Russie-Haïti : Un officier russe d'Interpol raconte le désastre

Youri Firsov

Youri Firsov

Jusqu'à récemment, la blogosphère russe croyait n'avoir aucune couverture directe en russe de la situation à Haïti. Aucun blogueur russe ne semblait avoir été témoin du séisme. Puis les blogueurs ont découvert le blog de Youri Firsov [en russe], un officier russe d'Interpol en poste à Haïti.

Youri Firsov est l'un des huit Russes en poste au sein de la police criminelle de l'ONU(Interpol) dans ce pays. Comme fonctionnaire de l'ONU, il se déplace d'un endroit à l'autre et trouve de temps à autre le temps de publier ses impressions sur son blog. Firsov est arrivé en Haïti au début du mois de décembre 2009, comme il l'a relaté de façon détaillée sur son blog.

Son deuxième billet depuis Haïti a été publié le 14 janvier, deux jours après le premier séisme. Depuis, Firsov met à jour son blog presque quotidiennement, donnant ainsi à ses lecteurs russe une perspective de l'intérieur sur l'horrible tragédie. Voici ci-dessous les extraits les plus marquants de son blog [en russe]:

12 janvier 2010

В 16.45 приблизительно… я почувствовал (а я был за рулем) как Ниссан неожидано вышел из-под контроля, ощущение было словно на большой скорости въежаешь на “терку”…. машина пошла юзом в сторону боковой канавы слева….а справа, как во сне, длиннющий, на пару сотен метров, бетонный забор вдруг пошел ленточкой, словно состоял не из бетонныйх блоков, а был из ситца… остановившись, мы обнаружили, что Ниссан все равно трясется…я вышел на дорогу- та плавно ходила под ногами… тут даже дураку бы стало понятно что, что-то происходит… понял и я… точнее все трое мы поняли, что это землятресение… минуту спустя оглядевшись, я увидел дома, более не скрывавшиеся за забором- лишившиеся крыш и покосившиеся в секунду… на дорогу стали выбегать, выползать люди, многие в крови…

A peu près vers 16h45 … J'ai eu l'impression que ma Nissan (j'étais au volant) avait soudain perdu le contrôle, et j'ai eu l'impression de rouler sur une grille métallique. La voiture a glissé sur le côté gauche de la route…et sur la droite, comme dans un rêve, une très longue barrière en béton a commencé à ondoyer comme si elle était faite en coton imprimé et non pas d'énormes blocs de béton. Nous nous sommes arrêtés, et notre Nissan tremblait toujours…J'ai quitté la route – elle tremblotait graduellement sous nos pied. Même un idiot aurait compris ce qui se passait…J'ai compris moi aussi…pour être précis, nous trois avons compris qu'il s'agissait d'un tremblement de terre …une minute plus tard, j'ai vu que les maisons n'étaient plus cachées par le mur, elles n'avaient plus de toit et penchaient un peu de côté…Les gens ont commencé à courir et à se trainer sur la route. Beaucoup étaient couverts de sang.
Hotel Haiti Destroyed By the Quake, phot by Yuri FirsovL'hôtel Haïti, détruit par le tremblement de terre, photo de  Youri Firsov

Deux jours plus tard, Firsov écrivait que tous les dirigeants de la police de l'ONU avaient péri [en anglais]. Les rues étaient en proie au chaos et à l'anarchie. De temps à autres, des répliques provoquaient la panique. Des cadavres enveloppés d'une étoffe étaient étendus à même les rues et les maisons ressemblaient à des compressions. Les secours n'étaient présents que près de quelques points de contrôle. La base de l'ONU avait du être transformée en hôpital. On pouvait y entendre les hurlements de ceux qui y étaient opérés et sentir l'odeur de la mort dans toute la base.

Le 15 janvier, Firsov a écrit que ses collègues passent la nuit au bureau, car ils avaient trop peur de rester chez eux. Les employés laissaient leurs vêtements, leurs effets personnels et même des matelas à la base, pour ne pas avoir à rentrer dans leur maison qui pouvait devenir leur tombe à n'importe quel moment. Les cadavres étaient brulés pour éviter les épidémies.

