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Tunisie : Slim Amamou s'exprime sur la Tunisie, l'Égypte et le monde arabe

Catégories: Afrique du Nord et Moyen-Orient, Egypte, Tunisie, Cyber-activisme, Droits humains, Gouvernance, Jeunesse, Liberté d'expression, Médias citoyens, Politique

Slim Amamou, 33 ans, blogueur tunisien, programmeur et activiste, a fait la une le 18 janvier passé, lorsqu'il a été élu secrétaire d'État à la jeunesse et aux sports, au sein du gouvernement intérimaire tunisien mis en place suite au renversement de la dictature de Zine El Abidine Ben Ali. Dans cet entretien accordé à Global Voices, il revient sur les récents événements qui ont marqué la Tunisie et le monde arabe.

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Slim Amamou, photo de Jillian C. York publiée sur Flickr (Licence Creative Commons CC BY-NC-SA 2.0)

Vous avez suivi les extraordinaires événements en Égypte. Quelle lecture faites-vous de la révolution égyptienne ? Existe-il des dénominateurs communs entre les soulèvements en Tunisie et en Égypte ?

Il s'agit d'un seul et même soulèvement. Un monde, une révolution. Souvent, les gens pensent en termes de « contagion ». En réalité, nous étions prêts, et par nous je me réfère aux internautes, à ce qu'une révolution éclate dans n'importe quelle partie du monde arabe. Il y a longtemps que nous nous soutenons et que nous essayons d'aller dans ce sens. Vous avez pu constater l'importance du rôle joué par Internet dans cette révolution. Les Égyptiens ont activement soutenu la révolution en Tunisie, côte à côte avec les Tunisiens : ils ont lancé des attaques de déni de service (DDos), manifesté en faveur de Sidi Bouzid, partagé les informations, fourni une assistance technique, etc. Aujourd'hui, le peuple tunisien leur rend la pareille. Il s'agit d'une nouvelle forme de citoyenneté

Avez-vous un message ou un conseil à transmettre aux jeunes qui ont manifesté en Égypte ?

Non :-)

Estimez-vous que la révolution en Tunisie, puis en Égypte, va se propager à travers le monde arabe ?

C'est déjà le cas, nous y sommes sommes. Ma seule préoccupation a trait au contrôle d'Internet. Je lutte en Tunisie contre la censure car je sais que l'infrastructure est la clé du changement. Dans certaines parties du monde arabe, l'accès à Internet n'est peut-être pas assez développé pour être utilisé comme levier pour le changement.Ce n'est donc peut-être pas le bon moment et il est possible qu'il soit plus efficace de se concentrer sur le développement et la libéralisation des infrastructures liées à Internet.

Seriez-vous disposé à offrir votre aide et partager votre expérience si des activistes d'autres parties du monde vous le demandaient ?

Oui, une fois que ma tâche ici aura été menée à bien. Dans un peu plus de 6 mois, lorsque nous aurons enfin des élections libres et que je pourrai faire écho aux paroles de Wael Ghonim : mission accomplie :-)

Pouvez-vous nous parler des principales raisons ayant mené à votre arrestation ? Dans quelle mesure vos activités en ligne et votre lien supposé avec le groupe Anonymous y ont-ils contribué ?

J'ai été arrêté à cause des attaques perpétrées par le groupe Anonymous contre des sites web du gouvernement. J'étais considéré comme une menace contre la sécurité par le régime. Ils ont pensé qu'il existait une conspiration et que j'étais Dr. No. Il leur a fallu 5 jours pour comprendre ce qui avait mené Anonymous à réaliser des attaques et que s'il existait une telle organisation, la question était trop compliquée et les liens entre les personnes trop minces pour réellement parler de conspiration. Global Voices faisait partie de cette conspiration, j'ai été interrogé à ce sujet.

