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Chine : Confession d'un “travailleur migrant de 2e génération”

Catégories: Chine, Droit, Droits humains, Médias citoyens, Politique, Travail

Le système chinois du hukou, adopté en 1958 pour contrôler les mouvements de population, est critiqué depuis longtemps en ce qu'il attache les personnes à leur lieu d'origine. La migration massive des travailleurs ruraux vers les villes et les régions côtières de la Chine a mis le système sous le feu des projecteurs car il signifie pour ces migrants la discrimination dont ils souffrent par rapport aux résidents urbains dans les services publics comme l'enseignement, le logement, la santé et la protection sociale en général. Le débat [1] a atteint un nouveau sommet à la suite d'un appel conjoint à l'abandon du système lancé par treize journaux chinois [2] au Congrès National du Peuple début mars [en anglais].

La réforme du hukou pourrait-elle améliorer la vie des travailleurs ? Wang Xiaodao, qui se désigne comme un ‘travailleur migrant de deuxième génération [3]’, exprime dans son blog les griefs et doutes qui caractérisent cette catégorie particulière en Chine. Comparée à la première génération de travailleurs migrants, la deuxième bénéficie de moins d'opportunités. La concurrence est féroce dans beaucoup d'activités. Après avoir travaillé plus de sept ans en ville, il est envahi par de nombreux doutes. Certains d'entre eux seraient peut-être résolus par une réforme du hukou :

我不明白,在上海,与上海人在同一家事业单位干同样的工种,为什么他每月就比我多五六百块?经理说他是上海人,有福利保障和各种补贴,我不明白为什么他有,我就没有?我们不都是中国人吗?难道中国城市是分等级的,中国人也是分等级的?

Je ne comprends pas pourquoi, à Shanghaï, je reçois 500 à 600 yuans de moins par mois que les autres ouvriers, qui font le même travail dans la même entreprise. Le chef a dit que, comme il est de Shanghaï, il bénéficie de divers avantages sociaux et d'allocations. Je ne comprends pas pourquoi il peut les avoir, et pas moi. Ne sommes-nous pas Chinois tous les deux ? C'est vrai que les villes chinoises sont hiérarchisées, et les Chinois sont hiérarchisés aussi ?

我不明白,我堂哥在城市打工十几年了,侄子现在在城市读书,为什么我侄子要缴比城里孩子还高的学费?为什么城里人却不让他们的孩子与我侄子同桌?为什么我侄子在学校会受到孤立和排挤?

Je ne comprends pas pourquoi mon cousin qui a travaillé en ville plus de dix ans, doit toujours payer des frais de scolarité plus élevés pour son fils que pour les enfants urbains. Pourquoi les résidents urbains ne laissent-ils pas leurs enfants s'asseoir à la même table que mon neveu ? Pourquoi mon neveu est-il isolé et discriminé ?

Mais cela, ce n'est qu'une partie du problème. Des difficultés en beaucoup plus grand nombre, comme l'absence de protection raisonnable des droits et intérêts des travailleurs, et un logement abordable, ne peuvent être résolues par la seule réforme du système du hukou :

我不明白,我们民工用血汗,甚至用生命在城市建设了那么多高楼大厦,可建一辈子房子,却买不到哪怕一间厕所?这跟种一辈子地却没粮食吃异曲同工

Je  ne comprends pas pourquoi, après avoir passé leur vie à construire des gratte-ciels en quantité, les travailleurs migrants ne peuvent même pas s'acheter un W.C. C'est la même chose que des agriculteurs qui passent leur vie à faire pousser les récoltes et ne peuvent même pas se nourrir.

我不明白,为什么南方那么多工厂,就是找不到一家八小时工作制的呢?最低工资标准,意思应该是工资不低于那个标准吧?为什么我们的底薪就等于最低工资标准?为什么辛辛苦苦一天工作十四五个小时,一年下来只够买几包化肥?是工资低了,物价高了,还是我们生活太奢侈了?

Je ne comprends pas pourquoi avec toutes les usines qu'il y a dans le sud de la Chine, je n'ai pas pu en trouver une seule avec une journée de huit heures. Le salaire minimum signifie que le salaire serait au-dessus d'un certain taux, pas vrai ? Mais pourquoi nos salaires sont-ils tout juste égaux à ce montant ? Après avoir trimé plus de 14 heures par jour, quelques sacs d'engrais, voilà tout ce que nous pouvons nous offrir au bout de l'année. Le salaire est-il trop bas et le prix trop cher, ou bien avons-nous des goûts de luxe ?

