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Chine : Fuite ou retour des cerveaux ?

La blogosphère autant que les médias traditionnels tirent la sonnette d'alarme en Chine devant l'ampleur de la fuite des cerveaux. D'après le Global Times [les liens sont en anglais], près de 1,4 millions de Chinois sont allés étudier et enseigner dans les universités à l'étranger depuis, et seulement un quart d'entre eux sont rentrés une fois diplômés. Le Livre Bleu sur la Politique et la Sécurité mondiales, publié par l’Académie chinoise des sciences sociales, a également produit des chiffres sur la situation. L'un des auteurs, Li Xiaoli affirmait :

Cela a été été une grande perte pour la Chine, qui est à présent en manque criant de spécialistes, de voir partir des professionnels bien formés après que le pays a beaucoup investi en eux.

Pourquoi un exode d'une telle ampleur des Chinois les plus brillants vers les rivages d'Europe, d'Australie, du Royaume-Uni et des USA ? Comme l'a confié à l'auteur Bingchun Meng de la London School of Economics, il y a à cela des raisons matérielles de financement de la recherche et de différences de rémunération entre la Chine et les pays occidentaux. Mais, sans surprise, il y a des préoccupations plus profondes sur le système chinois d'enseignement : “une des questions était de savoir si je serais en mesure de parler de tout ce que je voudrais dans ma classe. Est-ce qu'on me fixerait des limites à ne pas franchir dans la manière dont j'établirais mon programme ?” a dit Mme Meng. En tant que sociologue, à plus forte raison, ce que Mme Meng appréciait dans sa formation tant aux USA qu'au Royaume-Uni, c'était l'indépendance de la réflexion, du questionnement et de la critique. “Je n'étais pas sûre, après avoir été en Occident, de pouvoir retourner dans le système chinois ni aller de l'avant.”

Qu'en pense-t-on sur le net ? Le blogueur Nansongzhuang décrit crûment la situation :

现在中国每年培养的博士硕士数目直追美国。但是你如果仔细调查他们的本科学位,就会发现他们大多出身于二流甚至三四流学校。所以造成了这样一种现象,一流本科生,二流的硕士生,三流的博士生,四流的教授,以此类推。更何况由于扩大招生,即使所谓一流的本科生之素质也远比不上当年。为了眼前利益,高校扩招的结果,使高校成为最大的废品制造场所。这些场所制造出来的”产品”在社会都无立足之地,是为就业难。而目前中国的高校充斥着最大的废品制造场所制造出来的”博士”,尤其那些以中国标准的一流的高校,那里”学术”骨干居然大多为当年考不上该校本科的人,这的确是具有中国特色的一道风景线。

那么中国一流的本科毕业生中的大多数都到那里去了?他们大部分都到欧美,到那些学术较公平,思想较自由的地方去了。

Aujourd'hui, la Chine compte chaque année presque autant d'étudiants obtenant une Maîtrise ou un Doctorat que les Etats Unis. Cependant, en examinant leurs diplômes de licence, on s'aperçoit que la plupart viennent d'universités de second, voire de troisième ou quatrième rang. On assiste ainsi à un phénomène du type : les étudiants de licence des universités de premier rang passent en master dans les universités de second rang, en doctorat des universités de troisième rang, deviennent enseignants dans les universités de quatrième rang et ainsi de suite. D'autant plus qu'avec l'accroissement du recrutement des élèves, ce que l'on appelle la “qualité” des étudiants des universités de premier rang n'est plus ce qu'elle était. Afin de satisfaire aux intérêts à court terme, les universités acceptent de plus en plus d'étudiants. Le résultat est que l'université s'est transformée en une immense usine produisant des incompétents. Les “produits” qui sortent de ces usines ne sont pas viables sur le marché, cela pose problème lorsqu'ils cherchent un emploi. Aujourd'hui, les universités chinoises regorgent de doctorants produits par ces usines, particulièrement de ceux sortants des universités de premier rang standardisées par la Chine. Qui eût cru que le pilier de ces “recherches scientifiques” était en grande partie constitué de ceux-là même qui n'avaient pas réussi à passer la licence? C'est vraiment une configuration typiquement chinoise.        

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Où sont donc tous ces diplômés des universités de premier rang? La plupart sont partis en Europe ou en Amérique, ils sont partis là où la recherche est plus juste, où la pensée est plus libre.

