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Brésil-Italie: Tensions diplomatiques après le refus de Brasilia d'extrader Cesare Battisti

Pour le gouvernement brésilien, Cesare Battisti est un activiste politique. Du point de vue du gouvernement italien, l'écrivain a été reconnu coupable de terrorisme. La décision controversée, prise par le Brésil il y a deux semaines, de lui accorder un statut de réfugié politique divise l'opinion brésilienne; elle s'est attirée de sévères critiques de la part de l'Italie et est sur le point de provoquer une profonde fissure dans les relations, d'habitude amicales, entre les deux Etats.

Ancien membre du groupe d'extrême-gauche Prolétaires Armés pour le Communisme, qui était partisan de la révolution violente en Italie dans les années 70, Battisti a été jugé et condamné à la prison à vie pour une série de crimes, dont des assassinats. Il se réfugie d'abord en France en 1981 puis, après avoir causé des tensions diplomatiques entre l'Italie et l'Hexagone, s'enfuit au Mexique, revient ensuite en France où il vit une quinzaine d'années avant que Paris ne reprenne la procédure d'extradition en 2004. S'ensuivent quelques années de bataille judiciaire qui se soldent par une nouvelle fuite de Battisti au Brésil, où il est arrêté en 2007. La Cour suprême du Brésil était en train de statuer sur son extradition.

Cependant, le ministre brésilien de la Justice Tarso Genro vient de lui accorder le statut de réfugié politique, alors que sa demande d'asile avait été refusée par le Comité national pour les réfugiés, au motif que Battisti avait été condamné par contumace et sur foi de preuves prétendûment douteuses. La décision de Genro, approuvée ensuite par le président Lula, a provoqué le rappel par Rome, pour consultation, de son ambassadeur au Brésil Michele Valensise [en anglais]. Il s'agit du dernier événement en date dans cette querelle qui prend de l'ampleur.

Il y a eu des appels au boycott des produits brésiliens – en 2008, le commerce entre les deux pays a généré 10 milliards de dollars US – et des invitations faites aux Italiens d'annuler leurs vacances prévues au Brésil. Un match amical de football devant opposer le Brésil et l'Italie à Londres, le 10 février prochain, pourrait même bien être annulé [en italien].

Au Brésil, l'opinion est divisée et deux pétitions tournent en ce moment sur internet, l'une en faveur du gouvernement italien [en portugais] et l'autre apportant son soutien à la décision brésilienne [en portugais]. Alors que les dirigeants italiens semblent être de plus en plus irrités, leurs homologues brésiliens cherchent à calmer le jeu, affirmant qu'il n'y a pas de crise diplomatique. Pour le blogueur Marcos Otterco [en portugais], le fait que l'ambassadeur italien ait été rappelé est mauvais signe :

Se a Itália levar adiante sua retaliação, e tudo indica que isso não ficará barato, o Brasil terá muito a perder e nada a ganhar. Prepare-se para onda de deportação de brasileiros residentes na Itália.

Si l'Italie prend des mesures de rétorsion, et tout indique qu'elle va en prendre, cela va coûter cher au Brésil, qui a beaucoup à perdre mais rien à gagner. Préparez-vous à assister à une vague d'expulsions de Brésiliens vivant en Italie.

D'un autre côté, on peut lire sur le blog Consciência.net [en portugais] que l'auteur à succès de romans policiers Battisti n'était qu'un militant sans importance qui n'arriva sur le devant de la scène qu'après avoir écrit un livre dénonçant les faiblesses du système judiciaire italien dans la conduite des procès. D'après le blogueur, il y a d'autres intérêts en jeu :

É para esconder do mundo que seus julgamentos não passavam de linchamentos com verniz de legalidade que a Itália quer calar Battisti.

E salta aos olhos que a sanha destrambelhada de Berlusconi e seus cúmplices tem o objetivo secundário de humilhar os eminentes cidadãos libertários do mundo inteiro que abraçaram solidariamente a causa de Battisti.

