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Inde : Politique gouvernementale et réaction aux maoïstes en débat

Coup sévère à l'offensive actuelle des autorités indiennes contre l'insurrection naxaliste-maoïste, 76 policiers ont été pris en embuscade et tués par les rebelles maoïstes à Dantewada, dans l'Etat de Chattisgarh, le 6 avril 2010. L'incident, qui porte désormais le nom de tragédie de Dantewada, est le pire massacre de policiers jamais perpétré par les Maoïstes (les liens sont en anglais, sauf mention contraire).

Le lourd bilan des pertes des forces de sécurité a propulsé une fois de plus les informations sur l’Opération Green Hunt (“Traque Verte”) dans les grands titres de la presse et la conscience nationale, allumant des débats enflammés sur l'idéologie des Maoïstes, leur tactique et la responsabilité de l'Etat indien.

L'éminent blogueur Greatbong a écrit :

Cela fait maintenant de nombreuses années que nous sommes au milieu d'une guerre civile invisible. Guerre civile, parce qu'il s'agit d'une lutte armée d'une fraction du peuple contre l'administration démocratique du pays, une guerre qui a tellement échappé à tout contrôle que les représentants du maintien de l'ordre reconnaissent qu'il y a des pans entiers de territoire où elles ne peuvent pénétrer. Invisible, parce qu'elle ne capte que rarement l'attention nationale, confinée qu'elle est dans des zones arriérées largement rurales pour lesquelles elle est reléguée au dernier rang des informations…sauf si soixante-seize agents des CRPF sont brutalement massacrés, faisant qu'à ce stade nous soyons forcés de traiter le problème. Au moins le temps de quelques cycles d'actualités.

Twitter a abondé de réactions instantanées à l'incident. En voici quelques-unes :

@baviskaryogesh L'Inde doit trouver la solution stratégique au mouvement maoïste. c'est le pire jour de l'histoire de l'Inde… lourde perte pour la police indienne
@Irraghu les Maoïstes sont nos compatriotes.. Le gouvt devrait réagir autrement pas avec les armes
@shibu_kt Mener des frappes chirurgicales sur les repaires des maoïstes ?? Allons-nous agir maintenant ou attendre un nouveau massacre pour gagner plus de sympathie ?
@raghuduttc Quand les fans des maoïstes comprendront-ils que ce sont les jawans (NdT : les militaires et policiers du rang) qui perdent leur vie au combat pour les pauvres des tribus, et non les Maoïstes
@mytopnews Une maladie bénigne est devenue comme un cancer en Inde.. L'attaque maoïste d'aujourd'hui est comme un cancer le gouvt en est responsable

Les pertes importantes des forces de police ont conforté les vues d'une partie de la population que le gouvernement n'avait guère élaboré de stratégie et que les troupes envoyées s'attaquer aux rebelles n'avaient pas l'entraînement adéquat pour affronter la guerre de guérilla menée par les Maoïstes.

Madhav Datar a écrit sur son blog :

Je suis vraiment navré pour les familles des 76 membres des CRPF tués dans une embuscade par les Maoïstes. Mais je ne suis pas surpris du tout. Il fallait s'y attendre et les rebelles recommenceront. Un commandement médiocre, quasi aucun entraînement pour affronter la guerre avec les maoïstes et une faible motivation ont fortement contribué à cette débâcle.

Une opinion qui est largement partagée. Narendra Ch a détaillé dans Merinews les actions de représailles envisagées par le gouvernement. Il a écrit :

Aussitôt après l'embuscade, il (le ministre de l'Intérieur indien, Mr. P.Chidambaram) a annoncé dans l'émotion une série de mesures de représailles, incluant le déploiement de militaires pour s'en prendre aux Maoïstes, y compris avec des drones. Ses émotions ont été douchées par le refus du Ministre de la Défense Minister A K Antony de déployer l'armée…La pression de l'incident a été telle que le Ministre de l'Intérieur a été contraint de présenter sa démission, qui a été rejetée ultérieurement par le gouvernement.

