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Russie : le projet photo “Famille Différente”

“Pour moi, une famille “différente” signifie des gens qui vivent en marge de la société. Il arrive que ces personnes n'aient pas de maison, d'emploi. Il arrive qu'elles se droguent, que leurs voisins les haïssent et qu'on leur interdise l'entrée d'un théâtre à cause de leur accoutrement. Mais au sein de ces familles, l'amour et les liens affectifs règnent encore (…).”

C'est ainsi qu'Irina Popova, une photographe russe, décrit [en russe] les sujets de son projet “Famille Différente”, actuellement exposé à Saint-Pétersbourg et également visible en ligne ici (23 photos) et sur le portail PhotoPolygon.com (15 photos).

Cependant, dans la mesure où cette série de photos est centrée sur une petite fille – Anfisa, la fille des sujets marginaux d'Irina Popova -, l'interprétation que fait la photographe de son propre travail a suscité des critiques sévères de la part de ceux qui l'ont lue en ligne.

Suivent certains commentaires des visiteurs de PhotoPolygon et d'Irina Popova (popovaira) elle-même.

ameli_sa :

Au-delà du contenu de la série de photos, “Et pourtant, ils s'aiment et ils aiment leur fille peut-être encore plus que quelqu'un qui les condamnerait ne peut l'imaginer” ; un tel amour ne vaut rien. Et pour ce qui est des photos, ce serait bien si ça incitait les autorités à les priver de leurs droits de parents, ou au moins à faire particulièrement attention à cette famille. Parce qu'en voyant par exemple la photo où la fillette est à quatre pattes sur le rebord de la fenêtre, on comprend qu'elle est réellement en danger.

Irina Popova (popovaira) répond :

Je le savais. La barrière “nous sommes bons et ils sont pourris !”. Tu n'as pas compris, apparemment. La fillette n'était pas en danger – il y a un filet à cet endroit. Le cliché suivant montre la main de la mère. Les animaux sont ceux qui colleraient la gamine dans un orphelinat.

AlexLen :

Si tu voulais montrer que la fillette n'était pas en danger, pourquoi tu n'as pas inclus ce cliché ? Ce sont globalement de bonnes photos, mais je pense qu'il y a un fossé entre les photos et le texte – je veux dire que dans ton texte, tu dis que tout va bien, mais tu choisis des photos où rien ne va. Le travail que tu as fait est intéressant et complexe.

ameli_sa :

J'ai réfléchi à ce que nous pouvons faire pour cette enfant ; je pense que la réaction la plus correcte serait d'aller voir l'Aide sociale et de leur donner l'adresse de cette “famille” et d'insister pour qu'ils lui rendent visite chaque jour pour vérifier que la petite n'a pas faim, qu'elle est habillée et que quelqu'un la surveille. Sinon, encore une fois, ce reportage social ne vaut rien : nous aurons vu de belles photos et les aurons oubliées. J'ai pitié de la fillette et je n'arrive pas à trouver ce que je pourrais faire pour elle.

http://openid.yandex.ru/beiberecka/ :

(…) J'ai été cette petite fille moi-même, juste plus âgée ; j'avais 12 ans quand mes parents sont morts à cause de la drogue et je ne peux pas les condamner, ils m'aimaient, mais ce sont juste des choses qui arrivent…

(…)

MAIS ! J'aimerais pouvoir adopter cette petite fille quand ses parents mourront.

http://demonru.livejournal.com/ :

Vivre comme des animaux est un choix personnel pour ces gens-là (sûrement). Mais élever leur fille dans ce foutoir, ce n'est pas de l'amour, c'est de la méchanceté pure. L'amour ne se limite pas à embrasser les pieds [d'un enfant], c'est aussi avoir un comportement de parents responsables vis-à-vis de leur fille. Tu l'écris toi-même : “Pendant ce temps, la petite de 2 ans est livrée à elle-même et dépend de l'attention occasionnelle des hôtes.” C'est déjà une raison suffisante pour que les services sociaux s'occupent de cette “famille”. Il y a peu de chance pour qu'elle soit moins bien ailleurs qu'elle ne l'est dans cette famille. S'il y a encore quelqu'un pour admirer l'”idylle” de cette famille dans trois ou quatre ans, quand la petite aura grandi et que ses parents se seront complètement cramé le cerveau avec la drogue, le tableau sera bien pire.

