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Nigeria : Désignation d'un président par intérim après deux mois d'absence du Président

Catégories: Nigéria, Dernière Heure, Droit, Gouvernance, Manifestations, Politique

Le Président Yar'Adua. Photo de World Economic Forum sur Flickr[Les liens sont en anglais] Le 23 décembre 2009, le Président du Nigeria, Umaru Musa Yar'Adua [1] a quitté son pays sans communiquer officiellement la date de son retour. Les semaines suivantes, une annonce a été faite selon laquelle il recevait un traitement médical en Arabie saoudite [2]. Les spéculations ont alors continué, se traduisant en rumeurs sur des problèmes au cerveau, voire sur son décès. Le 12 janvier, M. Yar'Adua a accordé une interview [3] confirmant qu'il était vivant et qu'il était en traitement, sans toutefois donner une indication de la date de son retour au Nigeria.

L'absence de M. Yar'Adua a provoqué un vide politique qui a exaspéré de nombreux Nigérians, particulièrement lors de crises telles que de l'attentat terroriste manqué [4] d'Umar Abdulmutallab et les émeutes entre chrétiens et musulmans [5] à Jos, une ville du centre du Nigeria. De nombreux Nigérians souhaitaient que le Vice-Président, M. Goodluck Jonathan [6], prenne la place de M. Yar'Adua, mais la situation était complexe. Comme citoyen du Sud du Nigeria, l'accession à la présidence de M. Jonathan menaçait de déstabiliser [7] le délicat équilibre dans le mécanisme de partage du pouvoir entre le nord et le sud du Nigeria. En outre, sans une déclaration écrite du Président lui-même, le statut de M. Jonathan n'était pas clair.

Pendant plus de deux mois, les blogueurs nigérians ont dénoncé le vide de pouvoir. Chinedu Vincent Akuta avait écrit [8] sur Briefs from Akuta (Brèves d'Akuta, en anglais, comme tous les liens) :

Assez avec ces vides de pouvoir, proches des crises constitutionnelles, et la surchauffe de la politique, puisque le parti au pouvoir (PDP) ne fait pas confiance au Vice-Président (Jonathan Goodluck) pour assumer formellement l'intérim tant que le Président ne sera pas guéri. Il n'y a pas d'autre choix que le respect du souhait du peuple nigérian, le pouvoir appartient au peuple.

De nombreux Nigérians partageaient ses sentiments. Au cours du mois de janvier, des Nigérians ont défilé [9] à Lagos, Abuja, et à Londres. Adeolu Akinyemi a expliqué [10] pourquoi il a participé à une manifestation :

Nous ne sommes pas heureux que 300 personnes meurent dans l'Etat nigérian du Plateau au cours d'affrontements religieux à Jos à cause de l'inaction d'un président qui a disparu.

Assez, c'est assez !

Nous n'acceptons pas l'explication de crainte du terrorisme qui nous a été servie pendant les 58 jours de mutisme du téléphone portable de notre président.

Assez, c'est assez !

Le vide de pouvoir est dangereux et il est la cause des tueries au nord, des kidnappings à l'est, des bandes qui violent au sud et de l'indifférence des intellectuels à l'ouest.

Assez, c'est assez!

Yusef, dans un commentaire [10] sur le blog Akinyemin était plus sceptique :

Combien de fois je dois encore entendre ce refrain ““Enough is Enough” (Assez, c'est assez) ?????

C'est très étrange que nous puissions faire preuve de tant d'hypocrisie quand nous sommes confrontés à l'adversité et que nous restions capables de faire un demi-tour en U quand la tempête s'est calmée. Si j'appelais quelqu'un pour faire ce qui est absolument nécessaire pour que notre système fonctionne, comment faire pour être à 100 pour cent sûr qu'étant un Nordiste (moi), il ne va pas changer d'opinion une fois qu'il aura trouvé un autre de sa région pour lui dire ce qu'il veut entendre. Ou bien [parce que je suis] musulman et lui d'une autre foi, [il] ne va pas mal interpréter mes sentiments et me considérer comme ennemi au fond de lui.

Deolu,  “Assez, c'est assez” ne veut rien dire. Nous ne savons pas encore ce qu'est une nation, sans même parler de communauté. Ce n'est pas suffisant de coller des posters d'Ernesto Che sur nos murs pour prétendre comprendre qu'est-ce que cela veut dire de mettre tout au point, ABSOLUMENT tout, pour de meilleurs jours. Nous ne connaissons pas cette adversité … ou bien nous sommes trop égoïstes dans l'espoir qu'”un jour tout ira mieux pour notre côté”!!!