L'Italie veut faire taire Battisti afin de cacher au monde le fait que les procès qui se déroulent sur son sol ne sont rien d'autre que des lynchages masqués par une vernis de légalité.
Et il est évident que la grossière colère de Berlusconi et de ses complices a pour but second d'humilier d'éminents citoyens libertaires qui, dans le monde entier, soutiennent ensemble la cause de Battisti.

Il n'est pas étonnant qu'en Italie, l'opinion publique ait perçu l'attribution du statut de réfugié à un citoyen italien comme une preuve de l'appui du gouvernement brésilien aux mouvements extrémistes qui ont ravagé l'Italie, sans compter l'insulte faite à la société italienne [en anglais]. Sur son blog, Juca [en portugais] estime d'un autre côté que le président Lula n'a pas bien jugé la gravité de la situation et se retrouve aujourd'hui avec une patate brûlante entre les mains :

Agora, estabelecido o escândalo, não sabe o governo Lula o que fazer para que o incidente não se transforme em uma grave crise internacional que poderá render ao Brasil o afastamento, por falta de convite, para a importante próxima reunião do G8, grupo atualmente presidido pela Itália, sob a alegação de que o nosso país não colabora com o combate internacional ao terrorismo, ao contrário, o prestigia dando refúgio a terroristas.

A présent que le scandale est là, le gouvernement de Lula ne sait pas comment s'y prendre pour éviter que l'incident ne tourne en une crise internationale sérieuse, qui pourrait mener à l'isolation du Brésil et à son exclusion de la prochaine rencontre du G8, actuellement présidé par l'Italie. Une exclusion qui pourrait être motivée par l'affirmation du fait que notre pays ne contribue pas au combat international contre le terrorisme, saluant au contraire ce dernier en donnant refuge à des terroristes.

En même temps, certains afirment que la décision du Brésil est un bel exemple de démocratie [en portugais] et que les critiques font partie d'une dispute politique. Le blogueur Ralf Rickli [en portugais] fait valoir le fait que les médias n'ont pour le moment parlé que d'un aspect de l'histoire que sont les protestations italiennes. Il commente le doute jeté sur le procès in absentia de Battisti qui s'est déroulé en 1987 et évoque le fait que le gouvernement français avait, sous Mitterrand, également refusé l'extradition. Et le blogueur de poser cette question : « Pourquoi nos médias traditionnels ne rapportent-ils pas ces faits ? ». Il répond ceci :

E aí de repente lembro que o atual primeiro-ministro da Itália é um magnata da imprensa… Representante típico de uma certa direita que se vale da força da imprensa como instrumento de poder – com o qual vem se safando inclusive de repetidas acusações de corrupção e de ligação com a Máfia.

Mas deve ser só coincidência, não? Não deve haver nenhuma relação…

Et puis je me suis soudain rappelé que l'actuel premier ministre italien était un magnat de la presse… Un représentant typique de la droite utilisant la puissance des médias comme un instrument de pouvoir – il a d'ailleurs échappé plusieurs fois à la justice malgré de multiples accusations de corruption et de liens avec la Mafia. Mais cela ne doit être qu'une coïncidence… Il ne doit y avoir aucun lien…

A propos de la manière dont la presse traite le sujet, le sociologue et blogueur Rudá Ricci [en portugais] pense que la plupart des critiques sont une réaction irrationnelle de militants de gauche et de certains médias :

Irracional porque do ponto de vista legal, o ato não fere nenhum princípio. Mas é um ato político, sem dúvida. E é por aí que a nuvem de fumaça se espalha. Comecemos pelas reações à direita:
1) O Clube Militar emite nota destacando que se trata de concessão de asilo a um assassino sanguinário. Aliás, vai mais longe e cita uma tal “ditadura sanguinária”;
2) O governador José Serra, de olho no eleitorado paulista (muito conservador) afirma timidamente que se trata de um equívoco. Tímido porque ele mesmo foi um refugiado político no Chile e conviveu com brasileiros que eram denunciados pelos mesmos crimes que Battisti;
3) O senador e ex-presidente italiano Francesco Cossiga ataca Tarso Genro dizendo que se trata de um ministro “cretino”;
4) A polícia italiana diz que o próprio Battisti matou quatro pessoas. Ele nega.

