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Russie : Internet et politique, selon une blogueuse et militante de premier plan

Marina Litvinovich (photo by Gregory Asmolov)

Marina Litvinovich (photo Gregory Asmolov)

Cet entretien accordé par Marina Litvinovich à Gregory Asmolov, de Global Voices, a été publié en version anglaise le 30/11/2010. Marina Litvinovich fait désormais partie de l'équipe d'auteurs de RuNet Echo.

Marina Litvinovich est blogueuse et militante des droits civiques et humains. Après une carrière de consultante politique, une enquête sur la crise des otages de Beslan et sa participation au mouvement d'opposition libérale, Marina compte parmi les blogueurs militants les plus influents de Russie. Dans cet entretien, elle nous parle de son activité de blogueuse et explique les incidences potentielles d'Internet sur des changements sociaux et politiques en profondeur pour la Russie.

Son blog a eu un rôle significatif dans le lancement d'enquêtes indépendantes, dans des affaires telles que l’accident de voiture “Lukoil” ou l’affaire du “Bouclier humain” [en anglais]. Marina Litvinovich a récemment lancé “Best Today” [en russe], un agrégateur qui surveille la blogosphère russe. Pour en savoir plus sur elle, voyez ici et ici.

Q: Marina, quelle est la place de votre blog (abstract2001.livejournal.com) dans la blogosphère russe ?

Il nous faut d'abord parler de la place particulière qui est celle de LiveJournal dans la blogosphère russe. Les blogs de LiveJournal ont un impact phénoménal sur le calendrier de la politique et de l'actualité. Les médias traditionnels perdent pied comme seuls fournisseurs d'information et les blogs montent en puissance. Les blogueurs sont aussi des interprètes indépendants de ce qui se passe. Dans de nombreux événements d'actualité, la première interprétation a une grande importance. Lorsque la blogosphère interprète la nouvelle, c'est comme si la soupe cuisait sous vos yeux.

Les blogs sont aussi importants pour la mobilisation publique. En 2006 j'ai organisé un rassemblement non autorisé en soutien au soldat Andrei Sychev [en anglais] [Sychev, 19 ans, avait été amputé des deux jambes et des organes génitaux après avoir été battu presque à mort dans un bizutage militaire]. Pour la première fois en Russie quelqu'un se servait d'un blog pour diriger l'indignation publique contre le Ministère de la Défense. Malgré le fait que le rassemblement n'était pas autorisé, et que seul mon blog avait donné le mot, environ 400 personnes sont venues.

Ces derniers temps j'ai commencé à écrire sur toutes sortes de cas d'illégalités, dans le but de donner plus de visibilité à ce thème jusqu'à ce qu'il soit repris par les médias généraux.

Une affaire que j'ai mise en avant est celle d’Anna Chavenkova [une femme auteur d'un accident de circulation mortel, mais qui n'a pas été poursuivie grâce à ses relations politiques]. Le journal télévisé l'a reprise après que j'ai écrit dessus, et beaucoup de gens se sont joints à cette campagne. Un autre exemple a été l'accident sur Leninsky Prospekt [un accident mortel provoqué par le vice-président de la plus grande compagnie pétrolière russe, Lukoil] [ces 2 liens sont en anglais]. J'ai retrouvé des parents des deux femmes tuées, et ai publié une lettre de la famille disant qu'elle ne croyait pas en la version officielle de ce qui se serait passé.

Q: Quelle est votre méthode pour mettre au jour ces affaires ?

Le principal facteur de succès est la présence de preuves factuelles (vidéo, photo ou document officiel). Si vous pouvez confirmer l'histoire, cela accroît les chances que le public l'accepte. La question de la vérité est cruciale pour un blogueur.

Deuxièmement, il faudrait avoir un témoin oculaire, pas un journaliste qui raconte l'histoire à partir d'autres sources, mais un témoin à qui le lecteur peut faire confiance.

Certainement, l'histoire devrait impliquer une injustice, et elle aura encore plus de poids si elle est de nature existentielle – une question de vie ou de mort.

D'un côté, j'ai du flair pour ce genre d'histoires, mais ça ne marche pas toujours. Parfois on publie quelque chose sur quoi on compatit et ça n'a aucun effet. De l'autre, je reçois beaucoup de lettres de gens qui appellent à l'aide. J'essaie de tous les aider, même quand c'est difficile. C'est une grande responsabilité.

