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Brésil : Des poursuites judiciaires obligent un blog politique populaire à fermer

Le blog A Nova Corja [La nouvelle racaille, en portugais, comme tous les liens, sauf mention contraire], un symbole d’ indépendance et de journalisme d'investigation de la blogosphère brésilienne, a publié un message d'adieu. Le 6 août, le dernier blogueur du groupe, Rodrigo Alvares, a annoncé qu'il a décidé de fermer le blog en raison d'obligations professionnelles et d’un manque de temps pour continuer à écrire autant de billets qu'il le voudrait.

Durant ses cinq dernières années de présence en ligne, Nova Corja s’est surtout distingué par sa couverture des scandales liés à la corruption du gouvernement de l'état du Rio Grande do Sul, accusations qui ont conduit le Ministère public fédéral de cet état à enquêter sur la gouverneure Yeda Crusius [en français] pour des malversations et la malhonnêteté de son administration. Nova Corja était aussi connu pour son humour acide et sombre, ainsi que pour son opposition irréductible au PT , le Parti Travailliste du président brésilien Lula au pouvoir – même si, dans le même temps, le blog était souvent accusé par ses ennemis de soutenir ce même parti.

Le dernier billet a recueilli, au 17 août, près de 300 commentaires. Selon Rodrigo Alvares, les archives du blog seront toujours disponibles en ligne afin de témoigner de la lutte contre la corruption :

Espero que o A Nova Corja permaneça como registro da demência que assola não só o governo Yeda, mas a política gaúcha e brasileira. As eleições do ano que vem serão as mais importantes desde 1989, e boa parte da bandalha praticada por eles ultimamente está nos arquivos do blog.

ABRA$$O

J'espère que Nova Corja restera un journal de bord de la démence qui ravage non seulement le gouvernement de Yeda, mais tout le Rio Grande do Sul et la politique brésilienne. Les élections qui se tiendront l'année prochaine seront les plus importantes depuis 1989, et [les billets sur] la plus grande partie du récent foutoir causé [par nos politiciens] se trouve dans les archives du blog.

AU R€VOIR

Design by Cristiano Zanella« AU R€VOIR » Dessin de Leandro Demori, publié sur le blog de Cristiano Zanella

Lúcia Freitas se souvient que Corja Nova fut le seul blog brésilien invité à assister au Sommet du G-20 à Londres, en avril dernier. Elle est très préoccupée par le peu de réactions que la nouvelle a suscité sur la blogosphère.  Seul un petit nombre de billets et tweets [messages sur Twitter] on été écrits :

Não houve proteção da comunidade, blogagem coletiva, indignação. Passou batido.
Bad, bad bloggers

Um mergulho no silêncio de jornalismo bem-feito, claro, contundente. Derrubado por uma sequência de processos na justiça que dão dores de cabeça incuráveis a cidadãos no exercício do seu direito à livre expressão.
Este tipo de silêncio é péssimo para todos nós.

Eu, como blogueira E jornalista, fico com vergonha, vergonha, vergonha. Primeiro de mim, por não ter lido os feeds por dois dias e não ter visto tamanho absurdo. Segundo de meus vizinhos de rede, que se reúnem tão facilmente para o #lingerieday, mas não se preocupam nem por um instante com as questões mais profundas que nos cercam e atingem.

Il n'y a pas eu de soutien de la communauté, pas de publication d'un manifeste collectif,  aucune indignation. Rien ne se passe.
Mauvais, mauvais blogueurs.
Une source de journalisme bien écrit, clair, énergique, meurt en silence. Il a été renversé par une série de procès qui causent des tracas sans fin à ceux qui exercent leur droit à la liberté d'expression.
Ce silence est mauvais pour nous. 

