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Liban : Débat autour d'une enquête canadienne sur l’assassinat d’Hariri

Un dossier approfondi de la CBC (Canada Broadcasting Corporation) sur l'assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafik Hariri, déjà largement couvert par les médias, a suscité de vives discussions au sein de la blogosphère libanaise.

Depuis quelques mois, la tension réapparaît au Liban suite aux rumeurs évoquant l’inculpation prochaine de membres du Hezbollah impliqués dans l’assassinat d’Hariri par le Tribunal Spécial pour le Liban [en français] mis en place par les Nations-Unies (NU) .

Le chef du Hezbollah, Sayyid Hassan Nasrallah, a écarté d’un revers de la main une quelconque implication du Hezbollah dans l’assassinat, et a prévenu que l’instabilité du pays dépend de la décision des NU d’inculper ses agents.

C’est dans ce climat tendu que la CBC a publié une enquête approfondie sur l’assassinat d’Hariri, ajoutant aux rumeurs que le Hezbollah est en fait à l’origine de l’assassinat.

La blogosphère libanaise a rapidement réagi.

Un débat s’est tenu en continu sur le blog de Oifa Nabki, comprenant des questions posées au journaliste auteur de ce dossier – Neil MacDonald – et ses réponses.

La question :

La seconde critique provient d’un ami attentif, lecteur de longue date de ce blog, Ben Ryan, qui m’a envoyé le commentaire suivant (que je poste avec sa permission) :

CBC, le 19 novembre 2010 : « La commission des NU pour le Liban n’a procédé à aucune analyse des télécommunications durant une grande partie de ses 3 ans d’existence. Sur ce point, les choses ont commencé à bouger rapidement en octobre 2007… En décembre, un spécialiste de l'entreprise britannique FTS a commencé à examiner ce que l’ordinateur recelait… Il a identifié un réseau de téléphones portables de petite envergure, huit au total, qui ont été utilisé pour espionner Hariri durant les semaines précédent sa mort. …  Lorsque les enquêteurs se sont mis au travail, en vérifiant à plusieurs reprises leur travail, une autre révélation est apparue, encore plus renversante. Une personne qui a décortiqué les archives de la commission a déniché un rapport d’un policier libanais de rang intermédiaire [Wissam Eid] qui avait été envoyé aux bureaux des NU environ un an et demi plus tôt, au cours des premiers mois de 2006… ».

Cela corroborait les affaires précédentes et semble expliquer la raison pour laquelle ceci n’éclate que maintenant, et probablement pourquoi des fuites sont réapparues en 2006. Mais cela n’explique ni le rapport de 2005, ni pourquoi le rapport de 2006 prétend que le rapport Brammertz prenait en compte les archives téléphoniques.

Ces points sont importants : 1) les archives des communications téléphoniques étaient dans le collimateur dès octobre 2005, et loin d'être mises au fond d’un tiroir et oubliées, elles ont été signalées dans les médias internationaux. Et 2) elles auraient constitué un élément de poids dans le rapport Brammertz également, si ce qu'écrit Le Figaro est exact (et là encore, les médias internationaux en parlaient, donc, elles ne prennaient pas  la poussière dans un classeur à tiroirs quelque part). La chronologie de ces archives, divulguée dans le dossier de la CBC, n’a simplement aucun sens. De plus, j’ai trouvé très commode que quasiment l’intégralité de ce scénario doive tout à un génie hors normes des mathématiques, décédé depuis, qui ne peut ni confirmer ni dénier quoi que ce soit.

Par ailleurs, quelqu'un aux NU semble redécouvrir ces archives téléphoniques et les transmettre à la presse internationale chaque fois que le suspect du jour doit subir un lynchage médiatique. Elles ont en fait été enterrées lors du scandale du rapport des NU de 2005, qui donnait des noms et accusait la Syrie ; mais le timing du rapport de 2006, publié après la « Victoire Divine », et celui du rapport de 2009, publié juste après les élections, et maintenant celui-ci, publié dans un contexte d’aggravation des risques de conflit, pointent du doigt le Hezbollah. Je n’ai vu nulle part une tentative d’explication sur pourquoi ces archives téléphoniques magiques pouvaient accuser les Syriens en octobre 2005, puis le Hezbollah en 2006, 2009 et 2010.

En fait, ça me paraît louche. Peut-être que [ces archives] sont réelles et peut-être qu’elles disent exactement ce que dit MacDonald. Mais ce rapport, c’est du colportage, pas de l’investigation. Un journaliste d’investigation capable de découvrir tout cela est aussi capable de passer 15 minutes sur Google et Google Traduction, comme je l’ai fait, pour recenser ces contradictions, et même de les expliquer dans un nouveau dossier ou du moins commencer à poser ces questions.

La réponse de Neil MacDonald :

J’ai écrit à Neil MacDonald (auteur du dossier de la CBC sur l’enquête des NU sur le meurtre de Rafik Hariri) en lui demandant s’il désirait répondre à certaines des questions publiées sur ce blog plus tôt dans la journée, sur l'enchainement des faits présenté dans son compte-rendu des étapes de l'enquête.

Monsieur MacDonald avançait dans son compte rendu que « Brammertz ne pouvait être convaincu d’autoriser une technique unique que les enquêteurs voulait par-dessus tout utiliser : les analyses des télécommunications », et que « la commission des NU pour le Liban n’a effectué aucune analyse des télécommunications durant une grande partie de ses premières 3 années d’existence ».

