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En Inde, “Marche des salopes” se dit Besharmi Morcha

[liens en anglais] Les “Marches des salopes”, dernier avatar des mouvements féministes, né à Toronto au Canada en avril de cette année, et qui a arpenté différentes villes occidentales telles que Londres, Melbourne, Brisbane, Montréal, Saskatoon, Edmonton, Hamilton, San Diego, Vancouver et d'autres encore, sont arrivées à New Delhi, la capitale de l'Inde. Fin juillet ce sera la première cité asiatique à avoir sa Marche des salopes.

En Inde, manifestations et campagnes se succèdent, avec deux personnages de grande envergure, le gourou Baba Ramdev et le gandhien Anna Hazare, qui jeûnent tous deux pour convaincre le gouvernement indien d'agir contre la corruption et autres vices du système.

Hundreds protest in Canada against a Toronto Police Officer who claimed "women should avoid dressing like sluts in order not to be victimized." Image by Natalie A., copyright Demotix (03/04/11).

Des centaines de manifestants ont protesté au Canada contre un policier de Toronto qui avait affirmé que les "femmes devraient éviter de s'habiller comme des salopes pour ne pas être des victimes." Photo de Natalie A., copyright Demotix (03/04/11).

Les médias traditionnels jouent un rôle énorme en Inde pour faire et défaire de telles campagnes, et ils semblent particulièrement friands de la Marche des Salopes. Articles et opinions se sont déversés et presque chaque journal ou magazine d'importance y a été de sa contribution.

La communauté des blogueurs pour sa part a été plus discrète sur ce mouvement. On pourrait déduire du bruit de fond des médias sociaux que la Marche des Salopes Delhi est le sujet le plus important dont parlent les internautes, mais le buzz est surtout créé à partir du contenu des médias traditionnels, partagé, transféré, retweeté et mis en liens.

Sur Youth Ki Awaz, un blog collectif de jeunes, Alam Bains a écrit en faveur du mouvement :

La Marche des Salopes est une bonne initiative et répond à un problème important, mais ce qu'il faut pour faire réussir des mouvements de ce genre, c'est sensibiliser la société. Les femmes doivent être respectées de même que leur droit à vivre leur vie comme elles l'entendent.

Vidyut sur Aam Janata a écrit à maintes reprises sur le sujet. La première fois qu'elle l'a abordé, elle a dit qu'elle attendait l'arrivée du mouvement en Inde :

Il nous faut une marche des salopes dans chaque ville, bourg, village et hameau. Il nous faut une marche des salopes chaque fois qu'une femme sort dans la rue. Ce sera un long périple pour changer les mentalités, créer l'espace pour la dignité d'être une personne et attendre que la sécurité soit un droit. Amener les gens à comprendre que, quelle que soit la façon de s'habiller d'une femme, elle est une personne, et a le droit de dire “non”.

Dans son billet suivant, Vidyut a répondu aux critiques contre le nom donné au mouvement, pourquoi l'appeler marche des ‘salopes’ ? “Il ne s'agit pas simplement du mot salope. C'est une attitude.” Elle dit et espère que ce mouvement fera honte à l'attitude et non le mot.

Chandni de Bohemian Rhapsody a écrit que si certains réagissent négativement à l'appellation du mouvement c'est parce qu'ils pensent avec une mentalité patriarcale qui croit la femme dépourvue de sexualité.

Et pourtant, une des premières réactions est d'être mal à l'aise avec le mot salope.  Pourquoi prendre ce mot pour la manifestation ?

Et pourquoi pas, je vous le demande ? Ne pouvez-vous pas voir au-delà ? Les femmes, d'abord – C'est gênant ? inconfortable ? péjoratif ?Seriez-vous plus à l'aise en marchant la tête haute dans cette manifestation si elle était appelée “Nari mukti morcha” ou “femmes contre le viol” ou dans le genre ?  Dites le mot. Salope. Pensez-y. Pourquoi avez-vous honte ?

Et les hommes – c'est amusant ? engageant ? Ça donne des visions de femmes légères mourant d'envie de se faire baiser, en rang pour le plaisir de vos yeux ? Le super fantasme, hein ?

Et la sexualité des femmes dans tout ça ? Bah, ça n'existe pas.

Voilà précisément pourquoi c'est une bonne chose. Se réapproprier le mot. Répéter encore et encore “CESSEZ D'ACCUSER LA VICTIME ET SES VÊTEMENTS”. C'est aussi simple que ça.

At least 200 people participated in the Slut Walk Brazil, inspired by a protest in Canada in April, by women struggling against violence and the right to wear the kind of clothes they like. Sao Paulo, Brazil. Image by Andre M. Chang, copyright Demotix (04/06/11).

Au moins 200 personnes ont pris part à la Marche des Salopes Brésil, inspirée par une manifestation au Canada en avril, par des femmes luttant contre la violence et pour le droit à s'habiller comme elles le veulent. São Paulo, Brésil. Photo Andre M. Chang, copyright Demotix (04/06/11).

Malgré son succès immédiat parmi les centaines et milliers de jeunes des villes qui ont montré leur soutien en s'inscrivant sur la page Facebook de l'événement, en tweetant ou en écrivant des messages de statut, le mouvement reste en butte constante à la critique à cause de son appellation.

L'auteur a écrit sur son blog personnel que le problème avec le mot salope ne provient pas de la réprobation qui s'y attache, mais de son absence de signification dans le contexte indien.

‘Salope’ – ce mot est entré dans le vocabulaire des Indiens par les films et séries TV internationaux, avec le changement culturel qu'a apporté la télévision par câble.

