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Nigeria : l'affaire du masque volé au royaume du Benin

La maison de ventes aux enchères Sotheby’s, dans son catalogue de la vente qui aura lieu le 17 février prochain, proposait à la vente six lots provenant du royaume du Bénin, dont le masque de la Reine Idia – la première reine-mère. Sotheby's est l'une des plus anciennes maisons de ventes aux enchères d'objets d'art au monde. Quand des blogueurs et des internautes ont mené campagne contre cette vente sur les réseaux sociaux, Sotheby's a décidé d'annuler la vente [liens en anglais ou en français].

Le Nigeria Liberty Forum a été à l'origine d'une pétition et d’une page Facebook pour tenter d'empêcher la vente de ce masque du 16eme siècle de l'ancien empire du Bénin, dérobé durant l'occupation du royaume (partie de l'actuel Nigeria) par les Britannique. Nigeria Liberty Forum est un mouvement pro-démocratie de Nigérians basés au Royaume Uni, dont les membres partagent la même passion pour l'engagement politique.

Membres du corps expéditionnaire britannique posant devant des œuvres d'art pillées dans le palais du roi du Bénin, au Nigeria. Source: Myweku.com

Une autre pétition en ligne a été créée par MyWeku pour capitaliser sur le retrait de la vente aux enchères du masque du Bénin car “le problème plus large de la vente, de l'exposition et du commerce d'objets d'art africain pillés n'est pas résolu”.

Historien d'art, le professeur Sylvester Okwunodu Ogbechie, avait été choqué de découvrir l'existence d'une vente pour disperser les œuvres d'art du Bénin volées :

J'ai lu l'annonce de la vente, et j'ai été frappé par son arrogance. Sotheby's est dans le trafic d'objets volés et que cela soit absolument illégal  n'a pas l'air de les troubler. Il est clair que les objets d'art du Benin constituent une collection d'objets culturels dont la propriété pose problème. L'histoire de leur pillage au Bénin ne fait pas de doute, et le royaume du Benin n'a à aucun moment renoncé à faire valoir ses droits sur ces œuvres. Il y a eu un nombre de mots non négligeable écrits sur l'histoire des pillages commis par les Britanniques au Bénin, et pourquoi les œuvres d'art devraient être rapatriées. Alors, comment se fait-il qu'en dépit des réclamations constantes pour le rapatriement de ces œuvres d'art et leur signalement comme objets volés, ils continuent à être vendus par des firmes comme Sotheby’s sans la moindre hésitation ?

Comment les descendants de Sir Henry Gallway, qui a participé au pillage de Benin Ville en 1897, ont-ils les droit de propriété sur des biens volés ?

Le problème juridique ici est assez simple : est-il jamais possible d'avoir des droits de propriété sur un bien volé ? En d'autres mots, si une œuvre d'art ou un bien est clairement identifié comme objet volé, quelqu'un d'autre que le propriétaire connu de ce bien volé peut-il jamais avoir des droits sur lui ? Les institutions occidentales qui détiennent du patrimoine culturel africain semblent croire qu'elles peuvent en toute impunité posséder des biens volés, et, à ce jour, n'ont pas montré beaucoup d'ardeur pour examiner leurs honteuses actions sur ce plan….
Si les objets du Bénin identifiés dans cette vente aux enchère proviennent des rois du Bénin, qui n'ont pas cédé leurs droits à quiconque sur ces œuvres (l'abdication forcée de leur trône du Bénin, imposée par les envahisseurs britanniques, serait illégale devant n'importe quel tribunal de nos jours : en 1991, les États-Unis ont fait la guerre pour empêcher l'Irak d'annexer le Koweït sur les mêmes principes). Il ne fait pas de doute non plus que toutes les œuvres d'art du Bénin dans n'importe quel musée ou institution dans le monde appartiennent à Sa Majesté Oba Erediauwa, arrière-petit-fils de Oba Ovonramwen et roi en exercice du Bénin.

Deadria a répondu en rappelant que les bronzes provenaient des gains de la traite d'esclaves, ce qui mine la position moraliste du Bénin  :

N'oubliez pas, ces bronzes était couramment fabriqués avec du métal (manillas) que les Portugais utilisaient comme monnaie d'échange pour acheter des esclaves du Bénin. Cela n'excuse pas les héritiers Gallway de vouloir tirer profit de la vente d'objets d'art volés, mais cela affaiblit la position morale du Benin.

De quelle façon le Bénin utilisera-t-il les bronzes pour faire pénitence et effacer le fait que ces bronzes sont, littéralement, une monnaie sanglante ?  Est-ce qu'il les prêtera gratuitement aux musées de la diaspora ?  Ou invitera-t-il les diasporas africaines (gratuitement) pour leur enseigner l'art du bronze du Bénin ? Quelque chose dans ce genre raffermirait la position du Benin/Nigeria et donnerait plus de force, politiquement et spirituellement, à leur requête.

Anonymous répond à l'argument de Deadria ainsi :

Deadria, tu as raison, une partie du bronze utilisé pour réaliser ces œuvres vient de la traite des esclaves. Cependant, même si cela affaiblit la position morale du Bénin, cela ne change rien. En utilisant cette même logique, la Grande Bretagne devrait rétrocéder toutes les terres et ressources acquises par la traite des esclaves et la conquête coloniale. Les États-Unis devraient abandonner le pays aux Indiens et rapatrier chaque citoyen dans son pays d'origine.  La question, ici, c'est que les bronzes faisaient partie du trésor national du peuple du Bénin.

