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Maroc : Mohammed VI, dix ans déjà

Lorsqu'en 1999, le roi du Maroc Mohammed VI – un homme précédé par une réputation de bienveillance, d'empathie avec son peuple et de compassion pour les pauvres – est monté sur le trône, les espoirs de changement et de progrès étaient si grands que de nombreux observateurs internationaux ont prédit une marche certes difficiles, mais inexorable qui allait conduire le pays vers un avenir prospère, libéral et démocratique. L'expérience exemplaire du royaume voisin d'Espagne allait servir de modèle et de  cas d'école à imiter et suivre par le Maroc. C'était le printemps marocain et on respirait un air chargé de hautes attentes, et parfois, d'espoirs extravagants, dans un pays qui avait vécu des dizaines d'années d'une terrible dictature, qu'on a pu appeler les Années de plomb. L'opinion communément partagée était que le Maroc avait une fenêtre d'opportunité historique avec le potentiel de devenir le premier pays arabe à véritablement adopter un processus de pleine démocratisation avec une séparation nette des pouvoirs, et l'objectif d'instaurer des institutions fortes et indépendantes. Le passé douloureux et tumultueux serait regardé en face ; le peuple se réconcilierait enfin avec l'establishment et la monarchie. La presse devenait plus libre ; les tabous étaient écrasés l'un après l'autre.

Dix ans après, l'impression dominante est celle d'une occasion manquée, d'un éloignement par rapport à la rhétorique officielle passée et d'une régression constante, comme l'expriment de nombreux blogueurs et sites d'information en ligne cette semaine, alors que les Marocains commémorent les dix ans de règne de Mohammed VI.

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Au milieu d'inquiétudes sur les restrictions croissantes imposées à la presse indépendante et aux journalistes citoyens, le site Internet d'information marocain de langue arabe Hespress [arabe] publie une traduction en arabe de la lettre ouverte envoyée au roi par le journaliste vétéran, Khalid Jamaï [français]. Voici un extrait :

سيدي،
تُطارد كلماتنا.
تُصلب جملنا.
يحاولون تقييد أفكارنا بالأغلال من خطوط حمراء.
تُسَفَّه كتاباتنا.
تُلاحق جرائدنا، أسبوعياتنا ومجلاتنا.
عدد منا عرف السجن وحتى بعض أشكال التعذيب.
كلنا أصبحنا تقريبا “سجناء” افي سراح مؤقت.       

خصومنا، أعداء أي دمقرطة حقيقية في هذا البلد، يبدو أنهم وقعوا على قرار موتنا، وقد يكونون بصدد تنفيذه.
لكن إعدامنا لن يخفي الحقائق ولن يحل المشاكل التي تعاني منها بلادنا، بل على العكس من ذلك.
هذا الهجوم ضد حرية الصحافة والرأي ليس إلا دليلا إضافيا عن النقص في الديمقراطية التي يعاني منها البلد. بلد لم يعد شعبه يثق في شيء والذي أبان، خلال الانتخابات الأخيرة، عن رفضه لطبقة سياسية حولت المشهد السياسي المغربي إلى “سوق دلالة” مع “شانقيه”و سماسرته ووسطائه

سيدي،
أنتم تسودون وتحكمون.
ولقد اخترتم ملكية تنفيذية وصرحتم بذلك علنا.
اليوم، أنتم السلطة، وكالمالك الوحيد لهذه السلطة، نتوجه إليكم من أجل إيقاف هذا الهجوم العسفي وهذا الإضطهاد الذي يلاحق الصحافة المستقلة.
إننا لا نتسول امتيازا، بل نطالب بحق.

Sire,
Nos mots sont pourchassés, nos phrases crucifiées, nos pensées menottées par de soi-disant lignes rouges, nos écrits ridiculisés, nos quotidiens, hebdomadaires et magazines traînés devant les tribunaux.
Beaucoup de nos confrères ont subi l'incarcération, et même, dans certains cas, la torture. Nous sommes ainsi tous devenus des «prisonniers,» avec une condamnation suspendue sur nos têtes.    

