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Brésil : le débat sur l’avortement fait rage avant le deuxième tour des élections présidentielles

Alors que la date du deuxième tour des élections présidentielles au Brésil – le 31 octobre – approche, l’attention du pays se tourne vers un problème de plus en plus controversé : l’avortement [en anglais], mettant en lumière l’imbrication trouble de la politique et de la religion.

Quelques jours avant le premier tour de scrutin de la semaine dernière, les médias ont ressorti une interview datant de 2007 de la candidate du Parti des Travailleurs (PT) – et actuelle favorite [en portugais] pour succéder à Lula – Dilma Roussef, dans laquelle elle déclare être en faveur de la légalisation de l’avortement par souci de santé publique. Cela a déclenché la levée de boucliers [en anglais] de groupes religieux conservateurs, notamment à travers l’ajout d’une vidéo controversée sur Youtube d’un sermon pro-vie prononcé par un pasteur brésilien qui, montrant des photos crues de foetus avortés, appelait sa congrégation à voter contre la candidate « anti-vie » [en portugais] du PT.

Le camp de Dilma a admis que cette réaction hostile lui a fait perdre les votes cruciaux de la droite chrétienne brésilienne qui lui aurait permis de décrocher les 50% de votes nécessaires à l’obtention de la majorité absolue. Toutes ces voix ont alors rejoint la candidate des Verts, Marina Silva, une adversaire de l'avortement [en anglais] convaincue. Marcelo Déda, gouverneur réélu du PT dans l’Etat de Sergipe, dit [en portugais]:

A queda de Dilma e o crescimento de Marina no final se deveu ao recrudescimento do fundamentalismo religioso. É o efeito do púlpito nas igrejas.

La chute de Dilma et la montée en puissance tardive de Marina sont dues à la progression du fondamentalisme religieux. C’est l’effet produit par la chaire des églises.

L'exemplaire blogueur politique Altamiro Borges a qualifié les événements de cette semaine comme étant le « piège de la droite » [en portugais]. Son compatriote blogueur Rodrigo Vianna est sur la même longueur d’onde :

Com Serra estão a extrema-direita militar, as igrejas evangélicas mais conservadores, a Opus Dei, a TFP, a ala mais nefasta do novo catolicismo e os interesses econômicos de quem quer interromper a política de independência econômica e diplomática do Brasil.

Imaginem se Serra ganhar graças a essa onda. O que será o governo dele? Um vale-tudo em que a Globo, a Veja, os ruralistas, a direita católica, os mercadistas mais reacionários, os demo-tucanos derrotados nas urnas (e loucos para uma vingança contra “essa raça” de lulistas) vão dominar o Estado.

Au côté de Serra, on trouve l’extrême droite militaire, les églises évangéliques les plus conservatrices, l’Opus Dei, la TFP [organisation à vocation internationale brésilienne pour la défense des Traditions, de la Famille, et de la Propriété], la frange la plus néfaste du nouveau catholicisme, et les intérêts économiques de ceux qui veulent interrompre les politiques d'indépendance économique et diplomatique du Brésil.

Imaginez que Serra gagne grâce à cette vague. Comment sera son gouvernement ? Un vale-tudo dans lequel Globo [la principale chaîne de télévision], Veja [un magazine mainstream], les « ruraux » [des lobbyistes brésiliens connus pour leurs liens avec l’industrie agroalimentaire], les groupes catholiques de droite, les entrepreneurs les plus réactionnaires, et la coalition Demo-PSDB, qui a été défaite dans les urnes (et qui a soif de revanche contre cette génération de « Lulistas » [terme péjoratif pour les supporteurs de Lula]), domineront le pays.

Cependant, le débat a vite volé bas. Amigos de Presidente Lula (les amis du Président Lula) [en portugais], un blog pro-Dilma, a promptement traité Serra de « menteur » et affirmé qu’il serait en faveur de la « légalisation de l’avortement ». Alors Ministre de la Santé dans le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso à la fin des années 90, Serra recommanda d’ouvrir un débat au Congrès autour de cette question, et posa les bases d’une législation sur l’avortement en cas de violence sexuelle. Pourtant, durant sa campagne présidentielle, il se disait anti-avortement.

Sur le blog Maria da Penha Nelas [en portugais], qui traite des violences contre les femmes au Brésil, une auteure écrit :

Será que a nossa tutela (ou dominação) histórica não nos dá o direito de ser protagonistas num tema tão feminino como este?

Por que usar um tema tão complexo, e cheio de valores, morais, religiosos, éticos e de foro íntimo, para desmerecer um candiato a presidência da república?

Serait-t-il possible que notre tutelle (ou domination) historique ne nous donne pas le droit d’être des parties prenantes sur un sujet aussi féminin que celui-ci ?

Pourquoi instrumentaliser un sujet si complexe, imprégné de valeurs, de morale, de religion, d’éthique, et d'intimité, pour décrédibiliser un candidat à la présidence de la république ?

Les positions de Dilma [en portugais], pendant ce temps, sont restées pour le moins obscures. Elle a publiquement changé sa position vis à vis de l'avortement, de contre – le qualifiant de « crime contre les femmes » – à pour, comme le montre ce clip [en portugais].