Подъежая к нашему госпиталю, мы увидели облако смога, накрывшего практически весь район и почувствовали смрадный запах горящего мяса… еще несколько завернутых в простыни тел валялось на тротуаре невдалеке… дым, взависимости от направления ветра, то накрывал лагерь, то уносился в сторону домов в конце улицы… Да уж… неприятное соседство…

En approchant de notre hôpital, nous avons vu un nuage de fumée qui couvrait presque tout un district, et l'odeur de chair brulée…D'autres corps enveloppés de tissus étaient étendus sur le trottoir, pas loin. La fumée, selon la direction du vent, couvrait soit la totalité du camp, ou était emportée au bout de la rue…Ouais, bon…Un voisinage pas facile.

Youri a aussi décrit l'arrivée d'une femme avec deux enfants qui avaient passé  84 heures sous les décombres. L'infirmière qui s'est occupée des enfants a du les calmer, la mère étant elle-même trop choquée pour le faire. Youri a pris une photo du garçonnet épuisé et terrifié, se cachant sous un chiffon.

Boy hiding under a piece of rag, photo by Yuri FirsovGarçon se cachant sous un chiffon , photo de Youri Firsov

Le 17 janvier, Firsov parle d'une de ses nouvelles habitudes, et du plus terrifiant dans un tremblement de terre :

После Югославии у меня на долгие годы осталась привычка , выходя из машины не вступать на обочину, тем более на траву и смотреть под ноги везде, где нет твердого покрытия… После Гаити теперь буду долго смотреть на люстры и стаканы с водой… Все же страшен не сам процесс трясения…если конечно не застал он под крышей здания… страшны последствия – хаос,разрушения, боль и жертвы, слом всего устоявшегося уклада..

J'ai une habitude, depuis la Yougoslavie. Quand je sors d'une voiture, je ne pose jamais mes pieds sur le trottoir et jamais sur l'herbe. Je regarde toujours où je pose les pieds où que j'aille, et là ou je suis à découvert. Après Haïti, je garderai l'habitude de regarder la position des lampes, et du niveau d'eau dans les verres. Ce n'est pas le tremblement de terre le plus effrayant, à moins, bien sûr, de rester prisonnier sous le toit…les  conséquences sont les plus terrifiantes : chaos, destruction, douleur et victimes, démolition de tout ordre…

Le 21 janvier, Firsov a raconté une patrouille dans le bidonville Cité Soleil, que certains décrivent comme l'endroit le plus dangereux d'Haïti. Mais la situation sur place était relativement calme. Il n'y a eu aucun coup de feu ni agression, assure Firsov :

В полдесятого мы были в Сити-Солейл… Я был в смятении… мы ехали по узким улочкам Сити-Солейл, в темноте по обоим сторонам теснились домишки , многие разрушенные, люди в основном спали на дороги… поэтому ехали мы очень медленно, объезжая группки расположившихся на ночь людей… кто спал на простынях, у кого были матрасы, кто просто на голом асфальте… В ночи все это выглядело как кадр из фантастического фильма –катастрофы… люди на дороге , полуразрушенные остовы домов, торчащие балки вместо крыш…

так мы и лавировали между телами, люди при приближении наших машин поднимали головы,смотрели, но ни вражды, ни агрессии на их лицах не было… А как же те страшилки, что нам рассказывали, про стаи мородеров, орудующие по городу… Слов нет- этот район очень неблагополучный-и кримнинал тут выше чем везде и бедность просто шокирующая, и безработица с безнадегой… Но мы ехали и никто на нас не нападал, не стрелял… и мои же слова про то, что сцда без батальона бразильцев суваться опасно, выглядели очень глупо для меня самого… я попался на удочку предрасудков и чужого непроверенного мнения , раскрученного прессой страшного образа…