Pendant que le gouvernement délibérait sur la formulation d'une réplique appropriée, les citoyens débattaient pour savoir si la réplique devait prendre la forme d'une sévère offensive militaire ou d'une poursuite du dialogue. Cependant, le débat le plus large s'est centré sur l'attribution de la responsabilité à l'insurrection et sur la question de savoir si ce n'était pas le gouvernement lui-même, par sa ‘politique viciée’ de négligence du bien-être des tribus, qui était en fait responsable de cette lutte armée intestine.

Les uns ont souligné que c'était parce que l'Etat les avait abandonnés que dans certaines des zones tribales les plus démunies de l'Inde les Maoïstes avaient pu consolider leur emprise. Pour d'autres, tout cela n'était peut-être pas de ‘l'insurrection maoïste’ comme on voulait le faire croire ; que les populations tribales accablées par la pauvreté, laissées à l'écart du développement, acculées, avaient fini par riposter – pour leurs droits et leurs terres. En ce qui concerne le massacre des policiers, certains ont estimé que c'était le gouvernement et son offensive militaire qui les avait poussés à riposter de manière aussi brutale. Certains tweets reflétaient ces émotions et arguments.

@write2kill : La riposte maoïste n'est autre qu'une réaction désespérée et violente d'un peuple laissé en arrière par la brigade de l'Inde brillante.
@max4974: A force de négliger notre arrière-cour ça nous a conduit au problème maoïste/naxaliste !
@sujaypp @BDUTT: Le gouvt. n'a laissé aux maoïstes d'autre choix que de se battre pour leur survie, rien de moins qu'un génocide. Le gouvt. devrait retirer toutes les troupes.

Pragoti, un site web orienté à gauche, a déclaré ceci à propos du problème maoïste :

…le problème maoïste n'est pas un simple problème d'ordre public. Ce sont plutôt des questions de dépossession, de pillage d'entreprises, d'exploitation et de sous-développement qui sont liées au problème. A présent, en s'appuyant uniquement sur l'offensive militaire, l'état veut passer outre les véritables problèmes de pauvreté et de sous-développement qui ont fait le lit des activités des Maoïstes…Les actions militaires de l'état et son inaction pour solutionner les questions de développement se transforment en armes aux mains des Maoïstes pour justifier plus de violence et mobiliser plus de gens sous leur houlette. En d'autres termes, ce cercle vicieux de violence et de contre-violence entre les Maoïste et l'état oblitère toute voix démocratique en désaccord avec la politique et les mesures du gouvernement central.

Des sentiments similaires ont été exprimés par S.G. Vombatkere sur le blog d-sector :

…un Haut Comité créé en 2006 par la Commission de Planification de l'Inde, a attribué la propagation du naxalisme au mécontentement populaire et à la mauvaise gouvernance, et a démontré la relation directe entre extrémisme et pauvreté.

[…] La violence engendre la violence. Lorsque les gouvernements font s'abattre la violence économique sur les gens en les déplaçant pour des projets industriels, provoquant la perte de leurs terres et de leur gagne-pain, ils ne peuvent pas résister ni riposter par la force économique puisqu'ils n'en ont pas. Ils protestent, s'agitent, manifestent et résistent physiquement à l'occupation de leurs terres par l'industrie. Ces protestations tournent effectivement à la violence lorsque leur point de vue n'est pas convenablement pris en considération ni même entendu. Que ce soient les protestataires ou la police qui aient commencé la violence physique, la première cause qui a abouti à cette situation est la violence économique exercée par le gouvernement.

