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Alex Castro, un blogueur brésilien libéral, libertaire et libertin

Le blog le plus populaire au Brésil, Liberal Libertário Libertino [libéral, libertaire et libertin,en portugais], est animé par un écrivain indépendant, universitaire passionné et libre-penseur. Pendant cette causerie, juste avant le lancement de la première édition papier de son premier roman, un projet qui n'a pu se réaliser que grâce au financement par une armée de lecteurs de son blog [portugais] – les Mécènes de la Blogosphère –, Alex Castro parle des blogs, des prisons qui rendent l'âme humaine esclave, comment il leur a échappé pour vivre en libertaire, et bien sûr, de son premier roman, Mulher de Um Homem só [Femme d'un seul homme, pas encore traduit] – un livre électronique déjà très populaire, téléchargé plus de 30.000 fois, dont la version papier vient de paraître.

Qui est Alex Castro?

Alex Castro est un fieffé menteur qui ne s'en cache pas, à l'instar de tous les auteurs de fiction. Ne croyez jamais un mot de ce qu'il dit.

 

Alex Castro se définit dans son profil flickr comme hédoniste, romancier, athée et fétichiste du pied

Alex Castro se définit dans son profil flickr comme "hédoniste, romancier, athée et fétichiste du pied"

Le blog Liberal, Libertário, Libertino [LLL] est en ligne depuis 2003 et vous êtes maintenant un des blogueurs brésiliens les plus populaires. Comment y êtes-vous arrivé ?

Pour différentes raisons. Lorsque j'ai créé le blog, je n'en avais jamais lu auparavant, je ne savais pas ce que c'était. Mon amie Isabel (à qui est dédicacé “Mulher de Um Homem Só”) ne cessait de me harceler, en me disant que les blogs étaient le meilleur nouvel outil permettant à un écrivain de promouvoir son oeuvre – et elle avait raison, comme d'habitude, mais il ne faut pas le lui répéter. De plus, je travaillais alors à une série de textes intitulée “Les Prisons”, en essayant de cataloguer les diverses “chaînes” qui entravent toujours les êtres humains, telles que l'hétérosexualité, la monogamie, la religion, la vérité, la honte, l'humilité, l'ambition, la soumission, etc, et j'ai pensé que ce serait bien d'avoir des réactions en temps réel sur ces matériaux polémiques. Et, de fait, les Prisons ont été très bien reçues. Par ailleurs, je venais de retrouver une amie du lycée, Andreia, qui était devenue dominatrice en Australie, et vivait aussi un mariage ouvert, et elle vivait sa vie tout à fait comme moi, d'une manière plus libertine et plus libertaire, et j'ai pensé que ces valeurs que nous pratiquions, Andreia et moi, méritaient d'être convenablement et publiquement exprimées, qu'elles devaient être vécues ouvertement. En fait, elle m'a fait me sentir embarrassé de ce que ma vie était si discrète. C'est ainsi que le blog était également un forum très politique où discuter publiquement des questions aussi vitales que l'amour libre, les relations polyamoureuses, la jalousie, la monogamie, les relations ouvertes, etc. Et c'est ainsi que je suis devenu blogueur.

LLL est un blog sur les soit-disant prisons qui rendent esclaves l'humanité [pt] – la peur, la honte, la religion, le patriotisme, le bonheur, la monogamie, l'hétérosexualité, entre autres. Comment avez-vous réussi à leur échapper ?

Il suffit d'avoir la volonté. La maîtrise de soi, c'est l'essentiel dans la vie. Il y a très peu de choses que nous contrôlons en-dehors de nous-mêmes : nos réactions aux stimuli extérieurs, notre positionnement en ce qui concerne le monde. En gardant cela à l'esprit, petit à petit, jour après jour, je suis devenu moins humble, moins timide, moins carré, moins peureux, moins préoccupé des opinions des autres, et tout ça. Mais c'est un effort conscient. Tout au monde nous pousse au conformisme. Etre soi-même n'est pas quelque chose qui vient naturellement, c'est une lutte quotidienne. Il faut se demander chaque jour : “ai-je été la personne que je veux être ?”

 

Je fume sur le porche, Oliver sur mes genoux

"Je fume sur le porche, Oliver sur mes genoux"

[LLL est] un blog sur la rébellion, la contemplation et ce qui est sexy, assaisonné d'une large dose de littérature et d'humour. 

Mais vous m'avez dit que vous ne croyez à rien de ce que vous dites. L'hédoniste Alex Castro n'est-il finalement qu'un personnage de fiction ?

