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Conversation avec Annie Paul, écrivaine et blogueuse indo-jamaïcaine

Annie Paul   

L'écrivaine et éditrice indienne Annie Paul, qui vit à la Jamaïque

L'écrivaine et éditrice Annie Paul est née dans le Kerala, en Inde du sud, et a vécu aux États-Unis et au Brésil avant de s'installer en Jamaïque il y a une vingtaine d'années. Basée à l’Université des Indes occidentales, sur le campus de Mona, elle est la directrice des publications à l’Institut Sir Arthur Lewis d'études sociales et économiques. Elle est également fondatrice et rédactrice de la revue Small Axe, et a été chroniqueuse pour le journal jamaïcain Sunday Herald. Elle écrit régulièrement sur l'art des Caraïbes et sur la culture populaire, et a contribué à de nombreuses revues internationales,  livres, catalogues, conférences, et autres événements [les liens sont en anglais].

Depuis janvier 2008, Annie Paul est également blogueuse. À Active Voice, elle écrit sur la société et la politique jamaïcaines, les affaires internationales, le monde de l'art et de la musique, et les événements culturels, avec un penchant pour les sujets controversés. Je l'ai récemment interrogée par e-mail  sur ses expériences avec son blog et d'autre médias en ligne.  Ceci est une version révisée de notre conversation.

Nicholas Laughlin : Pourquoi avez-vous décidé d'arrêter votre chronique au Herald et commencé à bloguer en janvier 2008 ? Aviez-vous contribué à un blog auparavant ?

Annie Paul : Ces dernières années, j'ai pris l'habitude de faire des prétendues résolutions de la nouvelle année, et vers la fin de l'année 2007 je me suis dit qu'il était grand temps que je commence un blog. J'avais chroniqué pour le Sunday Herald pendant dix ans, et même si je tenais à la relation que j'avais avec eux et au formidable espace qu'ils me donnaient sur leur page éditoriale, ils n'avaient pas pu me donner une chose extrêmement importante pour moi – le droit d'être consultée avant qu'ils changent quoi que ce soit dans la chronique, même un seul mot.

Je suis éditrice, donc cette étape dans le processus était cher à mon cœur; je ne pense pas que la plupart des gens comprennent la souffrance qu'il y a à lire quelque chose que vous avez soigneusement travaillé et écrit gâché par des erreurs que d'autres y ont insérées, sous prétexte de réviser votre texte. Comme je le raconte sur mon blog, quand une chronique où je parlais de Bollywood a été publiée avec le mot “Bollywood” remplacé tout du long par le mot “Hollywood”, j'ai décidé qu'il était temps d'abandonner la presse écrite locale et de commencer à faire quelque chose par moi-même.

Je n'ai pas passé beaucoup de temps à penser à ça ou à le préparer. Je suis très intéressée par le design et suffisamment à l'aise avec la technologie pour créer un blog qui serait à la fois un reflet de mon esthétique personnelle et un support pour mes textes. Je n'étais pas un membre actif de la blogosphère avant de commencer Active Voice. Je ne connaissais les blogs que par un blog collectif appelé Sepia Mutiny – un titre extraordinaire et un excellent blog écrit par des Indiens de la diaspora. Ils ont attiré l'attention internationale quand l'un d'entre eux a été qualifié de “raciste” par les principaux médias des États-Unis, et c'est comme ça que je les ai découverts. J'étais pleine d'admiration et j'espérais imiter leur excellent exemple un jour.

Ensuite il y a eu la table ronde que vous et Georgia Popplewell aviez organisée à la conférence de l'association des études des Caraïbes en 2006. Je pense que vous avoir rencontrés tous les deux m'a donné l'élan pour commencer, et je me suis sentie confiante dans le fait que mes écrits soutiendraient le saut que j'allais faire. Je suis douée pour trouver des titres courts et accrocheurs, et le nom Active Voice est venu tout seul quand j'ai réfléchi à ce que j'espérais faire de ce blog.

NL : Pensez-vous que vous aviez un lectorat plus étendu quand vous écriviez pour la presse écrite ? Ou avez vous l'impression que vous avez plus de lecteurs avec le blog ? Est-ce que écrire dans la presse vous manque ?

AP : Au début écrire pour le Herald me manquait et j'utilisais mon blog comme un substitut à ma chronique. Même si vous ne savez pas vraiment qui sont vos lecteurs quand vous écrivez une chronique, un lien d'affection se forme avec votre lectorat. Particulièrement quand des membres du public vous font savoir qu'ils lisent et apprécient vos textes. Les lecteurs jamaïcains qui se sont familiarisés avec mes chroniques au fil des années ont été cruciaux pour mon développement en tant qu'écrivain. J'ai le plus grand respect pour leur tolérance et leur indulgence, même quand les critiques franches et dures que je leur adressais auraient pu les blesser.