Je compose chaque article pour qu'on puisse la vivre comme une sorte de roman – le début, la fin, l'intrigue, ce qui s'est passé.

Il faut de l'émotion. Si vous écrivez les choses sans émotion, les gens ne réagissent pas. Mais ça aussi, c'est difficile parce que je commence à sentir plus de vide émotionnel. Il est simplement impossible de réagir avec émotion chaque fois.

Il y a tant d'illégalités… Les histoires sont monstrueuses, et si vous réagissez émotionnellement à chacune, vous finissez par ne pas survivre à toute cette dépense d'énergie. Ça n'en doit pas moins toujours venir du coeur.

Q: Combien de demandes d'aide recevez-vous ?

Une ou deux lettres par jour. Mais je les mets en attente parce que vérifier et réunir plus d'information prend du temps. Je suis encouragée lorsqu'une affaire commence à se démêler, l'attention publique est attirée et les gens peuvent commencer à résoudre leurs problèmes. Parfois au moins les choses s'améliorent. Le but final de tout cela est de changer quelque chose, de rendre la vie des gens plus facile.

Q: Votre blog a dévoilé trois affaires qui sont devenues emblématiques cette année – l’accident Lukoil, l’affaire Chavenkova et le “Bouclier humain” de la police [un policier qui avait mis en rang des voitures de passagers innocents pour appréhender un criminel présumé dans une course-poursuite]. Pouvez-vous différencier et comparer les conséquences différentes de ces trois affaires ?

“Le bouclier humain” a été un cas où les autorités de police moscovites ont promptement réagi, et l'affaire a été vite réglée. D'ordinaire les autorités russes n'agissent pas aussi rapidement. [note – le 30 novembre 2010, l'inspecteur de police Oleg Sokolov, un des instigateurs du “bouclier humain” a été condamné à une peine d'un an pour cet acte – GV]

Le cas Chavenkova a été différent. L'accident d'origine a été oublié en deux jours. La deuxième fois j'ai mis l'affaire en avant quand j'ai découvert qu'Anna Chavenkova avait été définie par les enquêteurs comme “témoin” au lieu de suspect. Et c'est là que la médiatisation a servi. Lorsque son procès a finalement eu lieu, son statut était devenu celui de “suspect”.

Néanmoins, le tribunal a décidé de reporter la sentence de 14 ans [Chavenkova était enceinte trois mois après l'accident]. J'ai écrit en fait que nous serions contents même de ce jugement, parce que dans le principe toute humanité est bonne, même dans les affaires graves. Si nous exigeons la compassion pour des gens comme Svetlana Bakhmina [en anglais] [une cadre de Ioukos emprisonnée pour évasion fiscale et détournement et libérée par anticipation pour s'occuper de ses jeunes enfants] et d'autres mères incarcérées, nous devons réclamer la même chose pour toutes.

Evidemment les gens ont eu du mal à accepter que Chavenkova ne subisse pas de sitôt sa peine, voire jamais. Je crois pourtant que l'issue a été un succès parce qu'elle a abouti à sa conclusion logique – un verdict de culpabilité.

Quant à la troisième affaire, l'accident sur Leninsky Prospekt, elle s'est conclue sur une défaite officielle des blogueurs, même si la plupart des gens croient toujours qu'Anatoli Barkov (PDG de Lukoil) était responsable de l'accident.

Ces trois affaires se sont produites dans un contexte anti-policier, qui s'était ouvert avec l'affaire du Major Evsioukov [un cadre policier moscovite qui abattit trois personnes dans un accès de folie meurtrière dans un supermarché]. L'affaire Barkov lança en fait un autre mouvement en ligne, contre les gyrophares des véhicules d'urgence [l'abus généralisé des gyrophares bleus sur les véhicules des officiels russes pour contrevenir au code de la route].

Q: La popularité de votre blog résulte donc surtout de vos enquêtes ?

En fait oui. Ce sont des mini-enquêtes, mais les gens se joignent et se mettre à écrire dessus. Cela crée une “vague” qui en amène d'autres.

Q: Et votre blog a surtout pour fonction de créer ces vagues ?

Oui, créer une vague et en faire une campagne massive en réseau. Je les appelle des “vagues sur blogs.” Et on voit nettement comment ces vagues se prolongent sur l'index “Yandex blog”, qui montre dans quelle mesure les gens sont engagés dans la discussion d'un sujet particulier.

Q: Quelle est la vague la plus puissante ?