J'ai une meilleure question: si oui, et alors ? La moitié de ce que j'ai dit dans cet entretien est faux. Mais quelle moitié ? En fait, je viens de mentir, tout ce que j'ai dit était vrai. Ou pas. Et alors ? La vérité, c'est qu'il y a un roman appelé “Mulher de Um Homem Só” et il n'a pas de valeur, ou il en a, qu'il ait été écrit par un homme ou une femme, un Blanc ou un Noir, un adolescent ou une personne âgée. Le message des Prisons est valable (ou pas) indépendamment même de ce que j'y croie sincèrement. Peut-être que j'ai écrit tout cela ironiquement, mais quelqu'un d'autre peut le lire au premier degré et cela peut changer sa vie quoi qu'il en soit. Le texte est réel. C'est la seule chose qui compte. Mes mensonges, mes vérités, mes intentions, moi-même, tout cela n'a absolument aucune importance. La Vérité est la pire prison de toutes, ce besoin puéril que nous avons d'interroger la véracité de la moindre chose avec laquelle nous sommes en contact. Je suis un auteur de fiction : mon métier, c'est de faire imploser la Vérité. La fiction est un mensonge qui, bien raconté, peut être plus véridique que bien des vérités existantes.

Comment réagissent vos lecteurs à cette “vie plus libertaire, plus libertine”, vu qu'elle est en rupture avec les normes acceptables de comportement dans un pays sexiste comme le Brésil ? Il y a même une campagne “je hais LLL,” que vous soutenez.

En fait, c'est moi qui ai créé et promu la campagne “je hais LLL”. Je ne vois pas pourquoi seuls mes fans devraient se relier à moi. Mes ennemis ont eux aussi le droit de faire connaître mon oeuvre. Mais redevenons sérieux, le but de cette campagne était de se moquer de ce genre de lecteur disant qu'il ou elle est en désaccord avec tout ce que je dis, mais continue à en redemander chaque jour et fait des commentaires obsessionnels, ce genre de truc. Ces lecteurs m'amusent énormément, hélas ils ne sont qu'une minorité et se lassent vite de me chahuter et s'en vont vers de plus verts pâturages.

D'ordinaire, le message de la série des Prison entre plus en résonance avec deux sortes de gens : d'une part, des adolescents et de jeunes adultes des deux sexes qui grandissent, mûrissent, deviennent plus indépendants. Un de mes amis se moque de moi en disant que mon activités sur MSN me donne l'air d'un nouveau Socrate sur l'agora, qui corrompt la jeunesse. Et d'autre part, des femmes atteignant la trentaine qui se retrouvent tout d'un coup dans des mariages sans amour et veulent simplement se libérer et vivre un peu. Ces deux groupes représentent une part démesurément importante des lecteurs qui viennent à moi, et je ne peux qu'en conclure que mon message de liberté personnelle est particulièrement approprié aux personnes dans ce genre de situation.

 

Photo: Roberto Rivera: robertorivera.com/portfolio.htm

Photo: Roberto Rivera: robertorivera.com/portfolio.htm

Parlons maintenant de la littérature sur le Web, existe-t-il de bons blogs littéraires ? Quels sont les blogs que vous recommandez ?

Voyez-vous, je dois avouer que n'ai jamais été un grand fan des blogs, et depuis longtemps déjà, je les ai tous éliminés. A présent, je ne lis que très peu de blogs, et la plupart d'entre eux sont d'amis proches, seulement pour savoir ce qu'ils font. Une poignée de bons écrivains contemporains bloguent, mais écrire sur un blog diffère toujours de l'écriture de fiction. Il est difficile de créer de la fiction sur un blog. Alors, bloguer devient un outil permettant à l'écrivain d'affiner ses compétences en écriture et de construire un cercle de lecteurs à qui il finirait par donner ou vendre le livre. Je pense sincèrement qu'il y a de vraiment bons blogs littéraires au Brésil, mais dans mon ignorance, je n'en connais aucun.

Vous avez été l'un des pionniers des livres électroniques payants au Brésil. Jusqu'à quel point, à votre avis, Internet aide-t-il les écrivains indépendants et les artistes en général ?

