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Timor oriental: Réflexions sur l'avortement avant l'adoption d'une nouvelle loi

Un débat intense est en cours au Timor oriental ces dernières semaines concernant les dispositions du nouveau projet de code pénal en ce qui concerne l'avortement. Le nouvel article 144 du code pénal traite de “l'interruption de grossesse” ; l'article 142 de “l'interruption de grossesse non passible de sanctions”. Pour le premier, l'avortement est un crime et ceux qui le pratiquent s'exposent à une peine de prison d'une durée de 2 à 8 ans.

Ces lignes sont extraites d'un billet de la Revue légale et de justice de Timor oriental [East Timor Law and Justice Bulletin (ETJL)], intitulé “Que se passe-t-il quand l'avortement est illégal ?” [anglais]. Début juin, un nouveau code pénal entrera en vigueur au Timor oriental, condamnant l'avortement, à l'exception des cas de mineures ou de maladies mettant en danger la vie de la mère. L'interruption de grossesses dérivant d'inceste et de viol sera punie.

L'avortement au Timor oriental n'est pas un sujet de débat récent ni, non plus, sa pratique illégale par la soi-disant médecine traditionnelle. L'ETLJ continue:

Dans l'histoire récente de Timor oriental, il n'est pas difficile de trouver aussi bien des cas d'inceste que de décès de femmes lors des interruptions de grossesses pratiquées par des agents de santé incompétents. En novembre 2008, Le Programme de veille sur le Système judiciaire (Judicial System Monitoring Program) a révélé le cas du décès d'une femme lors d'une interruption de grossesse par un tradipraticien dans le district judiciaire de l'Oecusse.

Dans ce cas l'accusation soutenait qu'en mars 2007 à Betasi, Taiboko le premier accusé avait donné un médicament traditionnel au second qui devait le remettre à la victime J. Celle-ci devait le prendre selon des instructions du premier accusé. Le but poursuivi par les deux accusés était de permettre à la victime d'avorter de son foetus de 4 mois. Les accusés ont dit à la victime de prendre régulièrement le médicament pendant trois semaines. Après quelques jours elle a avorté, mais elle en est morte..

Girls Oecussi Photo prise à Oecussi par NeilsPhotography sur Flickr publiée sous licence Creative Commons 

Au début de 2009, l'East Timor and Indonesia Action Network (le Réseau d'action pour le Timor oriental et l'Indonésie) a publié le billet Les femmes de Timor ‘ont des avortements dangereux’, et le même mois l'UNICEF a publié un rapport selon lequel 1 femme sur 35 meurt pendant l'accouchement au Timor oriental [liens en anglais].

Trois mois plus tard, une Australienne travaillant pour le Secrétariat pour l'égalité des sexes du gouvernement timorais a publié un billet intitulé Des actes, pas des mots – Conférence sur la paix pour les femmes [anglais, portugais, tetum]  commentant l'événement qui a eu lieu au début de mars de cette année (les interventions à la conférence sont disponibles ici). D'après elle, les débats sur l'avortement lors de la conférence ont été très influencés par les femmes qui discutaient de la situation des femmes au Timor Oriental :

Il y avait une forte présence de femmes blanches malae (étrangères), mais la grande majorité étaient de couleur. Cette conférence était pour elles. Et en parlant de l'utilisation de contraception à Timor, qui est à 90 pour cent catholique – de l'espacement des naissances et de n'avoir que 5 enfants au lieu de 8 ou 10, en disant plus généralement, en public, que les femmes doivent se faire entendre – tout cela était très controversé et a provoqué un énorme brouhaha dans la salle.