Donc en termes de nombres, je n'ai aucune idée de l'ampleur de mon lectorat au Herald, mais cette sensation d'avoir échangé avec des gens là-bas m'a manqué, et me manque toujours. Le blog offre un type d'engagement complètement différent, que j'ai appris à aimer. On parle à et on discute avec des gens de toute la planète. Je prends un plaisir immense à consulter les statistiques chaque jour, et à regarder d'où viennent les visiteurs de mon blog. Lituanie, Inde, Chine, Brésil, Ghana, Capetown, Portugal, Dubai, and bien sûr Canada, Royaume-Uni et États-Unis, pour ne pas mentionner les Caraïbes. J'ai fait des progrès immenses en géographie depuis que j'ai commencé à bloguer.

Je pense maintenant que bloguer était fait pour moi, et que j'étais faite pour bloguer. On apprend au fur et à mesure, et c'est un voyage passionnant.  Techniquement parlant, même si on a le monde à portée de main grâce à internet, je me suis rendue compte que je passais la plus grande partie de mon temps à apprendre à connaître les blogueurs jamaïcains d'abord, dont bon nombre se sont manifestés à moi par leurs généreux commentaires sur mes premiers billets. J'ai été impressionnée par des blogueurs comme Afflicted Yard, Long Bench, Marlon James, Mad Bull et, quand il a commencé, le Diatribalist. Ruthibelle qui a seulement 20 ou 21 ans, est une autre de mes préférés. Ensuite, j'ai commencer à m'aventurer à l'extérieur et, en particulier grâce au lien de Global Voices, j'ai découvert d'autres blogueurs des Caraïbes comme Coffeewallah, Chutney Garden, Generation Y, Slacker's Chronicles, et d'autres.

Recevoir les réactions des lecteurs sous forme de commentaires est la chose la plus agréable dans les blogs. Personnellement, je considère les billets qui n'ont reçu que trois ou quatre commentaires ont échoué à un certain niveau. J'ai tendance à écrire sur des sujets contrariants et épineux qui mobilisent l'attention public à tout moment. Je suis fascinée par la façon dont fonctionnent les systèmes sociaux; les négociations et les arrangements que les êtres humains font afin de vivre en société, et les phénomènes culturels qui en découlent, ne manquent jamais d'éveiller mon intérêt. Le rôle que jouent l'hypocrisie, la moralité, le goût, l'agression, le bruit et ainsi de suite dans le but de masquer l'inégalité sociale et de perpétuer ses asymétries est essentiellement ce sur quoi j'ai tendance à bloguer.

NL : Vos billets abordent souvent des questions controversées concernant des problèmes d'actualité en Jamaïque, et déclenchent parfois des débats très énergiques dans les commentaires. Y-a-il eu une fois où vous avez pensé que la discussion dans les commentaires devenait incontrôlable ? Comment gérez-vous cela ?

AP : Oui, comme vous le dites certains billets ont déclenché de longs débats/discussions dans les commentaires – le rapport récent sur les excès verbaux au festival litéraire de Calabash en étant un, et le billet sur le “daggering” et la commission de radio-diffusion jamaïcaine en étant un autre. Mon billet sur le terme “coolie” et la façon dont les Indiens sont perçus en Jamaïque a également généré des commentaires passionnés. Je ne modère les commentaires que quand j'estime que le débat risque de dégénérer et de devenir incontrôlable. Ou, comme dans le cas du billet sur le [poète dub jamaïcain] Mutabaruka, j'ai exercé mon droit éditorial et bloqué un des commentateurs qui était extrêmement agressif et désagréable. Le plaisir que j'en ai tiré m'a un peu alarmée, étant donné que j'ai souvent critiqué vigoureusement la censure. En général j'essaie d'accueillir des points de vue très variés, aussi longtemps qu'ils restent courtois.

NL : Au niveau de votre carrière, vous êtes dans une position intéressante, avec un pied dans le monde universitaire et un autre dans l'univers créatif de l'art et de la musique jamaïcains. De quelle façon pensez-vous que ces deux univers pourraient utiliser des outils en ligne comme les blogs de façon plus efficace ?