我不明白,为什么我们干了活,可以不给我们工钱,不是说“一份耕耘,一份收获”么?为什么找相关部门解决总那么难,总把我们当球踢,当猴耍?为什么会出现跳楼讨薪,开胸验肺?

Je ne comprends pas pourquoi, alors que nous travaillons si dur, les chefs osent retenir nos salaires. ‘Vous recevez ce que vous donnez’, n’est-ce pas ce qu'on dit ? Pourquoi les administrations concernées trouvent-elles si difficile d'y remédier, nous renvoyant de l'une à l'autre comme des ballons de foot ? Dans la lutte pour les salaires et indemnités non versés, certains vont jusqu'à menacer de se jeter du haut du bâtiment, et de ‘s'ouvrir la poitrine’ volontairement par une opération chirurgicale pour prouver qu'ils ont développé une pneumoconiose du fait de leur emploi.

Pourquoi pas retourner à la campagne et être paysan ? Il y a pensé :

城市,已没有我们安家之所,而农村呢,我们怎么回去?像一个逃兵一样?又有何面目见江东父老?回去之后,会种地吗?愿意种地吗?其实我本人是赞成回农村种地的,毕竟我们国家还得需要人来种地,但怕父母从此在农村抬不起头来,被其他村民嘲笑,尽管其他村民的孩子们也在城市流离失所。在他们看来,战死在城市,也比做一名逃兵好。

Il n'y a pas de place pour nous en ville, et la campagne alors ? Mais comment pourrions-nous revenir ? Comme un déserteur ? Comment revoir les villageois sans ‘perdre la face’ ? Une fois rentrés, que savons-nous des travaux des champs ? Et y sommes-nous prêts ? En ce qui me concerne, je suis vraiment pour rentrer et devenir paysan. Après tout, le pays a besoin de paysans. Mais j'ai peur que mes parents soient la risée des autres villageois, même si les enfants de ceux-ci souffrent aussi dans les villes. A leurs yeux, mieux vaut mourir en ville que d'être un déserteur.

Cette nouvelle génération de travailleurs migrants a des rêves qui ne se limitent pas à l'argent. Comme le professeur Xie Jianshe, un spécialiste des études sur les travailleurs migrants, l'explique [4][en anglais] :

Ils sont plus attachés aux villes, plutôt qu'aux villages ruraux. Ils sont avides de s'intégrer aux villes, mais incapables de briser la barrière du système et de la culture. Quand ils retournent à la campagne, ils se trouvent dans l'incapacité de travailler la terre.

Lorsque richesse, maisons, voitures et une bonne vie restent des rêves lointains, Wang ne voit pas d'avenir, rien que doutes, illusions et frustrations:

人呐,其实就像种子,最重要的是看你被撒在什么地方,撒在城市,再劣质的种子也能茁壮成长,撒在农村,你再优良也得拼命挣扎才有出头之日。

Les êtres humains sont comme des graines. Ce qui compte, c'est où la graine atterrit. Si c'est en ville, la plus mauvaise qualité peut quand même pousser et devenir forte ; si c'est à la campagne, il faut vraiment se battre avant de devenir fort, même si on est de la meilleure qualité.

我们的明天,该何去何从?我不知道。只能像一个无根的浮萍,随波逐流。我曾经说只有猪才是最幸福的动物 […]真的,我真喜欢做一头猪,没心没肺,有吃有喝,也不会去想劈什么柴喂什么马,呆在猪圈里,不知道天高也不知道地厚,就这样迷糊至死。

Quant à mon avenir, où aller ? Je n'en sais rien. Je ne peux être qu'une lentille d'eau, qui flotte au gré du courant. J'ai dit une fois que les cochons sont les animaux les plus heureux […] J'aimerais vraiment devenir un cochon, sans aucun souci ni sentiment, rien qu'à manger et boire. Ils ne font que rester dans la porcherie, dans l'ignorance du monde qui les entoure, jusqu'à leur mort.

现在基本上也不怎么存钱了,因为存了也没用,有钱就花掉,今朝有酒今朝醉,做一天和尚撞一天钟,说我们消极也好,说我们破罐子破摔也好,都无所谓。因为积极奋斗也只会更加头破血流,因为就算是一只好罐子,也卖不出好价钱。消极,更让我释然,日子也过得更轻松。

A présent il ne me vient pas à l'idée d'épargner, parce que ça ne sert à rien. Je dépense tout ce que je gagne. Vous me trouverez trop négatif. Mais se battre pour une meilleure vie n'amènerait que du sang, de la sueur et de la peine, et rien de plus. Un bon vase ne peut se vendre à bon prix. La perte de l'espoir me fait me sentir mieux et facilite les jours qui sont devant moi.