Irina Popova (popovaira) répond :

J'espère avoir la chance d'observer longtemps la vie de cette famille. Si c'est le cas, je ferai un compte-rendu de ce qu'ils seront devenus dans quatre ans. Pour le moment, il est trop tôt pour en tirer des conclusions. Il vaut mieux penser à ce qui t'arrivera à toi.

shelma :

Le contenu émotionnel de cette série de photos est épouvantable mais le rendu est excellent. Comme on le voit dans les commentaires, pas une seule photo ne laisse indifférent. Irina, je ne peux pas imaginer à quel point cela a dû être difficile de travailler là, quand tu as dû assister à tout. Je te souhaite de la chance pour la suite. P.S. J'ai encore des doutes sur l'existence d'amour dans cette famille. Ou peut-être que je ne peux pas comprendre et accepter ce genre d'amour.

Irina Popova (popovaira) répond :

Merci beaucoup ! Cela a été difficile de les photographier, effectivement, mais pas si difficile que ça. C'est juste que j'ai sympathisé avec les sujets et que j'étais de leur côté – et ce n'est d'ailleurs que pour ça qu'ils m'ont autorisée à photographier, sinon il n'y aurait pas eu d'histoire, et au lieu de ça il y aurait eu un coquard et un appareil photo cassé (au fait, les sujets sont venus au vernissage de l'expo et ils étaient très contents, ils ont rigolé). Je pense qu'ils ne se rendent toujours pas compte que quelqu'un peut les condamner pour tout ça.

Le photo-reporter russe Oleg Klimov, qui est aussi l'organisateur de l'exposition “Famille Différente”, défend Irina Popova et son travail sur son blog [en russe] :

Je pourrais le présenter ainsi : j'étais un témoin direct quand Irina travaillait sur cette série. Je me souviens encore de ses emails, qu'elle écrivait dans un cybercafé de Saint-Pétersbourg pendant ses pauses, et je me souviens de ses doutes (…).

“Vas-y et prends des photos, ne leur achète pas de drogue et d'alcool, et ne leur donne pas d'argent” – ce sont les seuls conseils pratiques que je pouvais lui donner à distance. Elle vivait dans leur appartement et prenait des photos.

Quand Irina a publié pour la première fois certaines de ces photos dans le cadre d'un programme d'éducation, dans la section “photos documentaires”, une rafale de critiques a suivi, la visant surtout elle en tant que personne et que photographe. On l'a accusée de propager un “mode de vie punk”, de glorifier une “famille de salauds”, qui devraient être derrière les barreaux et non sur les pages des journaux et des magazines. (…)

L'enseignement est évident : personne ne veut jamais savoir qu'il y a des gens malades, des invalides, des toxicomanes, des alcooliques dans notre pays… (…) Ils n'existent pas pour la majorité, indépendamment de leur bonté ou de leur méchanceté. Ils ne sont pas là. “Pas de personne, pas de problème.” Et quand quelqu'un un jour nous montre que ces personnes existent vraiment, ou quand nous les rencontrons dans la rue, nous nous comportons comme des fascistes. Et en même temps, nous sommes sûrs que nous sommes meilleurs, plus honnêtes, plus corrects, que nous nous en sortons mieux et que nous réussissons mieux. Ces illusions mènent à un manque de compassion, un manque de respect l'un envers l'autre, en tant qu'êtres humains plutôt que membres d'une hiérarchie sociale. (…)

Je ne veux rien dire pour défendre les sujets de cette série de photos. Là, ils sont comme ils sont réellement. C'est la réalité et c'est le seul argument qui défende leur existence, leur proximité avec nous, qui défende le fait qu'ils ont des enfants et un éventail complet de sentiments, de l'amour à la haine, du désespoir à l'indifférence.

(…)

Tout ce que veux dire, c'est des mots pour défendre la photographe Irina Popova. Elle a réellement le courage d'un reporter, quelque chose qui est quasi absent du journalisme et de la photographie actuels. Le courage et la capacité de dire ce qu'on a vu, ressenti et dit, sans distordre ou torturer la réalité qui nous entoure et que nous préférerions ne pas voir. C'est la “présomption d'innocence” qui doit exister dans toutes les sociétés civilisées.

2 commentaires

  • Bonjour,

    Je dois dire que je me sens proche de travail de ce type de travail. Il me fait penser un peu à celui de la photographe Jessica Dimmock. Qui pour le coup est extrêmement abouti en terme de photo journalisme. Voir : http://mediastorm.org/0021.htm

    Oui la place du photographe n’est pas toujours la plus simple…
    Et c’est difficile parfois de ne pas glisser dans un puits de subjectivité.

    Lizalee

  • bravo irina et oleg pour vos belles phrases sur le sujet. Je le trouve honorable sur bien des points, un reportage de fond, intime comme on l’aime avec de belles images et alors ? doit-on ignorer l’évidence de la solitude de l’homme ? chacun sa mère ! qui peut se voiler la face ?
    Ceux qui ne veulent pas voir, pas savoir……..
    merci irina, j’ai vu et je comprends !

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