Pour Swayambhu Mukherjee, les vraies questions sous-jacentes au problème maoïste se rapportent à l'apathie de l'Etat. Voici ce qu'il écrit :

…Les soulèvements tribaux recouvrent plus que ce qui est apparent. Les Maoïstes ne sont qu'une partie du problème  – ils ne sont pas LE problème. Les vraies questions immédiates sont l'apathie et la cupidité d'état…Un cas d'école pourrait être l'exploitation de Dongria Kondh aux mains de l'Etat et du géant minier Vedanta…l'Eglise d'Angleterre a vendu récemment ses 3,8 millions de £ de participation dans Vedanta Resources, suite à des préoccupations relatives à ses pratiques relatives aux droits humains…si Vedanta a provoqué un tel émoi à l'autre bout du monde, pourquoi les autorités indiennes se taisent-elles ? Surtout quand la population concernée est indienne ?

Gladson Dungdung, un militant des droits humains et écrivain de Jharkhand a écrit dans un article de Sanhati:

…le seul objectif de la prétendue opération chasse verte est de convertir le soi-disant ‘corridor rouge’ en  ‘corridor d'entreprise’. La clameur de l'état indien contre le maoïsme ou le naxalisme n'est qu'une stratégie pour garantir l'entrée par la porte de derrière des grandes entreprises dans le corridor minier…J'en suis sûr, quand les requins d'entreprise seront en mesure de pénétrer le corridor minier, la question du maoïsme ou du naxalisme n'occupera plus, le jour même, qu'une place marginale dans l'agenda de l'état.

L'article le plus compatissant (et le plus controversé) aura peut-être été celui de l'écrivaine couronnée du Booker prize et activiste Arundhati Roy (en français), qui a reproché à l'Etat Indien de créer une situation de “quasi-guerre” dans le pays et d'essayer d'anéantir par la force un soulèvement indigène et tribal  (un soulèvement contre l'oppression par l'Etat), sous couvert de se saisir du “plus grand danger sécuritaire de l'Inde”. Dans son article, A. Roy a appelé les Maoïstes “Gandhi, mais avec des fusils”, et a dépeint un tableau qualifié par certains de rose, romantique et peut-être déformé du mouvement maoïste en Inde.

D'autres pourtant n'étaient pas disposés à avaler l'explication du ‘tribal pauvre qui devient maoïste pour obtenir l'égalité’, comme il ressort du tweet suivant :

@rajeshkupadhyay Or les Maoïstes ne sont pas des tribaux mais ils les utilisent pour faire avancer leur cause. Ils se servent de motifs différents dans différentes régions pour s'emparer du pouvoir

Anand Chakrapani, du blog Cynical Indian a posé quelques questions gênantes au sujet des Maoïstes et de leurs modes opératoires :

“…qui arme ces Naxals ? Où obtiennent l'argent pour cela ? S'ils peuvent se payer des AK-47 et des engins explosifs artisanaux, ne peuvent-ils pas se présenter aux élections et s'offrir les frais d'affichage ? Pourquoi faut-il qu'ils rackettent les villageois pauvres et innocents, qu'ils prétendent représenter ? Pourquoi faut-il qu'ils tuent ? …Pourquoi ne peuvent-ils venir à la table de négotiation, comme les y convie déjà depuis longtemps Mr. Chidambaram (le Ministre de l'Intérieur indien) ?”

Greatbong soutient que l'agression armée contre l'Etat indien ne peut être justifiée au nom de la résistance tribale contre l'exploitation. Il a souligné que dans d'autres régions de l'Inde, la population tribale a travaillé à l'intérieur de la procédure démocratique pour faire avancer sa cause.

Il est à noter que les pauvres et les exploités dans d'autres parties du pays n'ont pas eu besoin de fusils et de terroristes pour s'organiser. Ils ont formé des coopératives comme la Fédération coopérative de commercialisation laitière du Gujarat Ltd (Amul) et ont changé pacifiquement leur avenir. L'organisation communautaire n'a donc pas besoin de Maoïstes…

On trouve aussi l'opinion que ce qui intéresse les Maoïstes n'est pas tant le développement des zones tribales que le recrutement de fantassins parmi leur population, en se servant de ce problème comme appât ; leur véritable but serait de s'emparer du pouvoir politique en renversant l'Etat indien, tout acte de rébellion contre le gouvernement doit donc être traité avec fermeté.