Tout d'abord, ce mot n'est pas d'un usage courant. [..] Je pense que ‘salope’ comme injure est d'apparition récente et est surtout usité dans la jeunesse urbaine de la classe supérieure anglophone.

Nous n'avons jamais utilisé le mot ‘salope’ de cette façon, alors que voulons-nous récupérer ? Et de qui ? Pourquoi faut-il le récupérer si la plupart des gens à Delhi n'en connaissent même pas le sens ? Et si l'intérêt de l'événement est juste de dire que nous ne l'avons jamais revendiqué, alors ce n'est pas parce que l'expression a éveillé l'attention dans d'autres pays que nous devons pour autant l'appeler Marche des Salopes.

Je pense aussi que cette idée d'importer un mouvement occidental sans d'abord le replacer dans le contexte local est très eurocentrique.

Christine Pemberton, une expatriée d'origine indienne qui vit à New Delhi, laisse parler son coeur de féministe des années 70 :

Dieu veuille que je me trompe, mais je vois déjà des hommes prendre des photos de ces filles, les reluquer, essayer de les toucher – et faire un total contresens.

Pour être franche, je ne pense pas que Delhi soit prêt pour ce genre de protestation très provocatrice. C'est triste, mais c'est comme ça.

Kuber Sharma a écrit sur MustBol, un blog collectif à dominante de jeunes, qu'il n'est nul besoin de se cataloguer comme salope pour manifester. Kuber mentionne aussi que le mot n'est pas en usage en Inde, les gens de la rue ne comprendraient pas l'objet de cette manifestation.

Reena a compilé une liste utile de tweets sur le sujet.

Slut Walk came to London as thousands of women marched demanding the right to wear what they choose. UK. Image by Upstream And Me, copyright Demotix (11/06/11).

La Marche des Salopes, c'était aussi à Londres avec le défilé de milliers de femmes réclamant le droit de s'habiller à leur guise. Photo Upstream And Me, copyright Demotix (11/06/11).

La journaliste Seema Goswami a écrit sur son blog que cette idée de permettre aux femmes de mettre ce qu'elles veulent et aussi peu que ce soit sans être prêtes aux conséquences n'est autre que de la discrimination, et que nous ne serions pas aussi à l'aise pour permettre aux hommes de sexualiser leur environnement de la même façon que certaines femmes veulent le faire.

Prenons un peu de recul et permettons aux hommes d'étaler leurs chairs s'ils en ont envie. Qu'ils tombent la chemise au bureau ; montrent la raie des fesses dans la rue ; et aillent danser en boîte en arborant juste leurs sous-vêtements. J'en conviens, les femmes ne tarderaient pas à trouver ça immonde.

Vous avez fait de vous des cibles faciles par vos actions – à vous de trinquer pour cela. Chacun de nos choix a ses conséquences ; et nous devons avoir ces conséquences en tête chaque fois que nous faisons un choix.

Les objections de Seema Goswami, comme de beaucoup d'autres, reposent sur la prémisse que la nature même de la campagne est critiquable. Celles de l'auteur portent plutôt sur le nom de la manifestation.

La semaine dernière, les organisatrices ont tenté de mettre le mouvement en contexte en le renommant Marche des Salopes Delhi arthaat Besharmi Morcha. Mais la version desi du mouvement a moins d'adeptes. Lorsqu'une question a été postée sur la page facebook de l'événement, demandant les avis sur le nouveau nom, les réponses ont été sans ambiguïté : (L'auteur a publié sur son blog des copies d'écran de certaines de ces réponses sur Facebook)

“Besharmi Morcha c'est pour les ‘incultes’ qui ne connaissent pas le sens de salope. Marche des salopes est approprié et sophistiqué”

“Pas du tout. C'est complètement inapproprié… N'abaissez pas le niveau du défilé”

“Ce mot d'ordre n'est pas approprié, ça va en fait rabaisser le niveau…”

“Marche des salopes est vraiment ‘cool,’ besharmi etc sonne gay !”

Elles (les jeunes en faveur de la campagne) n'ont pas une vraie compréhension ni du féminisme ni de la violence contre les femmes ni du militantisme. Elles ne connaissent pas les réalités du terrain ; elles ne se soucient pas de faire un vrai changement. Si elles prennent le train en marche, c'est parce que Marche des Salopes a l'air de la dernière importation cool en provenance d'Occident après MTV.

Ceci dit, la nouvelle appellation paraît bien appuyer là où ça fait mal. Un nom en hindi lui confère grossièreté, rusticité et réalité renforcée. Un nom réel était ce qu'il fallait à une campagne aussi crue.

Sur la nouvelle appellation, Vidyut a écrit :

Peu d'Indiens comprennent “Salope”, mais se faire traiter de besharam (éhontée) est une expérience commune pour beaucoup d'entre nous. Je suis enthousiaste parce que le nom comporte maintenant dans sa signification l'absence de honte à être une femme. Et c'est une bonne chose – comme dans ‘pas de quoi avoir honte’.

Reste à savoir combien de jeunes filles et de femmes vont réellement s'avancer dans cette Marche des Salopes ou Besharmi Morcha. Initialement annoncée pour le 25 juin, la manifestation a été reportée à fin juillet pour une meilleure organisation. L'événement est susceptible de creuser un fossé d'âge et de classe dans le mouvement féministe, si tant est qu'il puisse y être vu comme une étape. Pour le moment les organisations féministes traditionnelles gardent le silence à ce sujet et aucune ne s'est directement impliquée dans le projet.

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