Internet est essentiel, parce qu'il permet à l'artiste de rester en contact avec son public, une relation qui jusqu'alors dépendait d'intermédiaires : les labels, les éditeurs, la presse, etc. Un nouveau paradigme se développe dans l'art, et il fonctionne à peu près comme ça : vous partagez gratuitement votre oeuvre de façon à construire une audience; après quoi vous leur vendez des versions limitées, rares, exclusives du produit, etc. D'une certaine façon, c'est ce que je fais avec “Mulher de Um Homem Só”, qui a été téléchargé gratuitement plus de 30.000 fois et a été vendu en édition illimitée et numérotée, dans laquelle les lecteurs qui l'ont payé plus cher ont acquis les versions aux numéros les plus bas. L'exemplaire n° 001 a été acheté par un lecteur en Turquie, qui a payé 200 reales [environ 75€].

Pour moi, l'avantage est aussi de gagner plus d'argent que si je publiais le livre comme le vilain petit canard tout juste éclos d'un éditeur traditionnel, et de mieux rester en contact avec mon public. Le gros inconvénient de ne pas être dans le circuit traditionnel de l'édition, c'est le manque de visibilité et de prestige. J'écris de la littérature et je possède un blog, mais on me considère comme un blogueur. Le type qui publie chez Rocco (même si personne n'a jamais lu son livre) et a un blog, est un écrivain – qui se trouve avoir aussi un blog. Mais cette manière de penser est déjà en train de changer.

Mécène d'un seul livre, dit le marque-page réservé aux lecteurs ayant commandé le livre avant son lancement

"Mécène d'un seul livre" dit le marque-page réservé aux lecteurs ayant commandé le livre avant sa sortie

Comment en-êtes-vous arrivé à l'idée des “Mécènes de la blogosphère” pour changer le livre électronique “Mulher de um Homem Só” en livre – papier ?

“Mulher de Um Homem Só” a été disponible en téléchargement gratuit pendant quatre ans, de 2002 à 2006, et a été téléchargé plus de 30.000 fois. Après cela, j'ai engagé un agent littéraire pour essayer de vendre mon livre aux éditeurs, mais elle n'y a pas réussi. Entre temps, j'ai publié de nombreux livres électroniques – comme vous savez, ils ne coûtent rien – et j'ai continué à les vendre ; mais on me demandait souvent : “dites, n'y a-t-il pas de version papier du livre ? Je déteste lire sur écran !” etc. La question, c'est que, sans soutien d'un éditeur, imprimer revient cher dès lors que je dois payer les corrections et organiser tout moi-même. Alors, je me suis dit : “mais si les lecteurs tiennent tellement aux livres-papier, pourquoi ne les paieraient-ils pas ? Je mets le livre en pré-commande, et lorsque j'aurai collecté suffisamment pour imprimer les livres, je le ferai ; sinon, je rembourserai tout simplement”. C'était un grand succès, “Mulher de Um Homem Só” s'est vendu à 150 exemplaires en pré-commandes et l'argent collecté a couvert le coût de 700 exemplaires.

 

Ce contact plus proche avec les lecteurs change-t-il en quoi que ce soit votre manière d'écrire, ou même l'intrigue de vos romans, puisque vous allez aussi connaître le public et ses préférences ? Ou aimez-vous garder une certaine distance afin de produire selon votre nécessité, sans que les lecteurs influencent votre travail ?

Oui, ce contact l'a changée. Mais pas tout à fait de la façon que vous suggérez. Donner ce que les gens recherchent, cela n'existe pas vraiment. Je ne suis pas un employé qui demande au client ce qu'il désire, le cherche et le lui donne. En littérature, le client, presque toujours, n'a pas de raison. L'esprit de la littérature est la complexité. Un bon livre vous transporte là où vous ne vouliez pas aller, vous apprend ce que vous ne vouliez pas savoir, vous montre que le monde, les gens et les choses sont plus compliqués que vous ne l'aviez jamais imaginé. Dès que l'écrivain de fiction tient à donner aux lecteurs ce qu'ils attendent, il renonce à l'une des prérogatives fondamentales de l'art.