Dans ce contexte, le blogueur Suvashanand Mishra a écrit :

…le maoïsme est le plus grand danger pour le pays et il devient effréné et veut saisir le pouvoir à la pointe du fusil..[..] Les Maoïstes se sentent encouragés uniquement à cause de l'impréparation des structures de sécurité et du manque de volonté politique dans  notre gouvernement…[..] Le problème maoïste est devenu si vicieux et violent qu'on dirait que les maoïstes sont en guerre contre leur propre pays. Ils méritent qu'on leur rende la monnaie de leur pièce et qu'on les mette hors de combat… En même temps, l'état et le gouvernement central doivent réaliser divers projets de développement dans les zones à dominante naxaliste et tribale, parce que pour la plupart, les gens de ces zones vivent dans une pauvreté abjecte, d'où leur sentiment d'aliénation et d'abandon par l'état.

D'autres encore soulignent cependant que les projets de développement à effet immédiat dans des zones arriérées ne peuvent aboutir à eux seuls aux résultats positifs désirés en l'absence de bonne gouvernance par l'administration pour garantir que les projets soient correctement mis en oeuvre et que les bénéfices en atteignent réellement les populations tribales. Selon Madhav Datar :

Il nous faut comprendre que les opérations contre les maoïstes ne nous aideront pas à elles seules dans cette guerre. Le plus grand ennemi, c'est la ‘mauvaise gouvernance’, et ce n'est pas avec des projets de développement qu'on y remédie, qui dans les faits aident les ’sarkari mehkma’ (services publics et fonctionnaires) à accroître davantage leur ‘pillage’. La bonne gouvernance doit être imposée et doit paraître telle aux yeux de tous.

Meenakshi Rao a appelé à une stratégie coordonnée et cohérente pour traiter le problème. Son impression est que le besoin de l'heure est une offensive militaire de grande envergure pour éradiquer le pouvoir croissant des Maoïstes en Inde. Elle écrit sur son blog:

Certes, les racines de cette menace se trouvent dans la victimisation à grande échelle de l'homme ordinaire par l'administration, mais dans l'état des choses aujourd'hui, il y a une urgente nécessité de d'abord couper les branches puis d'arriver à la racine du problème. Ce qui signifie pratiquement qu'une guerre totale doit être lancée au niveau central contre ces hommes en armes, en gardant les yeux et les oreilles fermés aux murmures d'opposition. [..]

Il serait temps que nous cessions de livrer nos para-militaires mal entraînés et mal équipés en proies aux Maoïstes.

D'autres comme Rohit Pradhan ont plaidé contre l'utilisation de la force brute et ont commenté que si l'usage de la force a été la réponse préférée de l'Etat, elle a peu de chances de donner les résultats attendus à long terme. Pour Pradhan :

La bonne réponse à la tragédie de Dantewada doit comporter le renforcement des capacités —politiques et administratives—et des réformes à long terme plutôt que le recours à la force brute.

Sound of dissent a suggéré que la voie la plus prudente pour le gouvernement serait de rencontrer la direction maoïste à la table de négociation et d'ouvrir le dialogue.

Maintenant qu'il est trop tard pour apporter le développement et réduire l'influence maoïste, la seule issue est de parler. Parler, parler et encore parler, sans conditions. Ou au moins un simple cessez-le-feu est possible. Dans un entretien exclusif avec The Hindu, le porte-parole du PCI (maoïste) a réitéré leur position qu'ils sont prêts à discuter et souhaitent vivement une cessation mutuelle et simultanée des hostilités. Le moment est venu pour le gouvernement d'agir. Et espérons qu'il le fera prudemment.

La balle est maintenant dans le camp du gouvernement indien.

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