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Guinée : Le mémorial des victimes du Camp Boiro

Catégories: Guinée, Cyber-activisme, Droits humains, Histoire, Médias citoyens, Portrait de blogueur

Abdoulaye Bah, citoyen guinéen, retraité de l'ONU, vit à Rome et est l'un des traducteurs de Global voices en français [1], auquel il contribue par intérêt pour le cyber-activisme contre les atteintes aux droits de l'Homme, quels qu'elles soient,  où qu'elles se produisent. Abdoulaye est également impliqué dans la gestion du site web et mémorial virtuel campboiro.org [2] de  “l'Association des victimes du Camp Boiro et de tous les camps de concentration en Guinée”, fondés tous deux par le Professeur Tierno Siradiou Bah, pour perpétuer le souvenir des victimes oubliées du régime de Sékou Touré en Guinée. Abdoulaye a accepté d'être interviewé sur cette période très sombre et très peu connue de l'Histoire guinéenne, un sujet douloureux à titre personnel pour lui, pour donner une voix aux milliers de Guinéens morts sous la torture, contribuer au devoir de mémoire et, il l'espère, à l'édification d'un vrai mémorial au Camp Boiro, à Conakry.

Qu'est-ce que le Camp Boiro ?

Le Camp Boiro est l'ancienne caserne de la garde républicaine à Donka, dans la banlieue de Conakry, capitale de la Guinée. Il est devenu une prison politique et un centre de tortures de 1958 à 1984. Toutes les personnes accusées à tort ou à raison par le régime révolutionnaire de Ahmed Sekou Touré [3] de méfaits, d'activités contre-révolutionnaires, de comportement bourgeois, etc, était emprisonnées et le plus souvent exécutées après toutes sortes d'humiliations et de tortures [4], dont la privation mortelle d'eau et de nourriture  (une torture appelée “diète noire” [5] ),des séances d'électrochocs, des violences sexuelles, etc. Selon les organisations de défense des droits de l'Homme, dont Amnesty international, plus de 50 000 [6] personnes ont perdu la vie à Camp Boiro et dans d'autres camps similaires en Guinée. Des charniers [7] [en anglais] sont encore aujourd'hui découverts dans toute la Guinée.

Pourriez-vous situer le contexte dans lequel ces événements ont eu lieu ?
En 1958, le pouvoir colonial, la France, a organisé un référendum offrant aux colonies le choix entre intégrer une Communauté franco-africaine ou opter pour l'indépendance. Seule la Guinée a opté pour l'indépendance à cette époque, qu'elle a obtenue. La France, en représailles, a coupé toutes les relations politiques et économiques, a détruit des bâtiments civils et isolé la Guinée sur le plan diplomatique. Le chef du parti issu du Rassemblement Démocratique Africain [8], Ahmed Sékou Touré [9], un ancien dirigeant syndical, incarnait les idéaux des intellectuels africains et de la jeunesse. Un gouvernement d'union nationale fut instauré. Les intellectuels de gauche, les Guinéens de la diaspora ont alors afflué en Guinée dans l'espoir d'aider la jeune nation. Mais très vite, le rêve s'est transformé en cauchemar [10].

Sekou Touré a mis en place un système politique pyramidal, avec une cellule du parti dans chaque village, quartier, caserne et école. Partout où se trouvaient des Guinéens, ils devaient créer une cellule du parti, même à l'étranger. Tous les citoyens guinéens étaient “membres du parti de la naissance à la mort”. Le pays tout entier s'est transformé en une gigantesque prison, baptisé par certains journaux “goulag tropical [11]”. Pour quitter la Guinée, il fallait une autorisation signée de la main du dictateur, individuellement. Une milice fut créée [12] et les dénonciations se sont multipliées, même au sein des familles.

A quel titre les prisonniers étaient-ils arrêtés et détenus au Camp Boiro ?

Tous les prétextes étaient bons pour arrêter et torturer : un contrôle d'identité à la sortie d'un cinéma, des manifestations d'étudiants, ou avoir une femme ou une villa qui plaisait à un des barons du régime, etc. La plupart du temps, les arrestations n'avaient aucun motif. Dans son récit, «Grain de Sable” [13], Nadine Barry raconte comment elle a essayé avec son mari (mort en prison) de cacher un ouvre-bouteille dont le manche représentait le Général de Gaule, en l'enterrant dans leur jardin. Malheureusement, les pluies violentes de Conakry l'ont fait remonter à la surface.

Trouve-t-on des archives sur ce qui s'est passé au Camp Boiro ?

The arrow points to the location of the political prison block. Photo campboiro.org    

Vue aérienne du Camp Boiro – la flèche indique le quartier des prisonniers politiques – Photo campboiro.org

Quelques livres décrivent les conditions de détention dans le camp [14]. Les nouveaux prisonniers étaient « conditionnés », privés d'eau et de nourriture pendant quelques jours, puis interrogés par le comité d'enquête. Sans savoir ce que le comité leur reprochait, ils devaient dénoncer leurs complices, étaient battus, torturés avec des instruments de tortures, contraints de garder des positions pénibles, des cigarettes étaient écrasées sur leur corps, etc, jusqu'à ce qu'ils perdent conscience ou décèdent. Pendant des jours et des jours, on leur demandait de confesser des crimes imaginaires : espionner pour le compte de la CIA ou des Français, avoir reçu des pots-de-vin, être un “agent de la cinquième colonne”. Tant que la victime ne passait pas aux aveux, les tortures ne cessaient pas. Les aveux étaient lus par la victime elle-même à la radio, et étaient utilisés pour donner un semblant de justification à d'autres arrestations.