AP : Je travaille à l'Université des Indes de l'ouest comme rédactrice et éditrice de revue et j'écris à côté. L'administration de l'université est très consciente du besoin d'utiliser les nouveaux médias sociaux comme les blogs, les micro-blogs et Twitter pour améliorer la recherche et l'enseignement à l'université. Mais amener les enseignants à utiliser les nouveaux médias dans leur enseignement et leur recherche est un combat. Les universitaires peuvent être très méfiants et hostiles aux nouvelles technologies et, en général, à la découverte de nouveaux modes d'enseignement et d'apprentissage. C'est surprenant, parce que c'est leur métier d'enseigner aux étudiants des choses qui sont nouvelles pour eux, et pourtant ils sont eux-mêmes réfractaires à de nouveaux savoirs. Ceux qui refusent d'adopter de nouvelles formes de communication sont voués à être distancés au bout du compte; peut-être que c'est une bonne façon de se débarrasser du bois mort et de faire de la place pour des chercheurs plus jeunes qui se lancent dans le genre de recherche dont on a besoin aujourd'hui. Qui sait ?

Dans le domaine des arts, les musiciens ont investi les nouveaux médias très rapidement et en récoltent déjà les bénéfices. À la récente conférence de l'Association des études des Caraïbes à Kingston, “Skatta” Burrell un des plus grands “beatmakers” et producteurs de dancehall, a informé le public à une table ronde sur la musique dancehall que la plupart de ses revenus proviennent de la vente de droits d'exécution et d'autres droits sur sa musique en ligne. Les plasticiens, d'un autre côté, ont été étonnamment lents à s'aventurer hors de leurs coquilles et à utiliser les nouveaux outils et médias disponibles. Il semble y avoir un gros investissement dans les médias traditionnels – bien sûr il y a des exceptions -, ce qui confirme la critique que je fais depuis longtemps des arts plastiques en Jamaïque ; ils n'avancent pas au même rythme que des artistes dans des endroits comme Cuba, la République Dominicaine ou même Trinidad et Tobago. Cette incapacité à ré-imaginer la création artistique et à fabriquer des documents visuels et des œuvres d'art radicalement différents est inquiétante. Cela semble révéler, je pense, un manque inné de créativité et de désir d'expérimenter. Laissez-moi insister sur le mot “semble”.

NL : Vous êtes également depuis peu une utilisatrice très enthousiaste de Twitter. De quelle façon Twitter a-t-il élargi votre réseau en ligne et vos horizon ?

AP  : Twitter est le plus beau cadeau que j'aie reçu cette année et même ces dernières années. C'est l'équivalent au vingtième siècle de “Sésame ouvre-toi” – les mots magiques qui ouvraient la grotte où Ali Baba cachait son butin. Il y a quelque chose de magique dans la faculté de Twitter de se transformer en l'outil de rêve qui se modifie pour répondre à vos besoins. Ses possibilités semblent infinies et j'aime particulièrement son immunité innée de fait à la commercialisation. Je pense que ces médias sociaux dont nous voyons la prolifération sont la réaction à des dizaines d'années où le public a été captif des messages subliminaux ineptes des grandes entreprises. Ces dernières années, la publicité sur la télévision câblée grand public est devenu assez créative mais cela reste un modèle indésirable et non durable pour la transmission d'information.

Twitter est un outil dont on apprend à se servir en l'utilisant. Il s'agit de suivre les utilisateurs intelligemment et de transmettre des informations précieuses à des réseaux qui n'y auraient normalement pas accès. Je dis aux gens que c'est comme posséder votre propre service de diffusion. J'ai donc utilisé le mien pour suivre des gens qui me connectent à des régions qui étaient auparavant inaccessibles à quelqu'un vivant dans un endroit comme la Jamaïque.

Par exemple, en devenant une des toutes premières à suivre l'homme politique indien et ancien haut-fonctionnaire de l'ONU Shashi Tharoor (j'étais en fait la première à le suivre quand il a ouvert son compte Twitter), j'ai attiré un certain nombre de ses partisans politiques qui sont  Malayalis (originaires du Kerala, comme moi), de différentes régions de l'Inde. Grâce à eux j'ai vraiment amélioré ma connaissance au jour le jour de l'actualité et du simple quotidien des Indiens avec qui je me sens le plus de liens – les Malayalis. Lors des récentes élections, j'ai lu des tweets de gens qui faisaient la queue pour mettre leurs bulletins dans l'urne et qui décrivaient ce qu'ils voyaient. J'aurais aimé être sur Twitter quand le siège de Bombay a eu lieu en novembre dernier.