Nos adversaires, les ennemis de toute démocratisation réelle dans ce pays, semblent avoir signé notre arrêt de mort et pourraient bien être parvenus à leurs fins. Mais nous exclure ne dissimulera pas la réalité et ne remédiera certainement pas aux maux de notre pays, bien au contraire.
Cette attaque contre la liberté de la presse et d'opinion n'est qu'une preuve de plus de l'absence de démocratie dans un pays où les gens ont perdu confiance, comme en témoignent les dernières élections, qui les ont vus rejeter une classe politique qui a transformé le paysage politique marocain en une vulgaire «foire d'enchères.»

Sire,
Vous régnez et gouvernez, comme vous l'avez publiquement déclaré, vous avez opté pour une monarchie exécutive. Aujourd'hui, vous êtes l'unique détenteur de l'autorité, et en cette qualité nous vous demandons de mettre fin au harcèlement et aux attaques dirigées contre la presse indépendante. Nous ne mendions pas un privilège, nous réclamons notre droit.

Cette lettre a déclenché un débat virulent, les moins acharnés n'ayant pas été les partisans du statu quo, tels Hassouna qui a mis un commentaire sur Hespress accusant Mr. Jamaï d'opportunisme. Il écrit :

حين كان الحسن الثاني رحمه الله يحاول بناء مغرب متقدم فعلتم كل شيء من أجل عرقلة المسيرة و بعد مجيء الملك محمد السادس نصره الله وأعطاكم الحرية التي تريدون ماذا وقع الكل يريد استغلال الوضع لصالحه المشكل في الناس وليس في الملكف .
Lorsque feu Hassan II [le défunt père du monarche actuel] a essayé d'édifier un pays moderne, vous avez fait tout ce que vous avez pu pour bloquer l'avancée. Et quand Mohammed VI est arrivé au pouvoir, que Dieu soit avec lui (sic), et vous a donné la liberté dont vous aviez besoin, que s'est-il passé ? Chacun a voulu profiter de la situation. Le problème, c'est les gens, et non le chef.

Les années récentes du règne de Mohammed VI ont certes été marquées par un déclin constant de la liberté de la presse. Au début de ce mois, 20 publications marocaines de premier plan sont sorties avec des éditoriaux en blanc, comme l'a rapporté The View from Fez, protestant contre «une décision judiciaire prise contre trois journaux en arabe et un mensuel économique francophone, accusés de diffamation» contre le dirigeant libyen Muammar Khaddafi, qui a obtenu des dommages-intérêts. Le jugement du tribunal a provoqué consternation et désarroi dans toute la blogosphère. Nibrass A'shabab, un site collectif de blogs pour jeunes écrivains marocains, a publié ce [arabe] dessin de Saad Jalal[arabe] representant le premier ministre marocain félicitant obséquieusement le leader libyen par ces paroles :

- Vous devez être satisfait, Monsieur, maintenant que nous avons discipliné ces journaux qui ont osé écrire sur votre haute personne.
A quoi Khaddafi rétorque :
– Je crache sur votre presse marocaine !

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Badr Al Hamri [arabe], également en guise de protestation contre le jugement, publie un lien vers une vidéo montrant l'humoriste et militant marocain chevronné Ahmed Snoussi, se moquant [arabe] du leader libyen (ainsi qu'au passage du président tunisien).


Dans un pays où le pouvoir judiciaire est étroitement lié aux pouvoirs exécutif et législatif, ce jugement a été considéré par certains observateurs et par le Syndicat National de la Presse [arabe] comme un nouveau revers et une nouvelle extension des «lignes rouges» qui jusqu'à présent  avaient trait «seulement» à la monarchie, au conflit du Sahara Occidental et à l'Islam, et qui incluent dorénavant la critique des dictateurs étrangers, amis du régime marocain.