En réalité, voilà peut-être l'une de ces frontières derrière lesquelles on court, entre la littérature-art et la soi-disant littérature-divertissement : dans cette dernière, on essaie de divertir le lecteur et de lui donner tout ce qu'il attend. Dans la première, cela ne se passe pas tout à fait comme cela. Certes, dans la littérature, vous pouvez bien donner aux lecteurs ce qu'ils veulent, mais ceci n'est pas forcément le critère essentiel de la création artistique. Soit dit en passant : je ne suis pas en train d'établir une hiérarchie entre ces deux formes. N'importe quel roman policier de Nero Wolfe vaut mieux que 90% de la littérature-art. Il n'en reste pas moins que les deux types de littérature ont un but et une relation avec le lectorat très différents.
Et pour répondre à votre question, oui, le contact avec les lecteurs change tout, mais pour une autre raison. C'est parce que l'auteur écrit en pensant toujours à un lecteur idéal, sur lequel il cherche à produire un effet. Le contact avec le lecteur permet de mesurer si on atteint son but et de faire les ajustements nécessaires. Il y a quantité d'exemples. Une fois, une lectrice m'a dit qu'une scène d'une histoire la ramenait à une époque moins compliquée, plus idyllique, qui lui faisait se croire dans le “Déjeuner sur l'Herbe” de Manet, faisant un pique-nique bucolique dans une forêt au bord de la Seine au XIXe siècle… Je l'ai remerciée pour son avis, et bien-sûr cette lectrice n'avait nullement tort, chaque lecture est valable, mais j'ai réécrit la scène,mettant un portable dans sa poche et un deltaplane dans le ciel, juste pour supprimer cet effet que je n'avais pas recherché. Mais voyez-vous, Internet n'a rien à y voir. Ceci arrive depuis que la littérature existe.

Vous vivez aux Etats-Unis, quelle est votre opinion sur les différences entre les marchés brésilien et américain de l'édition ? (question de l'utilisateur Twitter @emanuelcampos)

Je ne sais pas. Je vis aux Etats-Unis de façon très bizarre. J'y suis physiquement, mais à l'intérieur de la bulle de l'université, qui est un monde en soi. J'étudie et j'enseigne dans le Département d'Espagnol et de Portugais. La plupart de mes collègues, tous mes étudiants, presque tous les membres de mon cercle social non seulement parlent portugais couramment, mais s'intéressent avant tout au Brésil. Mes recherches concernent le Brésil. Mes lectures, ma fiction, mon blog, ma production académique, tout cela est en portugais. Mon amie, ma famille, mes lecteurs sont au Brésil. Je publie au Brésil. C'est dire que mon regard est tourné vers le Brésil. Je ne suis, n'étudie ni n'observe le marché américain.
 

Y a-t-il des projets de traduction de vos livres en anglais ou dans une autre langue ?

Un couple de traducteurs, lui Brésilien et elle d'Argentine, a proposé de traduire “Mulher de Um Homem Só” en espagnol. Je veux que cette version soit réalisée et je la montre autour de moi. J'ai des contacts dans les milieux cubains de l'édition et j'aimerais beaucoup être lu là-bas. Il existe un large marché pour la littérature en espagnol aux Etats-Unis que je peux aborder – et dont j'ignore tout ! Une version en espagnol, la deuxième langue la plus parlée en Occident, ouvrirait de nombreuses possibilités. D'ailleurs, le Brésilien du couple qui le traduit n'est autre qu'Emanuel, qui a envoyé la question ci-dessus.

Alors, donnons d'ores et déjà un avant-goût de votre livre aux lecteurs anglophones. Pouvez-vous traduire votre passage préféré de Mulher de um Homem Só?

Ce n'est pas forcément celui qui me plaît le plus, mais je pense que c'est un morceau qui représente bien le livre :

“Tous ces déjeuners mêmes ne suffisaient pas à satisfaire la faim de Julia pour Murilo. Alors que je croyais la désintoxiquer, elle avait en réalité fait de moi son fournisseur de marché noir : Julia venait à moi et sniffait la moindre ligne de Murilo qu'elle pouvait trouver. Et je faisais de même, car je ne suis pas si différent. Elle aspirait tout le présent en moi, mais je l'asséchais de son passé. Julia savait tout de Murilo, ils avaient grandi ensemble, ils s'étaient connus de tout temps. Et j'imaginais Julia faire la même chose avec sa deuxième femme, lui rendant visite, lui racontant des histoires du passé tout en aspirant le futur. Mais celle de Murilo me l'avait juré, c'est moi sa femme!”

Friends, at the Mulher de Um Homem Só book launch in São Paulo                     

Des amis, à la sortie du livre “Mulher de Um Homem Só” à São Paulo, certains sont “mécènes”

En savoir plus :

 Après la sortie de Mulher de Um Homem Só à São Paulo (fin juillet), Alex Castro a dédicacé son livre à Rio de Janeiro le 7 août. Pour acheter Mulher de Um Homem Só en portugais, suivez ce lien. Pour connaître les autres livres d'Alex Castro,cliquez ici.

Diego Casaes a contribué à ce billet.

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