Les blogueurs et l'affaire des fuites d'emails utilisés par les “climat-sceptiques”

Ce texte a été publié le 3 décembre 2009 sur Global Voices en anglais.

A la veille du Sommet de Copenhague sur le changement climatique, la communauté des chercheurs sur le réchauffement climatique s'est retrouvée sous les feux des projecteurs. En effet, des centaines d’emails et une série de documents échangés entre des responsables du Climate Research Unit à l’University of East Anglia entre 1996 et 2009 avaient été piratés et publiés sur internet, ce qui a été confirmé  le New York Times.

[Les liens sont en anglais, sauf mention contraire] Selon les « climat-sceptiques » ou négationnistes du changement climatique, les emails apportaient la preuve que des chercheurs ont manipulé les données afin qu’elles correspondent aux prévisions des variations de température obtenues par informatique. L’affaire est déjà connue sous le nom de “Climategate”, même si de nombreux scientifiques et blogueurs affirment que cela s’apparenterait plutôt à une tentative de manipulation politique.

Documents piratés

Les emails et les documents ont été publiés sur un serveur russe, et continuent d’être partagés sur de nombreux sites et à travers des plateformes de téléchargement (P2P).

Robert Graham, spécialiste en sécurité informatique, a publié sur son site Errata Security ses hypothèses concernant le hacker :

Les informations sont d’une précision étonnante. Seuls les emails de Phil Jones ont été divulgués, et beaucoup d’informations piratées sont typiques de certaines controverses sur le climat. S’il ne s’agit pas d’un initié, le hacker connaît certainement bien le débat autour de la reproductibilité des modélisations climatiques. Le fait que les données aient été publiées sur un site anonyme russe indiquerait quelqu’un du milieu du piratage informatique. Ce qui permet de mieux préciser les choses. Je suspecterais par exemple un administrateur informatique, travaillant pour le CRU.

C’est Phil Jones, directeur du CRU, qui a rapidement reconnu le vol et l’authenticité des documents, lui-même étant l'un des grands protagonistes de cette affaire.

“Mike et son secret de la nature”

Les climat-sceptiques ont vu en l’affaire du Climategate l'opportunité de douter de la théorie sur le réchauffement climatique. Plusieurs blogs et sites d’actualité ont affiché des liens vers les « mails suspects ». Un email de Phil Jones a eu droit à un traitement de faveur sur plusieurs blogs et sites d’actualités pour avoir mentionné quelque chose du nom de « Mike et son secret de la nature » faisant référence au « secret » utilisé par Michael Mann pour « masquer une baisse de température » (au lieu de la hausse attendue). « Ont-ils inventé les chiffres ? » demande Sophie Verney-Caillat sur Rue89.com [en français].Les sceptiques ont leur réponse. Jean S, sur le site ClimateAudit, montre des graphiques de diverses sources qui permettent d’illustrer les affirmations de manipulation de données.

Une manipulation organisée

Lubos Motl Pilsen, qui se décrit lui-même comme étant un « physicien conservateur », dit sur son blog The Reference Frame avoir lu en détail les dossiers et mails. Il y voit la preuve, non seulement que les scientifiques ont fabriqué des données, mais également qu’ils ont manipulé d’autres parties prenantes. Il a trouvé un dossier détaillant  « les 20 recommandations pour un bon propagandiste », ainsi que « l’utilisation des émotions », « la nécessité que la peur du danger soit liée à « sa maison » et non à des « régions lointaines » etc. Il ajoute : « les climatologues ont aussi synchronisé leurs efforts afin d’empêcher certains articles d’être publiés, et même d’éliminer un journal (Climate Research) de la liste des journaux dont les articles sont soumis à révision avant publication.”.

Ce complot visant à discréditer la théorie du changement climatique a été rendu possible par les grands médias, selon les blogueurs qui blâment cette attitude. Vincent Bénard, sur son blog Objectif Liberté (Destination Freedom), critique [en français] , l’attitude des médias (français) :

Par contre, il est tout à fait regrettable que les médias, et notamment les médias hexagonaux, adoptent sur ces questions, de façon quasi pavlovienne, la thèse des chercheurs du GIEC. Ils adoptent de ce fait une posture purement idéologique et oublient toutes les bases du journalisme sérieux: vérification de l'authenticité (faite par le New York Times et ses pairs anglo-américains), analyse, recoupements, et conclusions. Nos journalistes environnementaux écrivent d'abord la conclusion, puis l'habillent d'analyses à l'emporte pièce, en tenant pour acquis un seul point de vue et en dénigrant par avance toute opposition.

Image from vadlo.comIllustration de vadlo.com : “Les données ne donnent rien, il va falloir en venir aux statistiques”

Beaucoup de bruit pour rien” ?

L'UEA et le CRU ont réfuté ces accusations. Dans un article publié sur le site de l’université, ils affirment que 95% des données climatiques récoltées ont été publiées. Selon eux, « … les informations divulguées ne remettent pas en cause la haute qualité scientifique de la recherche et de l’interprétation des articles soumis à révision, publiés par le CRU, et par d’autres, portant sur la nature du réchauffement climatique ou du changement climatique. »

Selon ClimateChange, un blog de scientifiques américains et européens, le complot que les négationnistes prétendent avoir révélé ne trouve d’écho nulle part :

Il n’y aucune trace d'un complot à l’échelle mondiale, rien qui mentionne que George Soros financerait la recherche sur le climat, aucune conspiration visant à se « débarrasser  du MWP » ni d'approbation collective soutenant l'idée que le réchauffement climatique serait une intox. De même qu'il n’y a aucune preuve d'une quelconque falsification de données, ni d'ordres reçus de supérieurs soi-disant socialistes, communistes ou végétariens. Ceux qui sont vraiment paranoïaques diront que les hackers font aussi partie du complot.

Quant au « secret de Mike”, ils affirment que tout est question de vocabulaire :

Les scientifiques utilisent souvent le terme de “secret” pour désigner “une bonne solution à un problème”, plutôt que pour évoquer quelque chose de réellement « secret », et il n’y a rien d’ambigu là-dedans.

Le Newtongate

Le blog Carbon Fixated, consacré à la photosynthèse et au changement climatique, a publié un article qui démonte le complot avec humour. Il y est décrit ce qui serait arrivé si les lettres de Newton à d’autres scientifiques avaient été rendues publiques :

Si vous possédez des actions dans des compagnies qui produisent des télescopes réfléchissants, qui utilisent les équations différentielles ou intégrales, ou qui dépendent des lois du mouvement, vous devriez vous en débarrasser IMMÉDIATEMENT. Le complot derrière le mythe du calcul a été brutalement dévoilé, lorsque les volumes de correspondance privée de Newton ont été rassemblés et publiés.

Transparence

[Au moment de la publication ] on ne pouvait prédire l’impact que le Climategate aurait sur le sommet de Copenhague, mais on espérait qu’il aurait au moins l’effet positif d’encourager un débat transparent, comme l’avait suggéré le célèbre Physicien américain Richard Feynman en 1974 :

A une certaine intégrité scientifique, à un principe de pensée scientifique correspond une certaine honnêteté  absolue – comme une inclinaison vers l’arrière. Par exemple, si vous réalisez une expérience, vous devriez mentionner tout qui selon vous pourrait la rendre non valable, et non seulement ce qui paraît être correct : d’autres théories pour expliquer vos résultats, ainsi que les hypothèses que vous avez envisagées puis rejetées grâce à d’autres expériences, et leur mode de fonctionnement – afin que les autres chercheurs puissent s’assurer qu’elles ont bien été éliminées.”

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