A 9h30, nous étions à Cité Soleil. Des petites maisons serrées les unes contre les autres dans l'obscurité, beaucoup d'entre elles détruites, la plupart des gens dormant dans la rue…C'est pour ça que nous allions très doucement, en contournant des petits groupes de gens endormis…Les uns dormaient sur des draps, certains avaient des matelas, d'autre étaient juste allongés sur le ciment. La nuit, on aurait dit des séquences d'un film catastrophe et de science-fiction…les gens dans la rue, les structures des maisons à moitié détruites, des poutres nues à la place des toits. …
Quand nous contournions les corps, les gens levaient la tête quand nos voitures approchaient, nous regardaient, mais il n'y avait aucune hostilité ou agressivité sur leur visage. Et toutes ces histoires effrayantes que les gens nous racontaient, à propos des bandes de pillards à l'œuvre dans la ville ? Je n'ai pas de mots. Ce quartier a beaucoup de problèmes, la criminalité y est beaucoup plus élevée que n'importe où ailleurs, la pauvreté est choquante et le chômage est là, sans perspective d'amélioration dans le futur…Mais nous avons traversé, et personne ne nous a attaqué, personne ne tirait… et mes propres paroles, que c'était dangereux de venir ici sans un bataillon de [Casques bleus] brésiliens m'ont semblé très stupides à ce moment-là…Je m'étais laissé avoir par les préjugés des autres relayés sans vérifications par les grands médias…

Le 23 janvier, Firsov décrit les nombreuses répliques et le comportement des animaux, quelques heures avant.

Одиннадцать суток с момента землетрясения… .вчера приехали из Сити Солей в 2 ночи-…неожиданно завыли собаки, начали петухи кукурекать и издавать свои нечленораздельные звуки ослики и ишаки… Утром проснулся от толчков- опять трясло… несколько раз шатнуло здорово, я даже привскочил…Получается собаки воют за несколько часов до толчков? … Отметить хоть какую то закономерность в поведении окружающих животных не получается… они то дружно замолкают , наводя на худшие мысли, то вдруг скопом орут, вызывая желание выбежать на улицу- а результат один и тот же.

Землетрясение вообще как война, только враг невидим и неосязаем… он наносит удар из- под тишка, точнее из-под земли и все… остальное дело ваше- спасайтесь кто как может… Лежа по ночам и покачиваясь на волнах грунтовых колебаний, я подумал – даже в чрезвычайных ситуациях – в Косово, В Боснии, когда стреляли, во время беспорядков в Тиморе, не было этого чувство, какого-то животного страха, страха от того, что от тебя ничего не зависит… когда стреляют- адреналин бьет в голове ключом и думаешь – посмотрим еще кто кого… а тут…

Onze jours se sont écoulés depuis le tremblement de terre…Nous sommes retournés à Cité Soleil à 2 heures du matin…Soudain, les chiens se sont mis à hurler, les coqs à crier, et les ânes ont lancé leur cri inarticulé…Ce matin, j'ai été réveillé par les répliques, encore des répliques…Quelques secousses violentes m'ont fait sauter du lit…On dirait donc que les chiens hurlent quelques heures avant les répliques … Je ne suis pas arrivé à discerner quelque chose de régulier dans le comportement des animaux…Ou bien ils sont tous silencieux, vous faisant craindre le pire, ou hurlent tous ensemble, ce qui vous donne l'envie de vous enfuir à toutes jambes dans la rue, mais le résultat est le même….Une tremblement de terre, c'est comme une guerre où vous ne pouvez pas voir ou sentir l'ennemi…L'ennemi vous frappe brusquement, depuis le sous-sol, pour être précis…Tout le reste, ça dépend de vous – c'est chacun pour sa peau. Quand j'étais couché, la nuit, balancé doucement par les vibrations d'une réplique, je pensais que même dans une situation extrême – au Kosovo et en Bosnie -, quand il y avait des coups de feu, ou durant les émeutes au Timor, on n'éprouve pas des choses semblables, il n'y a pas cette peur animale, la peur de ne plus avoir aucun contrôle sur votre vie…quand il y a des coups de feu, l'adrénaline est pompée dans votre cerveau et vous pensez “nous allons voir qui va gagner”… mais ici…

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