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Manifestations en Syrie : médias officiels contre information décentralisée sur Internet

Le monde s'intéresse à la Syrie pour la première fois depuis des décennies, depuis que des centaines de milliers de personnes manifestent dans tout le pays contre un régime au pouvoir depuis bientôt 50 ans. Des centaines de manifestants ont été tués selon de multiples sources, mais la version “officielle” est totalement différente. L'écart entre les informations officielles, et ce dont sont témoin les Syriens, est de plus en plus grand. Les citoyens partagent désormais leurs propres informations avec les outils proposés par Internet [liens en anglais ou en arabe]. 

Le discours officiel

L'agence SANA publie une liste de policiers tués durant les manifestations, le 23 avril

SANA, l'agence de presse officielle de l'état syrien, a fait état des informations suivantes le 22 avril , jour où les manifestations ont repris de l'importance et où plus de 100 manifestants ont été tués.

●     Les réformes annoncées par le Président Bachar El-Assad.

●     Les attaques contre un car de police, durant lesquelles un policier a été tué et onze blessés.

La télévision syrienne diffuse soit des images inoffensives de la vie quotidienne, soit des analyses des réformes annoncées par le Président le 30 mars. La plupart des médias d'état traitent l'actualité avec les reportages suivants :

●     Images de vitres brisées et de voitures détruites, œuvre de ce que les médias d'état appellent les  “terroristes”, les ” groupes armés”, les “gangs” et les “voleurs”.

●     Photos des “armes” confisquées, dont des bâtons, des haches, des bouteilles, des cannettes. Et de façon assez étrange, des téléphones mobiles avec “des cartes SIM étrangères”.

●     Interviews de manifestants avouant leurs remords d'avoir participé aux manifestations.

●     Micro-trottoirs de citoyens, pour qui la responsabilité des troubles revient à des groupes salafistes ou encore à un complot étranger contre le pays.

●     Interviews et analyses des réformes annoncées par le Président

●     Revue d'articles de presse ou d'articles sur Internet, comme celui publié par Counterpunch : “La Syrie et les manipulations de la presse occidentale”, qui accusent les médias occidentaux de dissimuler ou de manipuler des informations pour porter atteinte à l'image de la Syrie.

Après le 22 avril, les médias officiels ont continué à consacrer leurs bulletins d'informations à la mort de policiers, à l'implication de puissances étrangères dans les troubles dans le pays et aux réactions des pro-gouvernement.

Photos de manifestations pro-gouvernement. Sana, 26 avril

C'est l'univers médiatique auquel les Syriens sont habitués. Le secteur des technologies d'information et de communication en Syrie est l'un des moins développés  du Moyen Orient, mais il est aussi le plus contrôlé du monde arabophone et Syrian Telecom possède toutes les infrastructures. Seuls quelques journalistes ont une accréditation officielle. Cependant, aujourd'hui, avec les plateformes Internet en ligne, un autre discours médiatique émerge : les Syriens parlent directement au monde, après des décennies de silence des médias sur le pays.

Informations décentralisées

Un manifestant en Syrie utilise la caméra d' un téléphone portable durant des funérailles

Les sites internet et les réseaux sociaux sont inondés depuis des semaines, mais tout particulièrement depuis le 22 avril, de photos et de vidéos prises par les manifestants syriens, principalement avec des téléphones mobiles, et partagées sur Internet avec les Syriens et les médias du reste du monde. Certaines de ces vidéos, pour certaines très violentes, peuvent être visionnées ici. Dans l'une de ces vidéos, on voit plusieurs mains levées, tenant des téléphones mobiles, pour filmer les funérailles d'un manifestant tué la veille. Cela illustre bien la  relation entre la téléphonie mobile et les pratiques de communication et d'information entre citoyens.

Cette carte présente les lieux où ont eu lieu des manifestations et permet de mieux saisir l'importance de la mobilisation :

Carte des manifestations, sur le site thenewsyria.net

La bataille d'Internet

Il faut être conscient que la véritable bataille de l'information a lieu sur le Web. Le régime syrien censure les sites et plateformes telles que Youtube, Facebook, Blogger, et Wikipedia depuis une décennie, et les Syriens ont pris l'habitude de contourner cette cybercensure en se connectant via des “proxies” ou outils de contournement. Voici quelques semaines, Facebook et Youtube ont été rendus accessibles, ce dont beaucoup d'internautes syriens s'étaient réjouis.

