par l'AMERIQUE essayant de diffuser et encourager l'arriération. Beaucoup de rituels idolâtres bizarres sont apparus dans mon pays, nous ne les connaissions pas avant la libération par l'AMERIQUE, à se demander si c'est ça l'avenir brillant que l'Amérique nous a apporté!!!! Le gouvernement autorise dans les rues les réunions de ceux qui pleurent des imams disparus il y a mille ans, et interrompt aussi la circulation et coupe les routes pour eux. Non seulement cela, mais encore, il instaure le couvre-feu dans la capitale Bagdad, pour la sécurité des pleureurs, ignorant toutes les réalités de la vie des habitants, l'économie et les pertes financières du pays, du fait de la paralysie de toutes les activités, pour pleurer, abandonnant la reconstruction du pays, pour, au lieu de cela, en voler et gaspiller les richesses.

Que faire, ou aller ? Je veux une meilleure vie pour mes enfants, ils méritent de vivre en paix, et de recevoir une bonne éducation, ils méritent de s'amuser, et de profiter de la vie, ils méritent de vivre dans le nouveau siècle, et pas de vivre dans l'obscurité sans électricité, ni dans l'arriération sans le Savoir, mais quitter mon pays, mes amis et ma famille, ce n'est pas ce que je veux. Je ne peux pas.

Et un poème de ZZ : [8]

Ce Silence [8]

tandis que je retrace mes pas, allant et venant

dans un immeuble d'entreprises commerciales au troisième étage

à côté de balustrades blanches en fer et de moquette

où subsistent encore

les taches 

de l'hiver dernier…

 

En mai dernier

je l'avais appelée depuis cet escalier

et elle a décrit ce que c'était que de vivre comme

elle vivait

évitant les balles

tout en essayant de garder ses enfants sains d'esprit

 

Je n'avais pas entendu sa voix pendant deux hivers

et quand je l'ai entendue au printemps

elle apportait tout le soleil que l'Irak pouvait supporter

et dont l'Ohio pouvait rêver…

 

Silence

tandis que je presse mes chaussures sur la moquette

les orteils se dressant d'impatience

mais c'est pour quelqu'un que j'aime comme ma famille

quelqu'un que j'ai connu toute ma vie…presque

j'ai été très patient.

 

J'ai attendu 13 mois…

Par moments le silence crachait des vérités vertigineuses sur la fin de l'attente.

Par moments les titres engendraient des bruits qui plantaient leurs griffes dans mon cerveau et mon souffle.

Elle n'est plus dans cet annuaire local de Bagdad,

et il ne me reste que ce silence.

 

L'occupation avait violé et tué une certaine Abeer

et mis le feu à tout ce qui restait d'elle et des siens

Il s'ensuivit des cauchemars y voyant un présage…

Je me réveille en sueur et partout alentour il y a ce silence.

 

Je ne comprends pas et j'enrage que ce monde puisse rester si silencieux…

 

Abeer revient en rêve à chaque mois de mai,

un sourire de compassion de ses chauds yeux bruns

et un signe de tête nonchalant pour la vie qu'elle a connue ou connaît…

Je ne sais pas…

 

Je me demande si elle respire même encore…

ou si son corps repose quelque part…

en silence.

 

Poème de ZZ [8]