Moi, en tant que journaliste et blogueuse, j’ai honte, honte, honte. Tout d'abord de ne pas avoir lu les mises à jour par RSS pendant deux jours et ne pas avoir vu plus tôt cette immense absurdité. Deuxièmement, de mes voisins blogueurs, ceux-la mêmes qui se réunissent si facilement pour la #journéedelalingerie, mais ne lèvent pas le petit doigt pour les questions de fond qui nous touchent.

Alors que la plupart des blogueurs brésiliens restent silencieux ou ne sont pas au courant de la fermeture de Nova Corja, l'un d'eux accueille la nouvelle avec joie : Polibio Braga, l'un des blogs ayant porté plainte, est heureux d'avoir à nouveau contribué à la fermeture d’un blog, après avoir fait de même il y a quelques années, quand il a déposé une plainte contre le blog Tomando na Cuia [qui fonctionne toujours mais à une autre adresse web]. Toutefois, sur cette deuxième plainte, Nova Corja a obtenu gain de cause, car la plainte a été rejetée par le tribunal pour “ineptie”. Polibio Braga fête néanmoins sa fermeture :

A remessa dos dois blogs para o aterro sanitário virtual da Web, é uma homenagem do editor a todos os jornalistas caluniados por grupos iguais de delinqüentes políticos petistas. Além da família comum, os editores dos dois blogs escondiam-se sob pseudônimos e alojamentos em provedores fora do país que acolhem todo gênero de bandidos.

L'envoi de ces deux blogs à la poubelle virtuelle est un hommage rendu par le rédacteur en chef [de ce blog] à tous les journalistes calomniés par le même type de groupes gauchistes criminels. En plus d'être de la même famille, les deux éditeurs des blogs se sont cachés derrière des pseudonymes et ont mis leurs blogs sur des serveurs à l'étranger, qui acceptent toutes sortes de bandits [blogueurs].

En raison de son travail d’investigation, qui souvent attaquait les médias dominants, Nova Corja a fait l'objet de trois poursuites judiciaires en cinq ans d'existence, et certains de ses contributeurs, ainsi que leur famille, ont reçu différentes menaces. Selon Marcelo Träsel, l'un des anciens collaborateurs du blog, la principale raison derrière la fermeture du blog est bien cette série de trois procès auxquels ils doivent faire face, et non parce que les blogueurs ont eu peur des conséquences :

O problema é que eles custam dinheiro, mesmo quando o juiz decide a seu favor, e, principalmente, tomam muito tempo. Todos os membros atuais e antigos da Corja têm empregos e famílias para cuidar. O jornalismo político era algo como uma prestação de serviços à sociedade, um voluntariado. Quando os poderosos foram perturbados e resolveram se aproveitar do Judiciário para tentar calar a Corja, porém, a sociedade mostrou-se incapaz de ajudar. O tempo livre antes dedicado ao jornalismo passou a ser dedicado a defender-se da litigância de má-fé. Algumas famílias até mesmo sofreram ameaças.

Le problème est que les procès sont chers, même lorsque vous les gagnez, et ils sont, surtout, longs. Tous les collaborateurs actuels ou anciens de Corja ont un emploi et une famille à nourrir. Leur journalisme politique était un service qu’ils offraient à la société, du bénévolat en quelque sorte. Lorsque les puissants ont commencé à être embêtés et ont décidé de se servir de la justice pour essayer de faire taire Corja, la société s'est montrée incapable de nous venir en aide. Le temps libre des blogueurs était d’abord passé à se défendre contre des plaintes de mauvaise foi, au lieu de faire du journalisme. Certains ont même vu leur famille menacées.

Träsel, qui affirme que la nouvelle est un clou dans le cercueil de la démocratie, continue en demandant la création imminente d'un organisme semblable à l’Electronic Frontier Foundation[en anglais] au Brésil :

Algumas lições importantes podem ser tiradas desse caso. Primeiro, percebe-se que o bom jornalismo ainda faz diferença. A luz do dia incomoda aos poderosos e, no contexto da comunicação em rede mediada por computador, está ao alcance de qualquer cidadão expor os fatos ao sol. É o que chamo de webjornalismo cidadão, uma prática cada vez mais incensada como panacéia para os problemas do jornalismo. Pois bem, esse caso mostra os limites do webjornalismo cidadão.