La plus puissante et la plus longue est une vague anti-police. La deuxième est celle contre les gyrophares.

Q: Les autorités ont-elles tenté de stopper ces vagues ? Avez-vous subi des pressions comme blogueuse ?

Le problème de la liberté d'Internet est d'une nature très particulière en Russie. Si les organes de sécurité, comme le FSB [Service Fédéral de Sécurité] n'étaient pas seulement sévères, comme ils le sont, mais avaient aussi un cerveau, ils comprendraient qu'il leur faut d'abord stopper ceux qui peuvent lancer une vague. Mais ils travaillent en fait de manière très élémentaire. Par exemple, les agents du Centre “E” (le Centre de Police pour l'Extrémisme) regardent les textes en ligne, et vérifient si le texte d'un billet de blog incite à quelque chose. Ils ont une longue liste de définitions de l'”incitation”, dont la “discorde sociale”, où peut facilement se ranger la critique des autorités. Ils poursuivent les individus dans ce cadre. Autre aspect, ils ont certains objectifs chiffrés, et pour les remplir, ils s'attachent aux blogueurs régionaux. Je les intéresse moins car je ne contribue pas à leurs statistiques.

Q: Que pensez-vous de la relation entre la société en ligne et l'Etat en Russie ?

Je suis convaincue que l'avenir de la politique appartient aux organisations an réseau qui vont grandir à partir d'Internet.

Naguère il fallait rejoindre un parti politique pour participer à la vie sociale ou politique. A présent ce n'est pas nécessaire, ni même utile. Les gens s'engagent dans les blogs et les réseaux sociaux, non dans la politique partisane.

L'avenir appartient aux libres collaborations en réseau d'individus qui participeront à des activités entièrement différentes. Ce sera efficace, parce qu'à la différence des partis, il n'y aura besoin ni d'inscription ni de procédures bureaucratiques.

Tout ce qui sera requis de la personne, c'est de participer périodiquement à quelque sorte d'activité et d'agir à l'intérieur du cadre. Ces mouvements naîtront et mourront, comme ils le font constamment. Pas de quoi s'inquiéter.

Tôt ou tard, il en émergera une forme de configuration constante.

Une fois qu'une société est prête, ses individus ne restent pas les bras croisés lors d'une crise. Ils s'auto-organiseront immédiatement sur Internet.

Q: Comment interprétez-vous le flirt des responsables publics avec Internet ? comme l’incursion sur Twitter du président Medvedev ?

Cela crée une nouvelle réalité. Je ne comprends pas encore où cela mènera, mais je crois que c'est une bonne chose, selon le dicton “le gouvernement se rapproche du peuple.” Cela crée des relations neuves entre les gens et les autorités, les gouvernants se retrouvent au même niveau que leurs concitoyens, deviennent compréhensibles et accessibles. Un de nos gros problèmes en Russie est la soi-disant ‘sacralité’ du pouvoir. Elle représente une grande part de la perception qu'ont les gens du gouvernement. Internet est très utile pour faire progressivement disparaître cela.

Q: Mais finalement, qui a le pouvoir dominant ? Les autorités vont-elles transformer l'Internet, ou l'inverse ?

L'inverse. Il y a des tentatives très directes des autorités d'aller en ligne. Mais quand elles publient des communiqués de presse, qui sont très ternes et inintéressants, cela n'a pas d'effets sur l'Internet. C'est juste du spam. Mais il y a aussi des responsables, dont divers gouverneurs, qui se plaisent à s'engager personnellement dans des contacts en ligne. Un tel dialogue ne manque pas de les faire évoluer, et la société en général.

Q: Comment évaluez-vous le rôle de RuNet (l'Internet en russe) pendant les incendies de cet été ?

C'est un exemple de la capacité de la société à s'auto-organiser. Bien sûr ce n'est pas toute la société qui a pris part à ce processus, mais seulement un noyau actif. Comment fonctionne ce mécanisme ? Si les gens voient quelque chose les menacer personnellement, et que les autorités démontrent aussi leur inefficacité, l'étape suivante est de s'auto-organiser, et ils utilisent les logiciels sociaux comme Ushahidi et Livejournal. L'histoire des incendies est affaire de réseaux. C'est un exemple de réaction d'une société à diverses menaces quand elle est prête à y répondre.

Si les gens croient qu'ils n'ont aucune influence sur les résultats, rien ne peut arriver.