Tandis qu'un autre blogueur, Hezhihong, va plus loin :

有个领导与我谈心,告诫我:你不要傲气,聪明能干又如何?好如你是非凡、聪明到不用任何原料都可造出原子弹的人,但不准你去做,要你每天手拿扫把沿着十里东莞大道扫地,明复一日,奈何!…

我想这些赴海外读书的学生家境是富裕的,对上述的情况或有所闻或父辈们都经历过,与其说逃避内地残酷的现实不如说他们不想耗费时间与精力在这种有”特色”的竟争环境上。

“人际关系就是生产力”、”有无水平就看你能否把事情摆平”,近年来不但在官场、职场上都流行着几个概念

Un responsable m'a dit : Ne faites pas le malin, vous ne pouvez arriver à rien avec votre grand esprit. Vous pouvez être aussi extraordinaire et intelligent que vous voulez, même être capable de fabriquer une bombe atomique à partir de rien. Ils peuvent vous empêcher de le faire et vous ordonner de balayer et de nettoyer chaque jour la rue Dong-guan ! Qu'est-ce que vous y pouvez ?…
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Je pense que la plupart des étudiants qui vont à l'étranger sont de familles riches. Les membres de leur famille sont déjà passés par là. Il n'y a aucune échappatoire à la cruelle réalité en Chine continentale, mais ils ne veulent tout bonnement pas gâcher leur énergie dans ce genre de compétition typiquement chinoise.
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“Une relation forte, c'est productif”, “si vous savez résoudre un conflit, vous êtes bon”, voilà la logique des responsables et du marché du travail chinois.

Partout dans la blogosphère anglophone de Chine on trouve des allusions à une perpétuation de la Révolution Culturelle. Un billet sur le forum chinaSMACK affirmait que les excès de la période 1966-76 “avaient significativement dégradé les personnes ‘éduquées, cultivées, artistes’ de Chine, mais ne les avaient pas totalement détruites.” Un autre visiteur du forum constatait, “comment pouvons-nous nous attendre à ce que des Chinois soient réellement des intellectuels ? 1,3 milliards de gens et pas un seul Prix Nobel, ça ne devrait étonner personne.”

Shanghaiist, pendant ce temps, a publié les détails d'un sondage Gallup, montrant qu'un Chinois sur cinq ayant fait des études supérieures cherchait à s'embarquer pour les pays lointains :

Jusqu'à présent, l'exubérance économique chinoise n'a pas fait tache d'huile sur les marchés du travail. La fuite des cerveaux restera un sujet d'inquiétude tant que les Chinois sortant de l'université 1) ne verront pas la croissance des emplois distancer l'arrivée de la population dans les villes et 2) trouveront en leur défaveur la comparaison de leur niveau de salaire avec celui des professionnels des pays développés.

Même le journal d'Etat précité Global Times a produit un éditorial cinglant sur la question, qui affirmait que “la Chine ne connaît pas la moindre innovation dans l'enseignement… [son] système d'évaluation de l'enseignement est un assortiment d'idées empruntées au reste du monde.” On a dit que, au lieu qu'on leur fournisse des compétences pratiques, des diplômés d'université ont même été remplacés par des travailleurs migrants sur le marché du travail.

Les choses se sont encore envenimées un peu plus pendant l'été 2008, lorsqu'un journaliste hacker/étudiant s'est introduit dans le site web de l'Université Tsinghua et a publié une dissertation qui prétendait que “l'enseignement universitaire, en effet ‘déverse de la m* dans le cerveau des étudiants’.” Rapportant l'incident, chinaSMACK a poursuivi pour affirmer :

Les diverses institutions actuelles d'enseignement supérieur, y compris les universités Tsinghua et de Pékin, n'ont plus l'objectif pédagogique de faire éclore les talents. La corruption académique grave, les programmes desséchés et sans intérêt pour la société, ainsi que les méthodes d'enseignement basées sur le par-coeur amèneront les étudiants à développer une pensée rigide, à se désintéresser du programme, à perdre leur confiance dans leur établissement et finalement dans le système éducatif chinois dans son ensemble.

