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Pourquoi Skype inquiète les services de sécurité russes

Alors que le président russe Dmitri Medvedev pousse les membres de son gouvernement à se familiariser avec l'usage de l'informatique et du multimédia, les services de sécurité russes (le FSB) ont commencé à lutter contre l'utilisation par les fonctionnaires du courrier électronique et de Skype, dans l'idée controversée d'éviter de potentielles fuites liées aux activités du gouvernement.

Le 13 janvier dernier, le quotidien russe Nezavisimaya Gazeta [en russe comme l'ensemble des liens du billet] a publié un article sur le fait que le gouverneur de la région de Sverdlovsk, située dans les montagnes de l'Oural, avait fait circuler, à la demande du FSB, une note interdisant aux fonctionnaires d'utiliser Skype, ou tout service de messagerie gratuit sur Internet, pour des motifs professionnels ou pendant leurs heures de travail.

Le document, signé par Sergei Kozlov, chef du gouvernement régional de Sverdlovsk, stipule quatre précautions que les personnes travaillant pour le gouvernement doivent prendre lorsqu'elles utilisent Internet :

«1. Использовать только сертифицированные в РФ программные продукты и аппаратные комплексы. 2. Проводить консультации с компетентными органами при приобретении зарубежного программного обеспечения и аппаратуры. 3. Запретить использование сервисов бесплатной электронной почты, а также сервиса бесплатной интернет-телефонии Skype для служебной переписки и иных форм делового общения работников. 4. Обеспечить гарантированное закрытие корпоративных сетей при переходе на систему электронного документооборота, включая предотвращение возможности удаленного доступа к ним через сеть Интернет».

1. N'utiliser que les programmes et matériels informatiques homologués par la Fédération de Russie. 2. En référer aux services compétents (en d'autres termes : aux services de sécurité) lors du recours aux programmes et applications relatifs à la sécurité et aux affaires étrangères. 3. Interdiction d'avoir recours à un service de messagerie gratuit sur Internet, de même qu'à Skype ou à des services de téléphonie en ligne gratuits lors d'échanges professionnels, écrits ou pas, entre collègues. 4. S'assurer de travailler dans le cadre d'un réseau sécurisé avant de se servir d'un système électronique  de partage de documents, y compris lors de l'accès à distance à des dossiers par le biais d'Internet.

L'histoire relayée par la Nezavisimaya Gazeta a suscité de nombreuses réactions de la part des blogueurs russes, leurs commentaires allant de “ et alors ? ” à “ rien d'étonnant ”.

La mise en ligne de ces informations par le très actif blogueur russe Oleg Kozyrev a été commentée de façon variée, les réactions allant de “ Il s'agit d'une manière tout à fait concrète et normale de réglementer le travail de ceux qui manient des informations secrètes ” à des assertions dénonçant le caractère illogique de la directive du FSB :  “ Les modes classiques de communication (tel le simple téléphone), mis à disposition des fonctionnaires et dont ils se servent, sont cent fois moins bien protégés que Skype ou Gmail. ”

” Le bavardage aide nos ennemis ” peut-on lire sur cette affiche datant de l'ère soviétique. Un texte qui prend aujourd'hui un sens nouveau. Illustration V.Korecki.

La plupart des blogueurs s'accordent cependant sur le fait que cette interdiction soit directement liée à la mise en ligne, il y a quelques mois, de certains documents par WikiLeaks.

L'auteur du blog Texas-88 titre son commentaire ainsi : “ Craignant WikiLeaks, l'administration interdit Gmail et Skype ”.  Le blogueur Shimkozavrik pense, tout comme l'auteur de l'article de la Nezavisimaya Gazeta, qu'il s'agit d'une tentative du gouvernement d'éloigner toute menace de fuite d'informations.

Jusqu'ici, la directive ne semble avoir été adressée qu'aux fonctionnaires de la région de Sverdlovsk. Mais la restriction d'accès des fonctionnaires aux nouvelles technologies semble en contradiction avec la pression mise par le Kremlin, et plus spécifiquement par le président Dmitri Medvedev, sur les membres du gouvernement pour qu'ils lancent des sites internet, des blogs et ouvrent des comptes sur Twitter. Le Président donne l'image d'une sorte de mordu des nouvelles technologie, accueillant même en Russie les représentants officiels étrangers – comme, par exemple, le gouverneur californien Arnold Schwarzenegger – via Twitter.

Il semblerait que la technologie en tant que nouvelle frontière politique ne soit pas du goût de tous les partisans de la Russie unie, le parti de Medvedev. Alexei Chadayev, le chef de file du département politique du parti, estime que les hommes politiques ne devraient pas tenir de blogs, car cela  “ les ramène au rang d'êtres ordinaires, comme n'importe qui d'autre. ”

Chadayev appuie ses dires sur une citation tirée des Frères Karamazov de Dostoïevski, selon laquelle “ le pouvoir repose sur trois piliers : le miracle, le mystère et l'autorité ”. Selon lui, les membres de la Russie unie qui ont des blogs prouvent par là même qu'ils sont “ des personnes ordinaires, comme tout le monde ”, et affaiblissent l'autorité du gouvernement en exercice.

Une des explications mises en avant par la Nezavisimaya Gazeta, et partagée par le blogueur Oleg Kozyrev, c'est que les scandales à répétition orchestrés par WikiLeaks ces derniers mois ont semé un vent de panique parmi les agents chargés de la sécurité russe, qui craignent que des fonctionnaires se mettent à divulguer des documents d'Etat, révéler des rencontres privées (etc.), ou que des pirates informatiques indépendants réussissent à accéder aux conversations confidentielles tenues par des membres du gouvernement.

