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Singapour : Plus de dollars ne veut pas dire plus de bébés

Une rétribution financière incite-t-elle les femmes à vouloir des enfants ? Au vu des chiffres rassemblés par le gouvernement de Singapour dans le cadre du système de primes de naissance mis en place pour relever le taux de natalité du pays – qui est en baisse – la réponse est négative.

Si l’on en croit les médias [en anglais, comme tous les liens de ce blog], en 2008, le gouvernement de Singapour a distribué 230 millions de dollars de Singapour (environ 160 millions d'euros) en primes de naissances. Il semblerait toutefois que l’augmentation des naissances attendue ne soit pas au rendez vous.

Le site web du gouvernement de Singapour explique :

Vous recevrez chacun jusqu’à 4 000 dollars de Singapour pour votre 1er et 2ème enfant et jusqu’à 6 000 chacun pour votre 3ème et 4ème enfant. Les enfants nés depuis le 17 août 2008 recevront des subventions gouvernementales :  un dollar pour chaque dollar que vous versez sur le compte de développement de votre enfant. Les enfants nés avant le 17 août 2008 recevront une prime correspondante à la somme ayant été versée sur leur compte, s’ils sont les 2èmes, 3èmes ou 4èmes de la famille.

Le compte de développement est un compte d’épargne spécial que vous pouvez ouvrir dans toute succursale de la OCBC Bank ou de la Standard Chartered Bank si votre enfant y a droit. Vous pouvez verser de l’argent sur ce compte à tout moment jusqu’au 31 décembre de l’année à laquelle votre enfant fête ses six ans. Les sommes que vous verserez seront abondées à quantité égale le mois suivant par le gouvernement, à concurrence de  6 000 dollars pour le 1er et le 2ème enfant, de  12 000 dollars pour le 3ème et le 4ème et jusqu’à 18 000 dollars pour le 5ème et les suivants.

Cela signifie que les enfants qui y ont droit recevront en plus des primes de naissance en argent liquide des versements du gouvernement sur leur compte de développement, jusqu’à une certaine limite et selon leur ordre d’arrivée dans la famille.

Les statistiques du Secrétariat national de la population de Singapour ont révélé récemment que  32 423 enfants étaient nés l’année dernière, soit seulement 129 de plus qu’en 2003, l’année précédant celle où le Gouvernement a décidé de l’extension du système des primes de naissance pour y inclure le premier et le quatrième enfant.

Selon l’auteur du blog Mother of Six, habitante de Singapour qui partage son opinion sur la maternité et les questions sociales, peu de personnes considèrent l’idée d’avoir une grande famille. Elle explique :

Souvent, quand je dis que j’ai six enfants, les gens ne veulent pas me croire. Beaucoup doivent penser que nous sommes fous car à Singapour la plupart en ont un ou deux. Avec les primes de naissance, peut-être que dans le futur en avoir un ou deux sera banal, mais six ?

La plupart des arguments généralement avancés pour ne pas avoir autant d’enfants à Singapour sont d’ordre économique. L’augmentation du coût de la vie en est un. Si en plus on tient compte des frais liés à la scolarité, aux cours particuliers, aux transports scolaires, à la garderie et à l’aide ménagère, il est dissuasif d’avoir plus de 2 enfants.

De plus, les mères célibataires n’ont pas droit aux primes de naissance. Voilà ce que publie à ce sujet le blog de l’Association des mères célibataires de Singapour :

Si l’on offre aux mères célibataires la possibilité de s’installer pour fonder leur famille seules, elles peuvent apprendre à vivre de manière indépendante et à pourvoir à leurs besoins.

Leur permettre de bénéficier des mêmes droits, comme le droit aux logements construits par l'état et le droit de toucher les primes de naissance, c’est les soulager des inquiétudes liées aux pressions qu’elles subissent à la maison et leur offrir la possibilité de se concentrer sur leur travail et de s’occuper d’elles. En ayant l’esprit plus léger et en disposant de plus d’énergie, elles peuvent mieux planifier leur avenir.

Les primes à la naissance permettent aux mères célibataires de couvrir les besoins élémentaires de leurs enfants, tels que le lait et les couches. Les mères célibataires peuvent aussi utiliser cet argent pour inscrire leurs enfants dans des garderies de manière à disposer de plus de temps et pouvoir trouver un emploi stable. Les primes permettent aux mères célibataires de se libérer l’esprit.