Il ne fait aucun doute que votre libération, quelques jours avant la fin du régime de Ben Ali, est le résultat du combat mené par la population tunisienne. Au cours de votre détention, une campagne en ligne a été menée afin que votre nom et celui d'autres blogueurs restent au centre de l'attention. Dans quelle mesure pensez-vous que cette campagne a joué un rôle dans votre libération ? Étiez-vous au courant des événements se déroulant pendant votre emprisonnement ?

Je pense non seulement que la campagne a contribué à notre libération, mais qu'elle a également joué un rôle dans le renversement du régime de Ben Ali. Durant ma détention, je n'étais pas au courant de ce qui se passait à l'extérieur. Les seules informations qui ont été portées à ma connaissance provenaient du communiqué de presse publié par Reporters sans frontières (RSF), au deuxième jour de mon emprisonnement. Mes interrogateurs ont été surpris par la rapidité à laquelle l'alerte avait été donnée. Ils m'ont montré le communiqué de presse et m'ont demandé quel était l'engagement de RSF dans la conspiration. Mais pour être honnête, quoi que je fasse, je comptais sur le soutien des internautes. Je n'aurais jamais imaginé qu'il prenne une telle ampleur. (Il paraîtrait même qu'Hillary Clinton ait demandé au gouvernement tunisien de nous libérer).

Certains disent qu'Internet a été un catalyseur, d'autres considèrent qu'il a joué un rôle marginal dans les soulèvements. Si les événements qui se sont déroulés à Sidi Bouzid ou au Caire s'étaient produits dans les années 80, avant l'accès à Internet, pensez-vous qu'il aurait été possible de voir les mêmes rassemblements ?

Pas besoin de remonter aussi loin dans le temps. En 2008, des révoltes similaires à celles de Sidi Bouzid avaient eu lieu à Redeyef. Mais à ce moment, il semble que la communauté internet n'ait pas atteint une masse critique. De plus, Facebook avait été censuré durant une ou deux semaines. Je ne me souviens pas si c'était lié aux révoltes, mais on peut considérer que ça a fonctionné comme une préparation pour cette révolution. Les gens pensent que cette révolution est apparue de nulle part, mais nous, sur Internet, nous avons essayé depuis des années, ensemble et à travers tout le monde arabe. La dernière campagne ayant donné lieu à une large mobilisation était celle de soutien à Khaled Said en Égypte à laquelle les Tunisiens ont participé. Il faut se souvenir que les Égyptiens, et les citoyens du monde entier, ont participé à la révolution tunisienne : ils ont partagé les informations, participé aux attaques d'Anonymous et ont même été les premiers à manifester pour Sidi Bouzid au Caire.

Donc oui, Internet a joué un rôle très important.

Il y a une controverse à propos des appellations révolutions Twitter/Facebook. Quel est votre avis sur cette question ? Selon vous, quel rôle ont joué les médias sociaux pour soutenir et propager les soulèvements ?

Lorsque les gens ont commencé à manifester à Sidi Bouzid, une partie de la rage qu'ils ressentaient était causée par le fait que les médias ne parlaient pas d'eux. Ils se sont sentis ignorés et avaient le sentiment que leurs voix n'atteindraient jamais les parties prenantes. Avant la révolution, tous les médias étaient contrôlés par le gouvernement. Le seul média indépendant qui a pris sur lui de parler de Sidi Bouzid et de rapporter les événements, c'était nous, les internautes. Voilà pourquoi les réseaux sociaux ont pris une telle importance. En quelques semaines, les gens ont commencé à suivre et partager l'information très activement et la censure n'a pas pu suivre : le gouvernement a été dépassé, les informations ont passé et chaque jour plus de personnes se ralliaient à la cause. Il est impossible d'organiser une révolution sans bénéficier d'un système d'information qui fonctionne. Puisque les médias traditionnels étaient dysfonctionnels, les réseaux sociaux ont comblé ce vide.