Q: Vous avez cité l'application de cartographie sociale en ligne Ushahidi. Vous vous êtes personnellement impliquée dans le projet “Carte de Secours” [en anglais] pour les incendies qui a permis avec succès aux individus de rechercher et proposer une aide mutuelle par une plate-forme Ushahidi. Quelles conclusions en tirez-vous ?

Le plus inattendu pour moi a été que presque aucun de mes amis politiquement actifs, sauf quelques-uns, ne l'ont soutenu et ils y ont vu une affaire politique. Je crois que c'était tout à fait une histoire politique, au meilleur sens du terme. En Russie le mot “politique” est mal vu, mais je dis politique en ce sens que cela a réellement uni une partie de la société et que ce mécanisme a commencé à avoir un impact sur la vie de l'Etat entier.

J'ai une querelle éternelle avec mes anciens collègues politiques… Ils croient qu'il faudrait organiser des protestations, mener des actions politiques publiques et que c'est la seule voie pour créer le changement politique… Il en faut peut-être aussi, mais le scénario de création d'un site web aidant les gens à coopérer et à se mettre à travailler pour une cause commune – voilà le but de la politique.

Ils la comprennent de façon plus directe. De leur point de vue, la plus importante application d'Internet est la liberté d'expression.

Je développe une autre idée : que l'Internet est d'abord une opportunité d'auto-organisation. La nouvelle politique sortira de là – de différent sites internet qui uniront les gens et les organiseront dans l'action commune.

J'ai certes été surprise de voir à quel point notre société était prête à réagir dès lors qu'il y avait une manière pratique de le faire. En Russie il y a une attitude très répandue : chacun accuse la société. Je suis quasiment la seule à louer la société, parce que je vois vraiment comme elle devient plus saine. Il émerge de nombreuses initiatives similaires, où les gens commencent à résoudre leurs problèmes. Pas seulement les leurs personnels, mais aussi ceux de l'Etat, la région, la ville,… Tout cela fait partie d'une politique neuve. Quelque chose que nous verrons fleurir dans les prochaines années.

Q: A votre avis, quel rôle jouera l'Internet dans l'élection présidentielle de 2012 ? La plupart des électeurs comptent sur la télévision, et non Internet. Celui-ci peut-il avoir un rôle décisif ?

J'ai le sentiment que l'Internet n'atteindra un point d'impact critique qu'à la jonction de 2012 et 2013. Je vois quelque chose d'important fermenter, mais je ne crois pas que l'ébullition sera atteinte avant les élections de 2012. Il faut d'abord que le nombre de personnes impliquées augmente. L'habitude de se joindre aux initiatives de réseau et d'y prendre part doit se répandre davantage, et les gens doivent aussi se sentir plus à l'aise pour donner de l'argent.

Il leur faut comprendre qu'ils ont un puissant mécanisme dans les mains : ils peuvent changer quelque chose dès qu'une masse critique de gens est engagée.

Alors tout se mettra en place.

Q: Pensez-vous que la quasi ignorance d'Internet par Poutine pourrait influer sur son succès ?

Il ne fait pas de doute que les internautes vont d'abord soutenir Medvedev, même sans s'en rendre compte, car si Poutine allait vers un nouveau mandat,  cela peut être un déclencheur négatif pour beaucoup de monde. Poutine en 2012, pour beaucoup, est synonyme d'absence de perspective dans leur existence et certains préféreront quitter la Russie. Je pense que cela pourrait avoir un effet négatif sur l'activité en réseau parce que frustration et désespérance n'aident certes pas à l'union.

Q: Quels sont vos projets d'avenir sur la Toile ?

J'ai un nouveau site appelé BestToday.ru (‘MeilleurAujourd'hui’). C'est une expérience. Mon intention est de l'utiliser pour traquer et suivre les histoires qui courent et se répandent par les blogs. Le deuxième but est d'aider les histoires qui le méritent à pénétrer les médias traditionnels. J'aime travailler avec l'information et observer comment les réseaux peuvent transformer l'inexistence en un fait social, médiatique.

Nous allons aussi continuer à développer des histoires nous-mêmes, bien sûr.

Mon propre blog a aussi besoin d'être développé. Les blogs très lus requièrent énormément de travail. Cela prend du temps, des efforts, des émotions…

Q: C'est un travail à plein temps ?

En général, oui… Mais je ne suis pas payée pour cela. Quand on commence à être payé, ça ne vient plus du coeur.

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