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Global voices en Haïti : Notre arrivée à Port-au-prince

[Ce billet a été publié en anglais sur Global Voices le 29 janvier]

Global Voices a envoyé deux personnes à Port-au-Prince à la suite du séisme en Haïti [en anglais comme tous les liens de ce billet], afin de soutenir les activités des médias citoyens sur place. Georgia Pooplewell et Alice Backer sont également sur le terrain pour nous tenir informés sur les opération de secours. Vous trouverez plus de détails sur leur mission en cliquant ici.

PORT-AU-PRINCE HAÏTI, LE 25 JANVIER 2010

“Nous venons à peine d'obtenir une connexion Internet fiable, nous avons donc beaucoup de retard à rattraper.

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Nous sommes arrivées à Port-au-Prince samedi après-midi (le 22 janvier), après un long voyage sans embuches au départ de San Domingo (République Dominicaine). En nous approchant de Jimani, à la frontière dominicaine, nous avons pu constater  l'état de la situation sur l'autre tiers de l'ile : des stands improvisés sur le bord de la route vendant des litres d'essence, des camions transportant du ravitaillement, un passager d'une moto avec un bandage à la cuisse. Le quartier avoisinant la frontière grouillait de voitures et de gens, et nous nous attendions à ce que les formalités douanières prennent du temps. Mais après une discussion mystérieuse entre notre chauffeur et les deux personnes qui nous ont accompagnées, ainsi qu'un homme à la casquette violette, nous avons passé la frontière sans problème, sans un hochement de tête du douanier, ni inspection de nos passeports, en passant par Tierra de Nadie entre les deux frontières, puis en Haïti. J'ai remarqué plus tard que l'homme à la casquette violette s'était joint à nous et était assis dans le coffre de la camionnette avec nos bagages ; il s'est avéré être notre guide haïtien.

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Nous avons constaté les dégâts causés par le séisme après un certain temps, l'épicentre du séisme étant au sud-ouest de la ville de Port-au-Prince, et nous arrivions de l'est. Ensuite, ici et là, des immeubles sinistrés avec un balcon qui s'effondre, des tentes groupées dans les parkings et sur les terrains vagues. Ensuite, ces deux tableaux sont devenus de plus en plus fréquents : des immeubles dont les derniers étages se sont écroulés, des tableaux toujours pendus aux murs, des canapés défoncés ;  les groupes de tentes se sont transformés en camps. Mais rien ne ressemblait encore aux photos diffusées aux informations.

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Je pense qu'une partie de moi est venue à Haïti voulant croire que les photos que j'avais vues dans les médias étaient exagérées, d'une façon ou d'une autre. Dans la commune de Delmas ,dont une grande partie de la population fait partie de la classe moyenne, là où notre voyage depuis Santo Domingo s'est achevé samedi, de nombreux commerces et de nombreuses résidences se sont effondrés, complètement ou partiellement, et tous les murs sont craquelés et fissurés. Une grande vitre d'un immeuble penche dangereusement sur le trottoir, un immeuble jaune pâle s'est écrasé comme une pièce montée, le rez-de chaussée s'est aplati sous le poids des étages supérieurs. Le côté arbitraire des dégâts est choquant : pourquoi ce bâtiment et pas celui-là ? Mais l'ambassade du Canada est intacte, et un journaliste enregistre son reportage sur un parapet au-dessus de la route. Les commerces, y compris les stations d'essence, sont ouverts. Des gens portant des bonbonnes d'eau de 25 litres font la queue de façon organisée en face du magasin de distribution d'eau. Les voitures circulent normalement, et malgré les dégâts il semblerait que les choses soient retournées à la normale à Delmas.

Delmas water line

La queue pour l'eau à Delmas

Les bureaux de L'Institut démocratique national, où l'équipe d’Internews s'est installée pendant son séjour à Haïti, sont en pleine activité. Un jeune Haïtien qui se trouve devant l'immeuble nous aide à monter nos bagages. “Ça va ?”, dit-il. “Ça va bien”, je réponds. La réponse classique mais elle ne lui plait pas. “ca va *pas*bien”, dit-il. ““J’ai perdu ma maison, mon beau-frère. Je suis sans-abri”.

Nous sommes arrivées juste au moment où l'équipe d’Internews s'activait pour la présentation de leur journal quotidien d'informations, donc, personne n'a fait attention à nous. Les bureaux sont remplis de valises, de matelas gonflables, de caisses de bouteilles d'eau, d'ordinateurs portables et de radios d'urgence. Des serviettes de toilette sont étendues sur le dos des chaises, et l'étagère d'une armoire à fournitures de bureau est remplie de boites de conserves. Il n'y aura visiblement pas de place pour nous. Nous publions des “tweets” (message sur Twitter), informant que nous cherchons un logement et Alice prend le téléphone et contacte ses relations familiales. 45 minutes plus tard, les amis d'Alice, L et B, viennent nous chercher, nous partons sur la route de Delmas, maintenant plongée dans l'obscurité à l'exception des phares des voitures, des feux et des flambeaux des stands des vendeurs de rue.