Vous avez décidé de rejoindre le gouvernement intérimaire, ce que beaucoup ont considéré comme un geste controversé. Cette décision a fait couler beaucoup d'encre, y compris parmi vos amis qui vous ont reproché d'entrer dans un gouvernement dont certains membres et symboles appartiennent à l'ancienne garde présidentielle. Votre ami, Yassine Ayari, a publié une vidéo dans laquelle il s'adresse à vous personnellement et dit que vous êtes utilisé pour affaiblir le mouvement de la jeunesse. D'autres ont commenté sur Twitter : « il a vendu son âme », « pourquoi a-t-il accepté un poste dans un gouvernement factice ». Votre ami Sami Ben Gharbia a tweeté : « n'accepte pas de collaborer avec ceux qui ont tué des Tunisiens, reste pur, reste un citoyen ». Que répondez-vous à ceux qui critiquent votre décision ?

Je suis heureux que chacun puisse enfin avoir la liberté d'exprimer son opinion en Tunisie. Nous étions soudés pour ne faire qu'un contre le gouvernement et nous l'avons renversé. Et maintenant ? Faut-il choisir un dirigeant et le suivre ? Je préfère la variété et la multiplicité des points de vue qui peuvent former une société forte.

J'ai toujours suivi le diction : « sois le changement que tu veux voir dans le monde ».  On m'a proposé la possibilité d'être le changement que je voulais voir dans le gouvernement, alors logiquement, j'ai accepté. Je fait partie de ce nouveau gouvernement, celui qui accepte les critique et en tient compte.

Certains continuent à réclamer la dissolution du parlement et la démission du gouvernement intérimaire actuel. Que leur répondez-vous ?

Ces critiques sont celles d'une minorité, contrairement à la situation avec le premier gouvernement. Je passe en mode prêt-à-photographier : si vous voulez changer quelque chose, fournissez une proposition prête à être mise en œuvre, avec l'alternative proposée pour ce que vous voulez changer.

Dans une interview à la radio française, vous avez expliqué avoir rejoint le gouvernement pour aider à construire votre pays. Peut-on en déduire que vous pensez vous engager dans la vie politique dans le futur ? Avez-vous l'intention de vous présenter lors des prochaines élections ?

Absolument pas. Je souhaite simplement poser les fondations permettant de construire une démocratie, pour garantir que tout soit mis en oeuvre afin d'empêcher que nous revenions à un régime semblable à celui que nous avons enduré et surtout, pour garantir que toutes les conditions sont rassemblées pour que les prochaines élections puissent se tenir de manière libre et juste.

Pouvez-vous nous parler de votre travail au sein du gouvernement ? Sachant que vous êtes très actif sur Internet, avez-vous reçu la tâche de vous engager dans ce domaine ?

En fait, non, rien ne m'a été demandé dans ce sens. Mais j'ai pris sur moi de traiter la question de la censure sur Internet et j'ai travaillé avec le secrétaire d'État aux technologies de l'information pour résoudre ce problème. Nous modernisons également le système d'information du gouvernement et visons à offrir des liens directs avec le gouvernement via les réseaux sociaux. Le secrétaire d'état aux technologies de l'information peut être suivi sur Twitter : @samizaoui [2]

Que souhaitez-vous réaliser durant cette période intérimaire ? Pouvez-vous nous parler de vos objectifs et de vos rêves en tant que ministre ?

Pour cette période intérimaire, j'ai fixé un seul objectif : les prochaines élections, pour être sûr de pouvoir l'atteindre. Mon rêve est que les réformes politiques et juridiques, sur lesquelles travaille actuellement une commission indépendante, fasse de l'accès à la connaissance un droit constitutionnel, interdisant par conséquent la censure.

Certains considèrent sérieusement la possibilité de demander la nationalité tunisienne. Pouvez-vous en toucher un mot au Premier ministre ? Je promets de me comporter en bon citoyen. :-)

Vous êtes déjà un citoyen tunisien. Vous êtes le bienvenu. J'en parlerai au Premier ministre et ferai mon possible pour soutenir votre demande.