MyWeku a mis en ligne de courtes vidéos pour expliquer l'histoire des bronzes et a publié une note de Sylvester Okwunodu Ogbechie sur H-AfrArts Network :

Dans cette note, le professeur Sylvester Okwunodu Ogbechie pose certaines des questions complexes qui surgissent invariablement dans le débat sur ce sujet et donne quelques sources d'informations, dont on peut apprendre une chose ou deux sur les œuvres pillées d'art africain.

Après l'annulation de la vente, il a publié un nouveau billet, intitulé  “Donne moi ce qui m'appartient, avec mes excuses a Burning Spear” [titre d'une chanson de la star du reggae jamaïcain, Burning Spear ]:

Oba Erediauwa a formellement demandé aux musées occidentaux et aux collectionneurs de rendre les bronzes du Bénin. J'ai écrit  longuement sur ces démarches sur ce blog, et j'ai même lancé une revue universitaire –Critical Interventions— pour aborder ce problème très spécifiquement. La revue a provoqué un débat formel sur les aspects esthétiques, politiques et économiques du patrimoine culturel africain, et la façon dont cela affecte les droits de propriété intellectuelle du système de connaissances autochtones et les pratiques culturelles. Il est intéressant de voir que le numéro en préparation de la revue est consacré au thème  “A qui appartient le patrimoine culturel africain ? ”

Les masques du Bénin ne sont pas “un produit amorphe de l'art africain “:

Ce sont des biens privés, achetés et payés par les rois du Bénin pour des sommes très élevées puisées dans le trésor national, et ils représentent la richesse du royaume. Ces bronzes ont été commandés pour des événements historiques spécifiques, les artistes qui les ont réalisés ont été payés pour leur travail, et les œuvres d'art ont été utilisées de façon très précise, et constituaient également des investissements. Le pillage et la dispersion des bronzes du Benin ont spolié le roi du Bénin de sa légitime propriété et prive ses descendants des bénéfices éventuels de ces biens volés.

Katrin Schulze reproduit des extraits du débat qui a lieu sur le Web, sur les droits de propriété sur des œuvres produites en Afrique, par des Africain, et volée durant la période coloniale :

…la majorité des commentaires que j'ai pu lire ici et ailleurs soutiennent la campagne pour réclamer ces œuvres d'art au nom du royaume du Benin et/ou du Nigeria.

Sur un autre plan, Soifer Alexander, parmi d'autres, problématise les relations sociales qui définissaient la production des œuvres d'art.

Si une partie ou l'intégralité du travail nécessité par les œuvres d'art était du travail d'esclaves, devons-nous attribuer la propriété aux propriétaires d'esclaves, et excuser l'esclavage ?

Pour ce qui concerne le royaume du Bénin en particulier, Ogundiran réfute l'hypothèse selon laquelle la richesse du royaume du Bénin provenait du commerce ou du travail d'esclaves :

Le Bénin est celui qui a le moins contribué à au trafic atlantique d'esclaves sur toutes les côtes d'Afrique de l'Ouest, en dépit du fait que sa puissance politique et militaire lui aurait permis de devenir le principal marché d'esclaves captifs. Son attitude tiède face au trafic d'êtres humains n'a pas été bénéfique à ses partenaires commerciaux européens. Les artistes du Bénin n'étaient pas des esclaves. Ils travaillaient pour le roi et pour l'aristocratie, et ils étaient payés pour leur travail admirable. Oui, il y avait des esclaves, et d'autres castes marginalisées au royaume du Bénin, mais jamais il n'a été une société fondée sur l'esclavage…

Après la décision de Sotheby's d'annuler la vente, que va-t-il se passer ?

En tant que militant impliqué dans la campagne contre Sotheby’s pour annuler la vente prévue du masque de la Reine Idia du Bénin (16eme siècle), on peut se demander depuis que l'annonce de l'annulation a été faite…..ET MAINTENANT ? Une modeste mais importante bataille a été remportée, cela ne fait aucun doute, cependant, le problème des œuvres d'art africaines pillées n'est toujours pas résolu.

Il existe pléthore d'idées et d'opinions sur ce sujet dans le monde, et au cours des prochains jours, semaines, mois, nous allons ajouter une suite à ce billet en vous faisant connaitre les opinions et les commentaires des personnes engagées dans la campagne pour trouver des réponses valides et une solution au pillage de l'héritage culturel de l'Afrique.

Vos réflexions sont tout aussi précieuses pour tracer un chemin. Ajoutez-les dans la section des commentaires ci-dessous.

1 commentaire

  • Patrick Sargos

    Merci beaucoup pour cet article exhaustif sur le sujet du fameux masque d’ivoire du royaume de Bénin. Les commentaires des uns et des autres montrent la difficulté à essayer de rendre la justice sur une affaire qui relève de l’histoire. Tant d’objets et tant de territoires ont été pillés sur l’ensemble de la planète au cours des siècles passés qu’il est grand temps de fixer une date au dela de laquelle il y aura prescription, faute de quoi tout être humain sera coupable d’occuper un emplacement qui devrait revenir à un autre ou de posséder un bien illégal.
    Par ailleurs, sans vouloir offenser nos amis Nigérians, leur pays est actuellement largement islamisé ; la religion musulmane n’admet pas les figurations païennes, et si un jour les religieux prenaient le pouvoir, aucun des chefs-d’oeuvres que revendique actuellement le Nigeria ne sera en sécurité. Les responsables du patrimoine de l’humanité ne peuvent pas rester insensibles à cet argument.
    Le problème est extrêmement complexe, et il est grand temps de clarifier cette situation.

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