La corruption a été un trait constant de la dernière décennie. Les Tireurs d'élite, selon le sobriquet affectueux que leur ont donné leurs confrères blogueurs, ont gagné la célébrité en filmant des vidéos montrant des policiers de la circulation se laissant soudoyer, puis les mettant en ligne sur la toile, rendant ainsi public un problème qui empoisonne le pays depuis des années, et, apparemment, déclenchant quelques vigoureuses initiatives du gouvernement.

D'autres, comme eatbees, un Américain qui s'est rendu au Maroc après trois ans d'absence et publie ses observations de voyage sur l'évolution de la société marocaine sous le nouveau roi, pensent que le peu d'initiatives qui ont été prises, c'était trop peu et trop tard. Au lieu de quoi, un nouvel establishment est en train de remplacer l'ancien. Il écrit :

Malgré un profond désir de changement parmi le peuple marocain, rien n'a changé, et il n'y a aucune intention d'apporter le changement. En fait, […] il semble qu'une nouvelle génération de profiteurs est formée pour prendre la place des anciens.

Larbi [français] propose l'idée d'une plate-forme, et invite ses collègues blogueurs à réfléchir sur la décennie passée, offrant de publier une sélection de billets sur ses propres pages. Tandis que les contributions arrivent encore au compte-gouttes, Mounir Bensalah a proposé une analyse incisive mais assez équilibrée, expliquant que l'abdication de l'opposition a laissé la voie libre à une gouvernance de type autocratique, mais concédant que certains progrès ont malgré tout été réalisés. il écrit :

Aujourd’hui, alors que le règne de Mohamed VI perd sa qualité de « nouveau » après dix ans, les choix du souverain semblent être décidés : Renforcer les infrastructures du pays, renforcer les pôles économiques régionaux, œuvrer dans une politique sociale, renforcer l’image moderne du Maroc à l’étranger, … quant à la démocratie, la séparation des pouvoirs, l’équité sociale, … ils sont en seconde priorité. Modernité économique,[…] … la modernité politique serait reportée sine die!

Larbi a aussi publié un billet invité de Mostapha Arrifi, qui fait écho à un sentiment souvent exprimé par de nombreux autres blogueurs. Il explique que, quels que soient les progrès réalisés, ils ne devraient pas être considérés hors du point de vue des devoirs naturels de tout régime se prétendant bien disposé envers son peuple. Il écrit :

[L]es plus optimistes d’entre nous préfèrent voir du côté des réalisations à caractère économique et « social ». Des projets d’infrastructure, parfois très ambitieux, ont été ouverts et certains menés à terme pour être soigneusement exhibés aux actifs du « nouveau » règne. On s’en félicite au point de s’en satisfaire comme réponse suffisante aux attentes énormes héritées de l’ère Hassan II. Mais est-ce vraiment le cas ? un pareil sentiment n’est-il pas le résultat d’une longue absence de vraie politique de développement qui a fini par faire oublier une notion simple selon laquelle le développement n’est pas un acte d’aumône, mais plutôt un droit, une traduction simple du rôle « naturel » de l’Etat qui a le devoir de gérer équitablement les richesses du pays et l’argent du contribuable au profit de tous ? Or la résignation, fruit d’une longue tradition de pratiques antidémocratiques et antisociales, fait que le devoir s’est transformé en acte de bienfaisance dont on se vente jour et nuit comme s’il s’agissait d’une générosité qui nous impose une dette morale envers l’Etat et son sommet.

Dix ans ont passé depuis qu'un monarque arabe jeune et prometteur a succédé à son père sur le trône alaouite du Maroc. – dix ans pendant lesquels des gens ont cru qu'un changement radical allait se produire. Et, alors que les blogueurs marocains essaient de passer en revue la dernière décennie du règne de leur roi, et d'en faire le bilan, les uns pour le détester, les autres pour louer ses «réalisations,» il semblent unis par un dénominateur commun : un appétit pur et simple d'un avenir meilleur.

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