Sur To Fix A Mocking Peasant, le blog personnel de Molly, on trouve une intéressante analyse de la situation à propos de l’attitude du gouvernement envers les mères célibataires:

Comme d’habitude, notre chère CNA (Channel News Asia) est capable de résumer la désespérante et incroyablement circulaire (il)logique de nos autorités en une phrase brève (peut-être sans y voir l’ironie ?)

« Les primes de naissance ne seront pas étendues aux mères célibataires car elles font partie des aides réservées aux couples mariés ».

Autrement dit, nous n’étendrons pas les primes de naissance aux mères célibataires parce que nous n’allons pas le faire. Ces primes resteront destinées aux couples mariés car ne voulons pas en faire profiter d’autres personnes.

Molly écrit plus loin :

Une autre très bonne raison avancée par Mme Yu-Foo (Ministre du développement de la communauté, de la jeunesse et des sports) pour ne pas étendre les primes de naissance aux mères célibataires est qu’elles ont droit à d’autres aides, comme les mères mariées…

En d’autres termes, les mères célibataires n’ont pas droit aux primes de naissances parce qu’elles ont droit à d’autres aides.

Cependant, le meilleur argument de Mme Yu-Foo est le suivant :

« Les aides destinés aux parents mariés ne constituent pas un plan d’aide financière pour les enfants. Le gouvernement ne peut pas et ne doit pas devenir un père de substitution. »

Donc, les primes de naissance visent à alléger les coûts financiers liés à l’arrivée d’un enfant, mais ne constituent pas un plan d’aide financière ! Le gouvernement peut verser des primes de naissance aux couples mariés à bas revenus sans pour autant devenir un père de substitution, mais s’il étend ces primes aux mères célibataires, il le devient !

Elle conclut son commentaire en écrivant :

Les mères célibataires, plus souvent que les femmes mariées, qui décident de garder un enfant au lieu d’avorter pour éviter les préjugés sociaux que certains associent à leur situation, font ce choix de manière réfléchie.

Les enfants de parents célibataires font aussi leur service militaire.

Pretty Princess Maggie, « une mère dévouée à sa famille et à son joli petit bébé », partage sur son blog son opinion sur la maternité et les primes de naissances à Singapour :

Le Gouvernement de Singapour a récemment revu les primes de naissances. Toutefois, déjà mère d’un enfant, je n’imagine pas sacrifier ma carrière et mon temps, tout arrêter pour avoir un deuxième bébé. Je veux pouvoir offrir le meilleur à mon enfant et je ne veux pas qu’il doive partager l’amour de ses parents avec des frères et sœurs et qu'il ait une enfance pas très heureuse, comme la mienne. Je veux m’occuper de lui correctement, le nourrir et lui offrir le meilleur. Je préfère avoir un enfant bien élevé, que huit mal élevés.

Sérieusement, plus de congés maternité ne ferait qu’ajouter à ce que doivent supporter les employeurs et contrecarrer nos opportunités de promotion. Je ne pense pas que ça aiderait les femmes à avoir plus d’enfants. Cela ne ferait que leur apporter un stress supplémentaire si elles sont nouvelles dans leur entreprise et souhaiteraient avoir plusieurs enfants. Personnellement, je considérerais la possibilité d’avoir un autre enfant seulement si je recevais un salaire pour m’en occuper et s’il bénéficiait d’une éducation gratuite ou largement subventionnée. Comparer les quelques milliers de dollars d’une prime de naissance pour compenser les frais d’hôpitaux liés à une naissance et les sommes (950$ x 15=14 250 $) que coûte une garderie pendant 18 mois, l’attention et l’assistance dont un bébé a besoin est simplement impossible. La prime à la naissance existe uniquement pour attirer les personnes qui ne comprennent pas les difficultés, l’engagement et l’énorme  sacrifice financier que demande un enfant. En bref, seuls ceux qui ne font pas le calcul pensent que cette prime est élevée alors qu’avoir un enfant représente un investissement très important qui n’apportera pas forcément un quelconque rendement.

Le blog Singapore Sojourn étudie les racines du vieillissement de la population que connaît actuellement Singapour :

… Si l’on se rapporte à l’histoire des pratiques sociales entre les années 1960 et aujourd’hui, il apparaît que les réticences à avoir des enfants sont la conséquence d’une campagne délibérée visant à réduire la population.

Dans les années 1960, les parents qui avaient plus de deux enfants étaient pénalisés et le taux d’avortement était élevé. Avoir un troisième enfant était mal vu et difficile du point de vue financier.