Os argumentos são exagerados e frágeis, como se percebe.

Irrationnelle car du point de vue légal, la décision ne va à l'encontre d'aucune loi. Mais il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'une decision politique. Et c'est là que les choses se compliquent. Commençons avec les réactions de la droite:
1) Le Club des militaires a publié une note insistant sur le fait qu'on donnait asile à un tueur assoiffé de sang. En outre, ils vont plus loin et parlent de « foutue dictature » ;

2) Ménageant son électorat (très conservateur), le gouverneur [de l'Etat de São Paulo] Jose Serra [en anglais] a déclaré du bout des lèvres qu'il s'agissait d'un malentendu. On peut expliquer sa timidité par le fait qu'il a été réfugié politique au Chili et a vécu parmi des Brésiliens que l'on dénonçait pour des crimes semblables à ceux de Battisti ;

3) Le sénateur et ancien président italien Francesco Cossiga a traité le ministre Tarso Genro de « trou du cul » ;

4) La police italienne affirme que Battisti a tué quatre personnes, ce qu'il nie.

 Comme nous le comprenons bien, ces arguments sont exagérés et fragiles.

D'autres ne sont pas vraiment d'accord et pensent que le pays a fait le mauvais choix. Le blogueur Fernando Rizzolo [en portugais] estime la décision du gouvernement brésilien, laquelle a mis le pays dans le pétrin, davantage subordonnée à des considérations idéologiques que légales :

É impressionante a que ponto a paixão pela ideologia da esquerda faz com que um País como o Brasil se indisponha com a Europa. Não é possível que o ministro Tarso Genro, o PT, o presidente Lula encontrem neste cidadão Battisti “algo maior” ao defendê-lo e colocar o Brasil numa situação complicadíssima. A Itália é uma democracia, a própria esquerda italiana não o defende. Para que tudo isso ? Lula deveria ter reconsiderado a decisão de Tarso, mas não, o PT tem um amor incrível as causas esquerdistas, a ponto de sacrificar um País, não é ?

C'est impressionnant de voir un pays comme le Brésil amené à se quereller avec l'Europe par passion pour les idées de gauche. Il n'est pas possible que le ministre Tarso Genro, le Parti des travailleurs et le président Lula pensent que le citoyen Battisti mérite un soutien susceptible de mettre le Brésil dans une situation très compliquée. L'Italie est une démocratie, les courants italiens les plus à gauche ne soutiennent pas Battisti. Alors, pourquoi tout cela ? Le président Lula aurait dû reconsidérer la décision prise par Tarso, mais, au lieu de ça, il a suivi l'incroyable attrait de son parti pour les causes gauchistes, au point de sacrifier le pays, non ?

Le blogueur Leandro Sartori Molino [en portugais] pense que les deux gouvernements font une erreur en mettant en danger les relations historiques qu'entretiennent le Brésil et l'Italie [en anglais] pour un si petit problème :  

Mas nós, meros cidadãos brasileiros e italianos, que não temos nada a ver com essa ridicularidade, estamos, no mínimo, assustados: o que poderá ocorrer conosco, que adoramos passear pelas Praias do Nordeste brasileiro, sambar em seu impressionante Carnaval, tomar um delicioso “spresso” na Piazza Novona, ouvir os gondoleiros de Venezza ao passear por seus canais, tomar vinho, comer uma deliciosa macorranada, tomar caipirinha e comer feijoada?

Mais nous, simples citoyens brésiliens et italiens qui n'avons rien à voir avec ces palabres, sommes pour le moins effrayés : que pourrait-il nous arriver, à nous qui adorons flâner sur les plages dans le nord-est du Brésil, danser la samba lors de son imposant carnaval, prendre un délicieux « expresso » sur la place Novona, écouter les gondoliers vénitiens lors de balades le long des canaux, boire du vin, manger d'excellentes pâtes, boire des caipirinhas et déguster des feijoada ?

 

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