(…) Je peux constater naturellement que cet événement n'était pas que de vains mots pour des centaines de personnes. J'ai appris qu'au deuxième jour de la manifestation, on a discuté de l'avortement. Ce n'est pas un sujet dont les gens parlent ouvertement ici ! Ils ont criminalisé l'avortement et mis en place des politiques hospitalières qui essaient de l'empêcher  à tout  prix. Mais le voilà débattu, maintenant ! Ce n'est pas seulement un débat ; ce sont des femmes qui se sentent suffisamment en sécurité pour se rencontrer et discuter de questions concernant toute la société. Elles vont retourner chez elles vivifiées et elles vont parler de ce qu'elles ont entendu et vu à Dili. Et permettez-moi vous le dire, il y a des gens motivés dans ce pays et ils ne sont pas tous des étrangers. Il y a des ONG féminines en abondance ici, c'est le plus souvent le seul moyen pour elles de se faire entendre. Les idées débattues ici serviront pour élaborer de nouveaux moyens et programmes. Quelques-unes pourront même retourner chez elles et quitter leur mari la prochaine fois qu'il les battra ; ou bien elles pourront dire “Dis-donc, attendons un peu avant d'avoir ce 7ème enfant”.
Je peux seulement l'espérer.

Le “brouhaha” entourant les discussions sur ces sujets peut être lié au fait que la culture de Timor tend à suivre la morale de l'église catholique, qui a joué un rôle important dans la lutte pour l'autodétermination de Timor à l'époque de la domination indonésienne. Mais la position [anglais] de celle-ci concernant l'avortement est cependant très controversée.

Photo shot outside a church by Flickr user NeilsPhotography shared under a Creative Commons License Devant une église, photo de NeilsPhotography sur Flickr publiée sous licence Creative Commons 

Entre-temps, de l'autre côté du globe, le blog portugais Timor Lorosae Nação [portugais], a publié un court billet qui a déclenché un débat prolongé sur les problèmes liés à l'avortement:

O novo Código Penal criminaliza o aborto com uma pena que pode chegar aos oito anos de cadeia. Os crimes sexuais têm vindo a aumentar no território. Será que há repercussões?

Le nouveau Code pénal punit l'avortement d'une peine pouvant atteindre huit ans de prison. Les crimes à caractère sexuel sont en augmentation dans cette zone. Y a-t-il des conséquences ?

Il y a eu plus de 60 commentaires sur ce billet, couvrant des sujets qui vont de la contraception au libre-arbitre et à la liberté de choix, en passant par le suicide et l'eutanasie, la religion, la planification familiale, le viol, le monde de l'économie et la distribution de la richesse,la justice, etc. Cependant un commentaire a résumé le débat à deux visions : celle de la femme et celle de l'enfant, en faisant un jeu de mots entre les significations du mot feto (foetus) en Portugais et son homonyme en tetum signifiant “femme” [portugais]:

A questão do aborto é uma questão complicada e muito sensível que tem sido e será sempre foco de grandes debates entre várias partes com diferenças de opinião relativamente ao valor da vida humana.

Se ambos os ‘fetos’ (feto bebe em estado de desenvolvimento no útero e feto ‘mulher’ na língua Tétum) pudessem falar o que diriam por sua vez cada um deles?

‘Feto’ mulher: Filho/a, não te quero, vou-te abortar.
Feto (bebe): …?

Le sujet de l'avortement est très sensible et complexe. Il a suscité et suscitera toujours des discussions importantes entre différentes positions et points de vue sur la valeur de la vie humaine. Si les deux “fétos” (le futur bébé en cours de développement dans l'utérus et la femme, féto en langue Tetum) pouvaient se parler qu'est-ce que chacun aurait à dire à l'autre?
La femme ‘Féto’ aurait dit : Bébé, je ne veux pas t'avoir, je vais avorter.
Et le foetus: …?

Un autre commentaire intéressant [portugais] lié aux particularités de la langue Tetum dit:

Em Tetum a gravidez diz-se “isin rua” (literalmente traduzido significa “dois corpos”) o corpo da mae e o corpo do feto.
O feto, apesar de estar a desenvolver-se dentro do corpo da mae, e’ um corpo, uma vida distinta numa relacao de simbiose com o corpo da mae para se poder desenvolver.

Um aborto por isso nao equivale a remocao de uma parte do corpo da mae como se de um simples caso de amputacao se tratasse.
Seria a remocao e a cessacao forcada de uma vida humana distinta, fragil e indefesa numa relacao simbiotica com o corpo da mae.

Por isso nao e’ uma simples questao de dizer “e’ o meu corpo e eu posso fazer o que quiser com o meu corpo” porque na realidade o aborto representa a imposicao do desejo de um corpo sobre o um outro.