Expostos ao sol, os políticos e sua entourage costumam sentir-se acuados e apelam ao Judiciário para tentar calar seus inimigos. Não precisam nem mesmo vencer um processo: os trâmites legais em si mesmos já têm um enorme poder disruptivo sobre o trabalho de pessoas que não vivem para a política e precisam se dedicar à vida real. Repórteres funcionários de empresas de comunicação podem contar com o setor jurídico para defendê-los nestes processos e seguir com sua rotina produtiva. Também não precisam pagar os custos judiciais. Repórteres amadores ou sem apoio institucional, por outro lado, são alvos fáceis para a intimidação jurídica.

D'importantes leçons peuvent être tirées de cette affaire. Tout d'abord, nous nous rendons compte que le bon journalisme fait toujours la différence. Dans la froide lumière du jour, il dérange les puissants et, dans le cadre du réseau de communication que l’ordinateur permet, il est possible pour tout citoyen de dénoncer des faits. C'est ce que j'appelle le journalisme citoyen en ligne, une pratique de plus en plus invoquée comme une panacée aux problèmes du journalisme. Eh bien, cette affaire montre les limites du journalisme citoyen en ligne.
Lorsque leurs pratiques sont exposées, les politiciens et leur entourage se sentent souvent acculés et font appel à l'appareil judiciaire pour tenter de réduire au silence leurs ennemis. Ils n'ont même pas besoin de gagner une affaire : les procédures juridiques contiennent en elles les principaux pouvoirs perturbateurs pour mettre fin au travail des personnes qui ne vivent pas de la politique et ont besoin de faire quelque chose de réel dans la vie. Les journalistes employés par les groupes de médias peuvent jouir de l’assistance juridique de leurs employeurs pour les défendre en cas de poursuites, et peuvent ainsi continuer leur travail d’investigation. Ils n'ont pas non plus à payer les frais de justice. Faire du journalisme d’investigation sans soutien, institutionnel ou amateur, en fait des cibles faciles pour les actes d'intimidation juridique.

Maurício Caleiro écrit que les puissants et les corrompus qui ont utilisé la puissance complice des grands médias sont derrière la fermeture des blogs. Il appelle à une action immédiate :

Portanto, se nada for for feito para garantir ao menos a certeza de defesa jurídica, a blogosfera política independente e crítica – que, diante dessas circunstâncias, tende a encolher – vai repetir o que acontece no universo do grande capital que tanto critica: blogueiros que são suportados por portais ou que, devido a alta audiência e longevidade na rede, já constituiram suas próprias redes informais de proteção jurídicas, tendem a sobreviver; a massa de neófitos e de independentes que lutam para conquistar um espaço ficará jogada aos tubarões da litigância. Portanto, é preciso reagir. E já.

Si rien n'est fait pour assurer au moins sa défense juridique, il se passera dans la blogosphère politique et indépendante – qui, compte tenu des circonstances, est en constante diminution – ce qui se passe dans le monde de la grande entreprise qui est souvent si critiquée : les blogueurs soutenus par des portails web ou qui, par leur forte audience et leur longévité sur le web, ont déjà constitué leurs propres réseaux informels de protection juridique, survivront, la masse des indépendants et des néophytes qui luttent tous seuls pour se faire une place seront jetés aux requins parce que poursuivis en justice. Donc, nous nous devons de réagir. Et maintenant.

Pour de plus amples informations concernant les récentes atteintes à la liberté d'expression sur les blogs au Brésil, vous pouvez lire ces billets sur Global Voices [en anglais] :

Plaintiffs try to silence one of the country's leading journalists
Judicial decisions, a growing threat to online freedom

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