Sur la route qui nous mène à la maison de L et B à Laboule, nous traversons la ville aisée de Pétionville, qui aurait été très peu affectée par le séisme. Deux de ses places majestueuses, la Place Boyer et la Place Saint Pierre, se sont transformées cependant en campements, remplis de nouveaux sans-abris provenant d'autres quartiers de la ville. Les plus chanceux s'installent pour la nuit sous les auvents des camionnettes garées sur le bord de la route. Le campement est calme malgré le va-et-vient des gens dans l'obscurité. Un camion de  la MINUSTAH (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti) est garée devant l'hôtel Kinam sur la Place Saint Pierre.

Tent city at Place St. Pierre, Pétionville

Campement sur la Place St. Pierre, Pétionville

C'est étonnant de se réveiller le lendemain matin à Laboule avec une vue sur la montagne magnifique. Aucune des maisons du quartier ne semble avoir subi beaucoup de dégâts, cependant, L et B ont perdu un mur de soutènement chez eux. Le manque d'eau courante et d'électricité  n'est pas dû au séisme mais au fait que nous sommes à Haïti. La maison de L and B présente des fissures dans le ciment que L, ingénieur, a cerclées au crayon noir, au cas où elles s'élargiraient. L a adopté ce qu'il appelle “une approche scientifique” du séisme. Il explique la logique mathématique derrière l'échelle de Richter et a décidé de ne pas s'inquiéter des répliques. D'ailleurs, il a dormi pendant la réplique de dimanche après-midi (le 23 janvier).

D'après les bulletins d'information de la radio, dimanche, des gens continuent à quitter la ville. Pendant le déjeuner, L nous raconte que des “méchants” font circuler la rumeur selon laquelle les personne qui décident d'évacuer ne seront pas autorisés à retourner dans la capitale pendant cinq ans. Nous avons également parlé de la sœur de L, une physicienne qui est venue des États-Unis pour offrir ses services de bénévole et qui travaille maintenant dans un centre à Croix des Bouquets. D'après la sœur de L, les docteurs haïtiens ont été mis sur la touche pendant les opérations de secours et c'est seulement après avoir donné une interview à la chaine CNN qu'elle a commencé à recevoir un soutien peu enthousiaste des agences internationales.

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Nous avons finalement quitté Laboule dimanche en fin d'après-midi et nous nous sommes dirigées vers Port-au-Prince. Des bâtiments détruits jonchent la Route de Bourdon et un bidonville qui, de loin, semble couvrir le flanc de la colline tel une peau a l'air ébréché et cabossé. Plus nous nous approchons du centre ville, plus la situation s'aggrave mais elle n'a rien à voir avec l'anéantissement total montré par des photos de presse. Nous arrivons sur le Champs de Mars, la place immense, en grande partie recouverte par un camp. Nous sommes officiellement rattrapées par la réalité lorsque nous nous arrêtons devant le Palais national et son toit défoncé. Il ressemble aux photos diffusées aux informations si ce n'est que, vu de près, il semble plus massif et plus dévasté. Nous contournons le Champs de Mars et passons devant l'hôtel Plaza, où un cameraman filme ce qui semble être un tas de chiffons noirs. Les chiffons noirs sont en fait des cadavres, qui viennent certainement d'être sortis des décombres, leurs membres entrelacés.

Le quartier juste à l'est du Champs de Mars ressemble exactement aux photos des informations. Un grand couloir de décombres, aucun bâtiment ne tient debout. Vous avez tout vu maintenant, et je n'ai pas besoin d'en décrire plus, ou l'odeur de décomposition dans l'air, qui est maintenant beaucoup moins forte qu'il y a quelques jours.

J'ajoute ces dernières lignes pour pouvoir dire que je n'ai pas terminé sur une note de désespoir. Je m'excuse d'avoir alourdi le fardeau des mauvaises nouvelles déjà porté par ce pays. Et maintenant, le point sur ce que nous allons faire pendant que nous sommes ici.

Billet publié à l'origine sur le blog Caribbean Free Radio.

Le travail de Global Voices en Haïti est soutenu par nos donateurs habituels et par une bourse d'information humanitaire d’Internews. Pour plus d'informations, vous pouvez visiter notre dossier spécial séisme en Haïti.

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