Le mot Tetum pour grossesse est “isin rua” (litéralement “deux corps”) – le foetus et le corps de la mère. Bien que le foetus se développe dans le corps de la mère, c'est un corps à part entière -une vie différente dans une relation de symbiose avec le corps de la mère, afin qu'il puisse se développer.
L'avortement n'est donc pas l'élimination d'une partie du corps de la mère comme une simple amputation. C'est l'enlèvement et la fin qui s'en suit d'une vie séparée, fragile et sans défense qui avait un rapport de symbiose avec le corps de la mère.
Il ne s'agit pas simplement dire “c'est mon corps et j'en fais ce que je veux” parce qu'en réalité l'avortement est l'imposition de la volonté d'un corps sur un autre.

Bien que la plupart de ces commentaires aient été faits par des expatriés ou des internautes non-timorais, la voix d'une timoraise s'est jointe au débat [portugais]:

Sou Timorense! Sou Mulher! Sou católica e sou CONTRA o aborto.
Contudo, acredito que em certos casos, a vontade da mulher deveria ser respeitada, não a vontade da igreja ou de padrecos que pensam que reinam Timor.
Será certo mandar uma mulher ir para a cadeia porque fez um aborto, quando esta foi VIOLADA, por um BANDIDO? Não! Pensem como se fosse alguém que vos seja querido, uma filha, uma irmã, mãe etc… ai talvez já não vomitem as palavras em favor desta VERGONHOSA lei! (…)

Je suis Timoraise! Je suis une Femme! Je suis Catholique et je suis CONTRE l'avortement. Cependant dans certains cas, la volonté des femmes devrait être respectée et non celle de l'église ou de prêtres qui pensent qu'ils règnent sur Timor
Est-il juste d'envoyer une femme en prison seulement parce qu'elle a avorté, après avoir été VIOLEE par une CRAPULE ? Non! Imaginez que ce soit une personne qui vous est chère, une fille à vous, une soeur, une mère, etc… vous ne soutiendriez plus avec tant de vigueur cette loi HONTEUSE! […].
Photo by Flickr user Graham Crumb shared under a Creative Commons License  Photo de Graham Crumb sur Flickr publiée sous licence Creative Commons 

Enfants, prostitution et avortement

Souvent mise  en relation avec le débat sur l'avortement, la prostitution que connait le Timor oriental est apparemment ignorée par les médias traditionnels. En 2005, Kirsty Gusmão [anglais], la femme du Président de l'époque, Xanana Gusmão, avait déclaré dans le quotidien Diario Tempo que, “si le gouvernement de Timor-Leste ne prenait pas très vite des mesures, les niveaux actuels de la prostitution allaient augmenter. Tôt ou tard, Dili sera pleine de prostituées.”   .

Le Journal de droit du Timor oriental a publié un article intitulé Moralité, religion et la loi – avortement et prostitution à Timor Oriental écrivant que [anglais] :

La criminalisation de l'avortement et de la prostitution a contribué à infliger beaucoup de mal et de souffrances aux femmes et a abouti à la dislocation sociale, à l'exposition à de graves risques pour la santé et la sécurité, comme le VIH/SIDA, la drogue et la violence ainsi qu'à des cliniques d'avortement clandestines présentant un danger mortel.

Trois ans plus tard, Loro Horta publie sur Open Democracy l'article La malédiction des matières premières  [liens en anglais] liant “la croissance alimentée par le pétrole à la prostitution infantile à Timor-Leste”:

A côté des écoles, des hommes attendent dans leurs voitures pour aborder les jeunes filles. Une écolière raconte son histoire, “nous les approchons en leur disant que nous avons besoin d'une paire de chaussures neuves pour aller à une fête. Nous allons avec eux pour le faire et nous obtenons nos chaussures”. Il y a des filles qui vendent leur corps pour aussi peu que 5 dollars. A la campagne, des journalistes locaux ont rapporté de nombreux cas de filles d'à peine 10 ans qui se prostituent pour 1 $.