Et pourtant , comme l'a souligné le site web, le sommet de la hiérarchie prête attention. Réagissant à la condamnation par le hacker de l'enseignement chinois, le recteur de Tsinghua Gu Binglin a déclaré “je suis convaincu qu'une véritable université devrait encourager chez les étudiants l'aptitude à l'autonomie, des méthodes de réflexion personnelles, et le courage de défier l'autorité.” Il a plaidé pour ‘les méthodes de pensée personnelles’ (“essayer différentes choses pour trouver comment résoudre les problèmes, s'accrocher à une ligne puis chercher sa propre voie pour avancer”) et une ambiance de cours plus centrée sur le débat, indiquant qu'une telle réforme serait cruciale pour l'enseignement supérieur chinois.

Pour l'auteur de ce billet,  étudiante britannique en Chine, les différences de cadre pédagogique sautent aux yeux : ici un style d'enseignement narratif prédomine, avec peu de participation des étudiants et beaucoup moins de débat contradictoire que dans les amphis londoniens. Mme Meng a aussi reconnu qu'en arrivant à Penn State venant de l’Université de Nankin, il lui a fallu près d'une année pour s'adapter au style d'étude rigoureux et participatif des USA.

Quoi qu'il en soit, on a dit dernièrement que cette grave fuite des cerveaux était en train de se renverser. Cet article récent de Business Week montre comment des scientifiques rentrant au pays sont attirés par l'opportunité de créer des programmes de recherche en République populaire de Chine, avec son boom économique et ses programmes de plus en plus nombreux, soutenus par les autorités, visant à inciter au retour les titulaires de doctorats.

Bloguant sur techcrunch.com, Vivek Wadwha de l'Université de Californie à Berkeley, est aussi allé y voir de plus près : dans son étude portant sur 1203 Chinois et Indiens rentrés au pays, il a constaté que 51% des Chinois avaient des Masters et 41% des Doctorats, avec un âge moyen de 33 ans. Par ailleurs, 84% des participants chinois à l'étude indiquaient les opportunités professionnelles comme facteur stimulant.

S'ils gagnent moins d'argent chez eux en valeur absolue, la plupart ont dit que leurs salaires leur donnaient une “meilleure qualité de vie” que ce qu'ils avaient aux Etats-Unis (…) S'agissant des facteurs sociaux, 67% des Chinois (…) ont cité de meilleures “valeurs familiales” chez eux. La possibilité de s'occuper des parents âgés a aussi été mentionnée, ce qui peut être un facteur-visa caché : c'est devenu beaucoup plus difficile qu'avant de faire venir ses parents ou d'autres membres de la famille aux Etats-Unis. Pour la grande majorité de ceux qui sont rentrés, la nostalgie de la famille et des amis a aussi été un élément crucial.

74% des étudiants chinois et 86% des Indiens croient que l'économie de leur pays a un brillant avenir. Des études de la National Science Foundation montrent que les “taux de 5 années de séjour” pour les doctorants chinois et indiens en sciences et ingénierie  ont atteint un maximum historique de respectivement 92 et 85% (la NSF piste ces 5 années à la suite, et la grande majorité n'interrompt pas son séjour).

Pourtant, l'attrait des scientifiques et mathématiciens chinois pour le retour dans leur patrie n'est qu'une facette d'un problème plus vaste. La potentialité que ce renversement se poursuive dépend également de la possibilité pour la Chine d'améliorer ou non ses conditions pour la recherche, comme le constate également Cong Cao, d’UPI Asia Online. De l'avis de Mme Meng, bien que le Ministère chinois de l'Education aiguillonne les réformes, en particulier par des tentatives de modifier le système intensif des examens d'entrée à l'université, les échanges éducatifs avec l'Ouest sont aussi de la plus haute importance : “il ne s'agit pas de supériorité de l'Occident, mais ils (ces échanges) seraient utiles en permettant aux étudiants chinois de prendre du recul et de remettre en question de nombreuses hypothèses précédentes.”

Des réformes plus profondes sont nécessaires dans le secteur éducatif, allant plus loin que les programmes sanctionnés par le gouvernement, alors que des vestiges de la Révolution Culturelle restent visibles dans le manque de méthodes critiques d'enseignement, trop enracinées pour être changées du jour au lendemain. L'idéal professé par Gu Binglin de ‘méthodes de pensée personnelles’ se réalisera-t-il un jour dans les universités chinoises?

Les citations chinoises ont été traduites par Laora.

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