Je suis également des gens qui bloguent sur les arts plastiques, un des mes intérêts constants. Grâce à Twitter, pour la première fois cette année je me suis tenue au courant de ce qui s'est passé à Venise pendant la semaine d'ouverture de la Biennale, et quand j'irai un jour à cet événement mondialement renommé j'aurai une bonne connaissance des différents lieux, des gens à surveiller, les événements à voir, et ainsi de suite. Je suis et je j'écris sur Twitter de la même façon sur la culture populaire dans les Caraïbes, la politique de la culture au sens large, les événements littéraires, la recherche universitaire et les nouvelles de l'édition. Je donne  régulièrement sur Twitter des liens vers de bons articles, vidéos, entretiens et blogs qui parlent de tous ces domaines. Quiconque me suit peut s'attendre à un régime quotidien de deux à cinq de ces liens.

NL : Vous avez évoqué vos blogs des Caraïbes préférés plus tôt. Quels autres blogs lisez-vous régulièrement ?

AP : Il y a le blog Repeating Islands, qui est une somme d'informations précieuses sur l'art et la littérature des Caraïbes francophones, mais aussi sur les grandes Caraïbes. Les blogs abattent les barrières de la langue qui ont toujours empêché notre connaissance de nous-mêmes en tant que région. Il y a Signifyin’ Guyana, le blog de la Caribbean Review of Books, votre blog et le blog de Georgia, Stunner's Afflictions, Owensoft, Jamlink et  Abeng News Magazine. Avant je consultais également Living Guyana mais le site a été supprimé. La capacité d'avoir des informations venant de blogueurs vivant à Cuba est également impressionnante.

NL :Vous suivez également la blogosphère d'Asie du sud (et de la diaspora d'Asie du Sud). Qui sont vos blogueurs préférés de cette partie du monde ? Et est-ce que vous avez pu faire des liens – par votre blog ou d'une autre façon – entre les blogueurs des Caraïbes et ceux d'Asie du sud ?

AP : Pendant les quatre jours de la fin de l'année 2008 où Bombay a été pratiquement prise en otage par une poignée d'hommes armés masqués, j'ai découvert les blogueurs indiens. J'en connaissais quelques uns avant ça, mais cette crise, pendant laquelle je cherchais désespérément de l'information sur ce qui se passait sur le terrain, m'a ouvert le monde des blogs indiens. Ils bloguent depuis bien plus longtemps que moi. La plupart des blogueurs indiens que je suis bloguent depuis le début des années 2000. Mon blogueur indien préféré est Sidin Vadukut. Son blog Domain Maximus raconte les événements qui se passent en Inde d'une façon originale, éclairée, et très humoristique. India Uncut, Sonia Faleiro, Jabberwock, Farting Pen et le Compulsive Confessor sont d'autres blogs que je consulte régulièrement.

Je sais que grâce à moi  [le blogueur trinidadien] Coffeewallah s'est mis à suivre Domain Maximus, mais je sais pas s'il y a eu d'autres pollinisations croisées dues à mes efforts. J'ai l'impressoin que les blogueurs indiens les plus connus comme ceux que j'ai mentionnés prennent les autres avec un peu de hauteur – ils se sentent supérieurs parce qu'ils bloguent depuis si longtemps, et ne sont pas ouverts à ce qu'ils considèrent comme du menu fretin venant des Caraïbes. C'est dommage. Ma philosophie est de ne jamais prendre rien ni personne pour acquis.

NL : Quelle a été la plus chose la plus surprenante que vous avez découverte sur les blogs ?

AP : La plus grande surprise est que malgré la liberté qu'on a de lire des blogs de toute provenance on a tendance à lire ce qui est soit géographiquement soit culturellement proche de soi. Je ne lis pas tous les jours des blogs de Mongolie, du Togo ou d’Argentine, je lis des blogs de Jamaïque, des Caraïbes et d'Inde, dans cet ordre.

L'autre surprise est simplement la quantité de talent brut qui est apparu grâce aux nouveaux médias. Bien que je m'inquiète à l'occasion des coûts cachés que cela implique,  j'adore les nouveaux circuits et réseaux que les nouveaux médias m'ont ouverts et les possibilités infinies des blogs et de Twitter.

2 commentaires

  • Excellent article !

  • ” ils n’avaient pas pu me donner une chose extrêmement importante pour moi – le droit d’être consultée avant qu’ils changent quoi que ce soit dans la chronique, même un seul mot.”

    J’ai un jour entendu Robert Fisk dire (en français) sur RFI qu’il avait choisi de travailler pour The Independent justement parce qu’il ont accepté de ne jamais “changer quoi que ce soit” dans ses écrits, même pas un mot!

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