En 1976, Sekou Touré a déclaré la guerre aux Peuls [15], qui constituaient 40% de la population guinéenne. Une répression brutale a jeté dans les prisons et dans les tombes des milliers d'innocents, dont l'archevêque de Conakry, Monseigneur Raymond-Marie Tchidimbo [16] .
A la mort de Sékou Touré, en 1984, on estime qu'un tiers de la population avait quitté la Guinée.

Vous êtes vous-même Peul. Comment votre famille a-t-elle été affectée par la répression ?

Un matin, en avril  1971, à Rome, j'ai dit à ma femme que j'avais rêvé que mon père était arrêté. Je n'y ai pas attaché d'importance. Il n'a jamais fréquenté l'école et n'avait aucune ambition politique. Mais je n'avais pas vécu dans la Guinée de la révolution depuis dix ans. Je croyais plus que jamais dans cette révolution. Il était tout simplement inconcevable pour moi qu'elle puisse conduire à l'arrestation et à la détention d'un innocent. Je me suis réveillé un jour, à l'ambassade de Guinée à Rome, quand l'ambassadeur m'a agressé en m'appelant “fils de la cinquième colonne”.

J'ai appris plus tard que mon père avait été arrêté la nuit même de mon rêve, durant la réunion hebdomadaire obligatoire de la cellule du parti – si un citoyen n'y assistait pas, il ne pouvait obtenir sa ration alimentaire.
Mon père a été tué au Camp Boiro, mais nous ne savons pas exactement quand. Probablement durant la nuit du 17 octobre 1971. Il aurait été torturé jusqu'à ce que sa colonne vertébrale soit brisée et “sacrifié” le même jour. Le sorcier de Sekou Touré aurait conseillé au dictateur de sacrifier des personnes au teint clair ce jour-là. Malheureusement, en Guinée, nous autres Peul sommes considérés comme ayant la peau claire.

Qu'est-il advenu de votre famille ?

Ma famille a été dépouillée de tous ses biens, on ne leur a laissé que les vêtements qu'ils portaient. Ma mère, qui voulait prendre avec elle son tapis de prières, a été jetée dans les escaliers. Avant l'indépendance, mon père était un homme d'affaires prospère. Il avait envoyé son père en pèlerinage à la Mecque et avait acheté sa première voiture (une berline Citroën) en 1949. Il a commencé en vendant du sel qu'il ramenait de la côte, à pied au début, et qu'il échangeait contre du  kinkeliba [17], un thé local que les Guinéens aiment beaucoup. Ses affaires et ses biens ont été  “nationalisés” par les mêmes personnes qui l'ont assassiné. Après la disparition de mon père au Camp Boiro, les amis se sont tenus au large de notre famille, craignant d'être arrêtés comme complices. Un seul de mes oncles a offert refuge à la famille.

La milice a arrêté ma mère aussi, l'accusant de connaître le lieu où se trouvait mon frère. Elle a été libérée, et elle a traversé à pied la frontière avec le Sierra Leone, au péril de sa vie, pour rejoindre mon frère. De là, ils ont dù fuir à nouveau, en Côte d'ivoire, car le régime de Sierra Leone soutenait Sekou Touré. Les enfants les plus âgés ont fui le pays. Voilà pourquoi, aujourd'hui, mes frères et sœurs ont la nationalité canadienne, française, américaine, autrichienne, italienne et sénégalaise.

Les Guinéens, aujourd'hui, savent-ils ce qui s'est passé au Camp Boiro?

Malheureusement, en Guinée, le légitime devoir de mémoire se heurte au manque de moyens d'informations. Le pays manque de structures d'éducation et de formation. Le cyber-activisme est aussi très limité, de par la difficulté d'accès à Internet, les coupures de courant, les revenus très bas. L'histoire guinéenne a été falsifiée par les bourreaux et par les nostalgiques de la soi-disant révolution. Ils honorent la mémoire du dictateur Sékou Touré, qui est mort en  1984 (à Cleveland, aux États-Unis). Son successeur, le chef d'état- major Lansana Conté [18], a marché dans ses pas. Jusqu'à la mort de Lansana Conté, à la veille de Noël 2008, le souvenir de Sekou Touré était célébré chaque année par les membres haut placés du gouvernement. Le palais présidentiel porte son nom. Sékoutoureya signifie la maison de Sékou Touré.

Voilà pourquoi l'Association des victimes, fondée par les survivants et les descendants des victimes, essaie de localiser les charniers, de rendre les restes des corps aux familles, de réhabiliter les victimes et de faire restituer leurs biens saisis par l'Etat.  Notre objectif est de transformer le Camp Boiro en mémorial (des photos du camp, prises en 1999, peuvent être vues ici [19]) dédié à la mémoire des victimes, en particulier la  “cabine technique”  où les prisonniers étaient torturés, et la “Tête de mort”, où ils étaient exécutés.

Depuis la mort de Lansana Conté, un autre coup d'état a eu lieu en Guinée.

Un coup sans effusion de sang, cette fois-ci, qui a amené au pouvoir le Capitaine Moussa Dadis Camara. Il a fait des études supérieures, il a été formé dans un pays démocratique, et il est assez jeune pour ne pas avoir été impliqué avec les précédents régimes. Nos espoirs de justice ont eu un encouragement le 24 mars, quand le nouveau Président a officiellement reçu des membres de notre association à Conakry. La rencontre a été diffusée par la télévision nationale. Durant l'entretien, le président Dadis Camara a demandé pardon aux membres de notre association et a révélé que son propre père comptait parmi les victimes. C'est un développement encourageant, mais ce n'est qu'un premier pas dans le processus beaucoup plus long pour atteindre la réconciliation nationale.