Mui Teng Yap a écrit un article intéressant à ce sujet, intitulé Fertility and Population Policy : the Singapore Experience (Fertilité et politique démographique : l’expérience de Singapour) :

« Singapour est depuis longtemps connu pour sa politique sociale [dirigiste] sur  la fertilité et la reproduction. Cela a commencé à la fin des années 1960 / début des années 1970 et a continué jusqu’à aujourd’hui, bien que l’objectif démographique soit passé de anti-nataliste à sélectivement pro-nataliste. »

Il y avait également une grande préoccupation concernant le fait que les couches les plus éduquées de la population n’avaient pas d’enfants alors que les plus basses en avaient.

La situation a changé en 1987, lorsque la règle est devenue « Ayez trois enfants si vous en avez les moyens », mais j’imagine que les dégâts étaient déjà faits et que la perception culturelle de la famille avait déjà changée.

Quelques raisons expliquant pourquoi les primes de naissance n’ont pas eu l’effet escompté sont exposées sur (13) Expositions. Parmi ces raisons, nous pouvons citer les mœurs de la société et la difficulté de trouver un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale :

Tout d’abord, il faudrait que les mentalités changent. En effet, avec la modernisation de Singapour, les citoyens ont pu bénéficier d’une meilleure éducation, ce qui a permis aux femmes de devenir indépendantes. Elles s’investissent dans leur travail, font carrière et prennent goût à la satisfaction liée à la réussite. Singapour a été témoin d’une incroyable augmentation du pourcentage de femmes actives qui est passé de 45,6 % en 1986 à 54,3 % en 206…

Ensuite, les difficultés à trouver un bon équilibre entre vie professionnelle et vie familiale font hésiter les couples à avoir des enfants. Les femmes qui travaillent sont spécialement peu enthousiastes à l’idée d’avoir des enfants, par peur qu’il leur soit impossible de jongler entre les demandes de leur travail et le temps à consacrer à la famille.

Pour conclure, il a été démontré que d’autres facteurs entrent en jeu dans la décision d’avoir des enfants. Le système des primes de naissance n’a donc qu’une influence limitée et représente une solution trop simpliste pour un problème aussi personnel et compliqué.

Sur le site Temasek Review, on peut aussi lire que le coût de la vie, notamment le coût élevé du logement à Singapour, est une des raisons principales qui expliquent l’inefficacité du système des primes de naissance.

La sociologue Paulin Straughan suggère qu’une prime n’est pas suffisante pour encourager les femmes à devenir mères. Selon elle, ce dont les parents ont réellement besoin c’est de « plus de flexibilité et liberté » dans leur lieu de travail. Elle a également déclaré:  « Nous avons besoin de plus d’employeurs éclairés qui comprennent qu’offrir des congés aux parents pour que ceux-ci puissent s’occuper de leurs enfants rend les employés plus heureux, plus productifs et plus loyaux ».

Mother of Six conclut :

Quelles leçons peut-on tirer de mes expériences ? Tout d’abord que la décision d’avoir un enfant est une décision personnelle qui se prend entre un mari et sa femme. On a des enfants parce qu’on aime les enfants, même s’il on ne nous offre pas de prime pour ça. Il serait triste qu’un couple décide d’avoir un enfant uniquement pour la récompense financière qu’il permet, puisqu’un enfant a besoin de bien plus que d’argent pour grandir et devenir adulte.

Ensuite, que les femmes ont besoin de redécouvrir qui elles sont. Nous seules sommes capables de donner la vie, mais depuis la révolution sexuelle des années 1960, j’ai l’impression que nous avons œuvré pour supprimer cet important rôle de procréation. Bien sûr, à cette époque où l’égalité prime, nous pouvons soutenir que le mari doit aussi contribuer à l’éducation de l’enfant, mais si la femme ne se donne pas le droit de porter un enfant, comment le mari peut-il en avoir la possibilité ?

À Singapour, souvent les femmes préfèrent partir le matin avec leur mallette et leur ordinateur portable que donner le biberon et changer des couches. Sur ce chemin qui a conduit les femmes vers des carrières et a voulu les convertir en citoyennes utiles, avons-nous oublié qu’elles seules ont le pouvoir et la capacité de donner la vie dans ce monde ?

Ian Tan, un blogueur de Singapour, propose sur son blog quelques solutions intéressantes pour relever le faible taux de natalité.

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