La favorite des élections brésiliennes Dilma Rousseff. Photo Flickr de Roberto Stuckert Filho, du Rede Brasil Actual. Utilisé sous licence Creative Commons.

Les blogueurs sont désormais inquiets [en portugais] que l’ambition politique ait éclipsé et banalisé un sujet complexe qui mérite un débat plus large. Malusil, du collectif de blogueurs Trezentos [en portugais], se lamente :

É uma pena que esse grave problema social, em vez de incentivar um verdadeiro debate, esteja sendo usado com máquina de guerra eleitoral.

Il est déplorable qu’un problème social si sérieux, plutôt que d’encourager un vrai débat, soit utilisé comme une machine de guerre électorale.

L’avortement reste illégal au Brésil hormis dans les cas de viol ou de risque pour la santé des mères. Le mouvement féministe [en anglais] au Brésil, depuis longtemps actif, a constamment fait pression pour décriminaliser l’avortement, clamant qu’il est fondamentalement un droit de la femme d’avoir le contrôle de son corps. En parallèle, des débats [en anglais] sont en cours au Congrès du Brésil pour durcir la législation sur cette procédure, et non pas pour la rendre plus souple.

Alors que les chiffres précis sont impossibles à mesurer, le Ministre de la Santé brésilien affirme qu’un million d’avortements clandestins sont effectués chaque année [en anglais] dans le pays. Une étude [en portugais] réalisée par des mouvements féminins a également montré que, dans les Etats de Bahia et Pernambuco, Etats pauvres du nord-est du pays, l’interruption de grossesse est la cause principale de la mort des mères, illustrant ainsi l’énorme écart socio-économique entre le nord et le sud du Brésil. Dans un article republié sur le blog politique et d’actualités Vi O Mundo [en portugais], Tulio Vianna [en portugais], un professeur de droit de l’Université Fédérale de Minas Gerais, déplore :

A criminalização do aborto não evita o aborto, mas tão-somente obriga a mulher a realizá-lo na clandestinidade. As ricas pagando um alto preço pelo sigilo e segurança do procedimento e as pobres relegadas à própria sorte, em um oceano de desinformação e preconceito.

La criminalisation de l’avortement n’empêche pas l’avortement, mais oblige plutôt la femme à y procéder dans la clandestinité. Les riches paient le prix fort pour la confidentialité et la sécurité de l’acte, alors que les pauvres n’ont d’autres choix que de se débrouiller avec leurs propres moyens, au milieu d’un océan de désinformation et de préjujés.

Pourtant, l’opposition à la décriminalisation de la part des groupes religieux et conservateurs, qui ont une influence considérable dans la nation catholique la plus grande du monde, est intense. L’année dernière, le Brésil était au centre d’une polémique dans laquelle des médecins qui avaient procédé à une interruption de grossesse sur une fillette de 9 ans violée par son beau-père et porteuse de jumeaux, ont été excommuniés par l’archevêque de Olinda et de Recife, José Cardoso. Il déclara que « la loi Divine est au-dessus de toute loi humaine », et soutint que le crime de l’avortement était plus grave que l’abus sexuel qu’avait subi la fillette.

Par ce mélange d’opinions opposées, on a échoué à orienter le débat sur l’avortement dans une direction progressiste ; au lieu de cela, il a été utilisé comme un outil pour remporter des votes. Conceição Oliveria du blog populaire Maria Fro [en portugais], écrit :

Eu confesso que não tenho mais paciência para discutir o que para mim é óbvio e que é tratado com tanto desdém pela sociedade que insiste em trazer dogmas religiosos para decidir questões do Estado laico. Os mesmos que pregam, por exemplo, a diminuição da maioridade penal ou que atacam programas sociais como o Bolsa-Família, são os mesmos que enchem a boca pra criminalizar as mulheres que tomam a difícil e dolorosa decisão de abortar.

J’avoue ne plus avoir la patience de débattre sur ce qui est pour moi clair et qui est traité avec un tel dédain par la société qui insiste sur l’utilisation du dogme religieux pour décider des problèmes d’un Etat laïque. Ces mêmes personnes qui prêchent, par exemple, de diminuer l’âge minimum d’incarcération, ou qui s’en prennent aux programmes sociaux comme le Bolsa-Familia [un programme social visant les familles], sont les mêmes qui s’insurgent pour criminaliser les femmes qui prennent la décision difficile et douloureuse d’avorter.

L’histoire restera seule juge pour assister à l’évolution du débat après les résultats du second tour, qui aura lieu le 31 octobre. Oliveira prévient :

Estamos vivendo tempos de grande confronto de idéias e projetos políticos, espero que a sociedade brasileira use de bom senso e que estabeleça os valores democráticos e o apreço à verdade como bandeira política.

Nous vivons une époque de grande confrontation d’idées et de projets politiques. J’espère que la société brésilienne utilisera son bon sens, et qu’elle instaurera les valeurs démocratiques et fera de la vérité son étendard politique.

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