Des pages web telles que “Syrian Revolución 2011″, qui compte environ 150 000 abonnés, en Syrie et à l'étranger (mais principalement administrées depuis l'étranger) partagent des informations depuis des mois et encouragent leurs abonnés à descendre dans la rue. Cette page a été apparemment piratée le 23 avril. Une nouvelle page a été ouverte, suivie par 2000 personnes en quelques heures seulement, mais la page d'origine était à nouveau accessible en fin de journée.

D'autres espaces, comme le groupe Facebook Syrian Women Observatory, ont demandé aux manifestants de ne pas descendre dans la rue, pour ne pas empirer ce qui est déjà un bain de sang. Dans un manifeste publié le 22 avril, l'observatoire appelle le gouvernement à entreprendre les réformes promises et demande aux manifestants de donner quinze jours au gouvernement pour lui offrir une chance de prouver qu'il en a véritablement l'intention.

Parallèlement, on trouve d'autres page Web qui soutiennent le gouvernement et le président. Un exemple : la page Facebook “Les jeunes pour la Syrie d'Assad”, où l'on est accueilli par une photo de  famille du président, tout sourires.

Cette bataille en ligne se retrouve sur  Twitter. Ce réseau, qui permet de diffuser très rapidement des messages courts, s'est révélé très efficace depuis le début des troubles pour organiser et communiquer. Un compte comme AnonymousSyria partage beaucoup de graphismes conte le gouvernement, des vidéos et des slogans. Par exemple, un des posters créé et diffusé via Twitter est devenu la devise des manifestants, en réponse à la devise officielle du gouvernement,  “Dieu, la Syrie, Bachar et rien d'autre”.

Dieu, la Syrie, la liberté, et rien d'autre

Pour contrecarrer ces messages, deux nouveaux types d'utilisateurs pro-gouvernement émergent, comme Anas Qtiesh l'explique ici :

  • Ce que les utilisateurs de Twitter ont surnommé les “twitter eggs” (les œufs Twitter) : des comptes récents, la plupart sans photo de profil, qui menacent verbalement tous ceux qui tweetent en faveur des manifestations ou critiquent le régime. Ces comptes seraient opérés par des agents des services secrets syriens, maitrisant mal l'anglais ou l'arabe. Le compte @AnonymousSyria a constitué une liste de ces comptes ici.
  • Des comptes spams qui sont configurés pour publier automatiquement des tweets à intervalles réguliers. Ces tweets portent le mot clé #Syria et donne des liens vers des photos, des matchs de foot, des messages pro-gouvernement, et des informations variées sur la Syrie. Voici un exemple d'image partagée par le compte Thelovelysyria

Image de Ali Mahfood sur Flickr, reprise par le site Thelovelysyria sur Twitter

Les utilisateurs pro-gouvernement ont également créé des listes de comptes Twitter d'utilisateurs qui soutiennent les manifestants ou défendent la liberté d'expression dans le pays. La liste Against Terror, Fake Massmedia (Contre la terreur, faux médias) comprennent les comptes de la BBC ou d'Al-Jazeera, des organisations de défense des droits humains telles que Press Freedom et Amnesty International, des journalistes comme Brian Whitaker et Dima Khatib et des plateformes comme Youtube, ainsi que des activistes et des membres de l'opposition.   En réaction aux manifestations, les autorités ont aussi commencé à imiter l'Egypte et la Libye, en empêchant les internautes de communiquer entre eux et avec le reste du monde, par l'organisation de coupures. Des coupures d'Internet ont été signalées à Daraa, où le soulèvement a commencé. Le  25 avril, en plus d'Internet, les lignes fixes et les téléphones mobiles ont été coupés à Daraa, à Douma et dans d'autres villes et secteurs, les isolant totalement alors que la répression se déchainait contre les manifestants.

La coupure des moyens de communication ne devrait pas empêcher le monde d'être informé par les Syriens eux-même. Dans ce contexte d'information extraordinairement décentralisée, le discours centralisé (comme l'est en général celui des régimes autoritaires) se trahit et devient un canal officiel auquel presque plus personne ne se fie. Il faut cependant garder à l'esprit que même si les simples citoyens remportent la bataille de l'information, les armes sont toujours dans les mains de ceux qui détiennent le pouvoir de vie et de mort sur ces citoyens.

Comme le constate l'utilisateur de Twitter Syrianews :

“Un autre journaliste expulsé. La Syrie souffre toujours, et la propagande ou Youtube deviennent les seules sources d'informations sur le pays.”

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