Il est peu vraisemblable d'imaginer un Julian Assange russe pirater les conversations entretenues via Skype, car ces appels dépendent d'un protocole pair-à-pair, dit propriétaire – ce qui signifie que les codes techniques du logiciel ne sont pas publics et qu'ils ne peuvent pas être lus, ni analysés ou modifiés par des utilisateurs ou les administrateurs d'un serveur. Tout cela fait qu'il est bien compliqué de pirater des conversations tenues via Skype ou de copier le logiciel Skype, et c'est bien connu.

Mais il se peut que le FSB ait peur de Skype, comme l'affirme une source anonyme citée par le quotidien russe à fort tirage Kommersant, non pas parce que des mains extérieures pourraient pirater des dossiers internes au gouvernement, mais plutôt parce que l'agence de renseignements russe ne parvient pas elle-même à suivre les conversations ayant lieu sur Skype. Il est probable que la surveillance par le FSB des conversations intervenant entre fonctionnaires régionaux ait été compliquée par l'avènement de nouvelles plateformes de communication telles Skype ou Google Talk. S'il n'a pas les moyens de surveiller ces échanges, le FSB perd la possibilité de comprendre et de contrôler ce qui se passe à travers la Russie, ce qui aurait de quoi inquiéter sérieusement l'agence.

La Russie est par ailleurs loin d'être le premier pays à interdire aux fonctionnaires d'utiliser Skype dans le cadre de leurs communications professionnelles. En 2005, le gouvernement français avait ainsi demandé aux responsables universitaires de ne plus appeler leurs collègues par le biais de Skype.

Le gouvernement russe et le FSB commencent donc juste à s'inquiéter du côté incontrôlable d'une technologie ne permettant pas de surveillance, alors que celle-ci interroge et agace les gouvernements occidentaux depuis des années.

En parlant du FSB, Kozyrev écrit :

Oказалась не готовой к технологическому рывку и вместо того, чтобы учиться, пошла по самому нелепому пути – пытается загнать всех в каменный век. Лишь потому, что сами фсбшники, видимо, с интернетом не в ладах.

Apparemment, il n'était pas préparé à cette avancée technologique et, au lieu de chercher à comprendre, il a choisi la voie la plus ridicule en essayant de ramener les gens à l'âge de pierre. Peut-être est-ce simplement parce que les agents du FSB ont du mal avec Internet.
Est-il possible, cependant, que l'un des objectifs secondaires soit de promouvoir un service de type Skype mais russe ? Dans un commentaire laissé sur le blog d'Oleg Kozyrev, un internaute fait remarquer qu'il existe une alternative à Skype, un système VoIP (voix sur réseaux par le biais d'un serveur internet) appelé SIPNET. Contrairement à Skype, celui-ci est basé en Russie. SIPNET est de plus un programme open-source, ce qui signifie que ses codes sont publics et peuvent donc être consultés et partagés par des utilisateurs privés, des entreprises et le gouvernement. C'est peut-être pour cela que le site internet de SIPNET présente la nouvelle plateforme comme étant un service trans-Russie et, étonnamment, reliant la Russie et la Chine. ( Skype et d'autres systèmes VoIP fonctionnent toujours en Chine, mais plusieurs médias d'information ont récemment fait état du débat agitant le gouvernement sur le fait d'interdire ou pas de tels services de communication).

Ou alors peut-être que, comme le supposent de nombreux journaux russes, cette volonté de garder les documents et discussions liés aux activités du gouvernement à l'intérieur  d'un cercle restreint n'est qu'une conséquence directe de l'émergence de WikiLeaks.

L'auteur d'un autre commentaire laissé sur le blog de Kozyrev dit pour sa part comprendre la décision du gouvernement russe.

Именно потому, что Skype является закрытой системой, и никому доподленно не известно, что делает эта программа. Для передачи рецептов между домохозяйками он вполне годиться, но не для комерческого или государственного документооборота!

Tout simplement parce que Skype est un système opaque et que personne n'est bien certain de ce que fait le programme. C'est absolument génial pour des ménagères désirant échanger des recettes de cuisine, mais ça n'est pas fait pour faire circuler des documents d'ordre commercial ou étatique.

Kommersant fait remarquer qu'Anton Zabanny, le dirigeant de Yandex Mail, le plus important moteur de recherche russe et l'un des principaux fournisseurs d'accès du pays à une messagerie gratuite en ligne, doute du fait que le gouvernement puisse fournir à ses fonctionnaires un service de messagerie comparable, mais il dit aussi que perdre quelques administrations n'aura pas d'impact sur les comptes de Yandex.

Si les fonctionnaires n'y perdront professionnellement pas grand chose, le fait que le gouvernement renonce à un moyen de communication simple et gratuit pour ses administrations (à l'échelle d'une ville ou d'une région) laisse perplexe, et plus particulièrement en Russie où il est souvent à peine moins cher de téléphoner depuis Moscou à Irkoutsk qu'aux États-Unis.

Alors que la directive doit encore  être appliquée, il semble que le gouvernement n'ait pas encore bien pris la mesure du poids des pour et des contre de la liberté qu'offre la technologie, ni pris de décision ferme. Reste à voir qui des fonctionnaires amateurs de Twitter ou des agents secrets inquiets réussiront à faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre.

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