Nos soi-disant dirigeants ne sont pas tombés de l'enfer,  ils sont en fait le reflet de notre société. Remplacez [n'importe lequel d'entre eux] même par vous-même, et vous serez surpris de ce que vous serez capable de faire ou de devenir.

Funmi Ayanda, une journaliste réputée, a elle aussi décrit [11] son exaspération devant les gémissements et la passivité :

J'ai parlé avec des directeurs généraux de banques qui ont volé des millions, des dirigeants de partis politiques qui manipulent le processus électoral et volent des millions de Nairas, de pasteurs d'églises gigantesques qui bénéficient de privilèges fiscaux, où les sus-nommés sont offerts des sommes importantes et d'autres offrandes, et tous se lamentaient  des mauvais dirigeants et de la situation du Nigeria. …. J'ai souvent du mentalement vérifier que je n'avais pas des épinards collés entre les dents…..Peut-être qu'on se fiche de moi ?

Pour éviter toute surprise, je pose des questions évidentes comme : “Que pensez-vous que nous devrions faire maintenant? Quelles alternatives s'offrent à nous immédiatement et comment bâtir quelque chose dessus ? “Quel sera mon rôle dans tout ça?” Souvent, la discussion ne va pas au-delà parce que  je pense que tant les Nigérians que les étrangers éprouvent une fascination morbide devant les échecs indéniables du Nigeria.

Le 9 février, après des semaines d'hésitation, le Sénat du Nigéria a désigné M. Jonathan comme President par intérim [12]. De nombreux internautes y ont vu une occasion à célébrer. Solomonsydelle du blog Nigerian Curiosity fournit une excellent analyse de l'évolution de la situation. (Voir ici [13] son analyse). Elle écrit [14] :

Le 9 février pourrait entrer dans l'histoire comme le jour où des mesures démocratiques ont été adoptées pour faire faire au Nigeria un pas supplémentaire sur le chemin d'une nation véritablement démocratique.

Akin aussi gardait un espoir, mais prudent [15] :

Peut-être, mais seulement peut-être, nous pourrions avoir un bon Président et le bon présage contenu dans son nom pourrait apporter un brillant futur au Nigeria, peut-être pourrons-nous espérer, peut-être rêver, peut-être nous attendre à, peut-être réaliser…un nouveau Nigeria.

D'autres sont inquiets, faisant remarquer que l'accession de M. Jonathan au pouvoir pouvait être une nécessité politique, mais qu'elle n'était pas explicitement permise par la Constitution. Max Siollun justifie [16]sa position comme suit :

La confirmation de M. Jonathan comme Président ad intérim mettra probablement fin aux débats (au moins de manière temporaire), et donnera au gouvernement un aspect d'ordre et de respect des procédures. Nous avons trouvé une solution concrète, mais je ne suis pas sûr que la manière et les circonstances dans lesquelles M. Jonathan a été désigné Président intérimaire soient LÉGALES.

Jide Salu reconnait [17] l'ambiguïté constitutionnelle,mais il est avant tout satisfait que le pays ait finalement un Président.

Je veux seulement la paix et une direction politique pour le pays. Si vous résidiez dans le pays, vous auriez mieux compris. Le Nigeria ne manquait pas seulement de Président, mais il n'avait pas d'autorité centrale, alors que tant de pillages ont eu lieu ou sont toujours en cours. Qui sont pour l'instant passés sous silence.

Ana Nimmos se dit optimiste, mais voit aussi [18] des raisons d'inquiétudes :

[La solution politique] pourrait ne pas être la fin du cul-de-sac que nous connaissons, car elle présente elle-même des problèmes. Par exemple, avec cette résolution – si nous l'acceptons au nom de la rationalité – le Nigeria a à présent deux Présidents, même si l'un d'eux n'est qu'intérimaire. Yar'adua n'a jamais abandonné le pouvoir et Goodluck doit faire très attention à ce qu'il entreprend.

Loomnie soulève des questions restées sans réponses [19] pour le futur:

On doit aussi penser à l'appareil qui a dirigé le pays pendant tout le temps où le Président Yar’Adua n'était pas disponible. Le Président Goodluck Jonathan sera-t-il capable de reprendre en main cette appareil ? Va-t-il s'en remettre à lui ? Ce sont là des questions cruciales dans les mois prochains.