Comme l’ont souligné quelques-uns de nos lecteurs intrépides, le rapport Mehlis lui-même indique clairement que la Commission avait utilisé des relevés de télécommunications dans son enquête pour trouver les assassins d’Hariri. Donc, j’ai demandé à Monsieur MacDonald pourquoi Brammertz aurait dû autoriser des analyses des télécommunications si la Commission les avait déjà effectuées en 2005 ? Ou peut-être que le précédent travail effectué sous l’autorité de Mehlis avait recours à un autre genre d’analyse des télécommunications, différentes de celles utilisées par Wissam Eid ?

Mr MacDonald a répondu à ma question par les mots ci-dessous, que je cite avec sa permission :

La question que l’on posait dans le dossier était : quand la commission a-t-elle commencé à effectuer réellement les analyses  des archives téléphoniques ? Mes sources – et elles étaient sur place – sont vraiment solides. La commission n’a pas bougé le petit doigt jusqu’à la fin de l’année 2007. Tout le contraire de la police libanaise. Le capitaine Eid a été le premier à découvrir le réseau rouge, et le premier à identifier les localisations des téléphones. La commission, sous Mehlis, connaissait l’existence du travail sur les télécommunications effectué préalablement par l’ISF. Brammertz s’appuie sur les archives téléphoniques détenues par la commission (je me réfère à cela dans le dossier ; ils avaient obtenu la base de donnée complète de l’année 2005). Mais les analyses téléphoniques concrètes par la commission elle-même, comme je l’ai indiqué, n’étaient pas autorisées jusqu’à la fin 2007, au moment où l’on a fait appel à l’entreprise britannique FTS.

La partie la plus controversée du dossier de la CBC est peut-être l’attitude présentée comme malhonnête du chef des services de renseignement libanais, le colonel Wissam Hassan. Le lien apparent entre le plus haut représentant des services de renseignement d’Hariri et le Hezbollah est difficile à comprendre, selon les deux blogueurs libanais Beirut Spring et Angry Arab.

Beirut Spring:

Si vous pensiez que le dossier de la CBC était un coup dur porté par l’alliance Hariri à l’encontre du Hezbollah, je suis au regret de vous annoncer que vous vous mettez le doigt dans l’œil.

Une partie du dossier instaure le doute sur le rôle du Colonel Wissam El Hassan dans le crime. Il est un pro-Hariri invétéré et le fait que son nom soit cité dans le dossier de la CBC comme suspect a jeté le trouble dans de nombreux esprits. Le Colonel Hassan reste l’une des personnalités que le Hezbollah cible comme « faux témoins », alors, à quoi ça rime ?

Selon la CBC, le Colonel Hassan aurait du se trouver dans le convoi d’Hariri le jour de sa mort, mais il ne s’est pas présenté et a fourni des alibis que la CBC qualifie de « futiles ». Il aurait également donné un coup de fil avant le crime.

Le fait que le nom du Colonel Hassan ressorte rend les choses encore plus troubles et va provoquer une grande confusion.

Angry Arab:

Le dossier de la CBC a rendu un grand service à la campagne du Hezbollah contre le tribunal Hariri. Les sondages menés auprès de l’opinion publique au Liban montre déjà un affaiblissement net et systématique du soutien pour le tribunal, même parmi les sunnites et les druzes (les chrétiens sont divisés). Je veux dire par là qu’accuser de complicité un représentant clé des services de renseignement du camp d’Hariri, El Hassan, c’est transformer l’enquête en farce. Il était tellement important dans l’enquête des NU qu’il a même été utilisé (au moins dans l’affaire des « faux témoins », Mohamed Zuhair As-Siddiq) comme interprète officiel de l’équipe onusienne ; le fait que le dossier s'appuie sur le rapport de Melhis n'a fait que discréditer encore davantage le tribunal et le dossier lui-même. Le camp d’Hariri est maintenant clairement en guerre ; Wissam Hassan (qui est cité dans le dossier) a tellement déblatéré sur ses ennemis proches d’Hariri, il va mener une contre-attaque. Ce film va dorénavant devenir plus intéressant et sera plein de suspense. Quant à l’enquête sur Hariri en elle-même, vous n’avez plus qu’à la reléguer parmi les programmes de nuit, dans l’émission « Nick le soir ». Jetez un coup d’œil à votre programme de télé.

L’auteur du blog Human Province pense que l’enquête est devenue un tremplin pour concourir au prix de la meilleure théorie du complot :

Les débats autour de l’assassinat d’Hariri ont laissé place à une foultitude de théories du complot, et cela est nécessaire, car un complot a effectivement été mis en place pour assassiner Hariri. Le problème est de savoir un complot perpétré par qui ?

Et c’est ce que je trouve si frustrant : sans preuves tangibles, qu’elles proviennent du TSL ou d’Hassan Nasrallah, nous restons à la merci de toute hypothèse (soit dit en passant, le TSL n'est pas la seule cour internationale à connaître des problèmes de légitimité et de faux témoins). Et pire, étant donné que nous sommes dans une optique où un complot a été perpétré et qu’en découle des théories diverses, on est forcé d’essayer un piège à doigt chinois épistémologique dans lequel les preuves contre une théorie deviennent en fait des preuves en faveur de cette théorie. C’est pratique pour ses partisans, puisqu’il n’y a pas grand-chose pour contester une théorie du complot particulière imaginée par les méchants, comme le suggère leur vision du monde idéologique et politique.

Mais malheureusement pour nous autres, il ne nous reste qu’à choisir péniblement entre l’épuisement teinté d’apathie d’un côté, et de l’autre la vulgarité et la naïveté.

Le dossier de la CBC renforce la fragilité et le caractère sensible de l’affaire Hariri. Des temps difficiles sont à prévoir pour le Liban car le Tribunal Spécial pour le Liban des NU atteint son terme.

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