La blogosphère regrette [portugais] que la prostitution ait désormais atteint des enfants plus jeunes dans le pays:

Mas que estupidez. E qual e a pena de prisão dos que andam a aliciar as menores para a prostituição? Devido a pobreza a muitas jovens que se vendem por um telemóvel e muitos dos graúdos com poder de gastar andam nisso. Se os jornalistas investigarem irão apanhar muito peixe na rede. É só verem a historia das trocas de telefonemas para apanharem e trazerem a luz esses marmanchos que vão bater o peito na missa todos os domingos e comungam e ca fora no dia a dia abusam das menores. (…)

Que c'est stupide! Et quelle est la peine de prison encourue par ceux qui poussent les mineures à se prostituer? A cause de la pauvreté, beaucoup de jeunes  se vendent pour un téléphone portable et de nombreux adultes qui ont les moyens les achètent. Si les journalistes enquêtaient, ils en prendraient beaucoup dans leurs filets. Il suffit de lire la liste de leurs appels téléphoniques pour démasquer ces crapules qui prient avec ferveur lors des messes chaque dimanche, mais violent chaque jour des mineures (…)
Photo by Flickr user NeilsPhotography shared under a Creative Commons License  Photo de NeilsPhotography sur Flickr publiée sous licence Creative Commons 

Le débat en ligne a été enrichi par de la poésie sur des arguments concernant l'avortement avec les billets (“Não soube do Mundo“  [portugais] / “Je ne savais rien du monde” et anonyme [espagnol]). Ze da Labia a écrit un poème intitulé “Quero ser criança em Timor” [portugais] (“Je voudrais être un enfant à Timor”), en réponse à un commentaire qui le demandait :

Quero ser criança em Timor
Quero ser feliz e sentir-me amada
Quero beber leite
Para ter ossos fortes
Quero ter uma cama para dormir
Onde haja uma almofada
Para poder sonhar

Quero ser criança em Timor
Quero ter um par de sapatos
Para que os meus pés
Cresçam saudáveis e limpos
Para poder andar para a escola
Sem ter que coxear

Quero ser criança em Timor
E ter roupa para não andar nu
Quero cobrir o corpo
Deste calor ardente
Que me estorrica a pele

Quero ser criança em Timor, ter bicicleta
Poder comprar uma trotinete
Ir de Dili a Bazartete
Não levar porrada de cacetete
Comer bem no restaurante da Odete
Arroz, sopa ou mesmo omolete
Passear de camionete
Mas dispenso a espingarda sete sete

Mas a minha mãe ja tem onze
Vou ficar no banco de suplentes
Levar agua aos que tem sede
Ver passar a banda e nao tocar
Ver saltar a bola e nao chutar
Partir os ossos so de esperar
Porque sem calcio, custa a sarar
E la tenho que aturar
Os graudos que nao sabem mandar

Je voudrais être un enfant à Timor
Je voudrais être heureuse et me sentir aimée
Je voudrais boire du lait
Pour avoir des os solides
Je voudrais avoir un lit pour dormir
Dans lequel il y a un coussin
pour que je puisse rêver. 

Je voudrais être un enfant à Timor
Je voudrais avoir une paire de chaussures
Pour que mes pieds
Puissent grandir sains et propres
Pour pouvoir aller à l'école à pied
Sans devoir clopiner 

Je voudrais être un enfant à Timor
Et avoir des habits pour ne pas marcher nue
Je voudrais couvrir mon corps
Contre cette chaleur brûlante
Qui brûle ma peau

Je voudrais être un enfant à Timor, avoir une bicyclette
Pouvoir m'acheter un scooter
Pour aller de Dili à Bazartete
Ne pas être battue avec un baton
Bien manger chez Odete
Du riz, de la soupe ou même de l'omelette
Aller me promener sur un camion
Mais sans fusil sept sept

Mais ma mère a déjà onze enfants
Je vais m'asseoir et attendre
Je vais apporter de l'eau à celui qui a soif
Aller voir l'orchestre, mais sans jouer
Voir le ballon rebondir, mais sans shooter
Casser les os seulement pour attendre
Parce que sans le calcium, c'est difficile de guérir
Et ainsi je dois subir
Les gros qui ne savent pas gouverner….

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