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Russie : Gregory Shvedov, quand Internet brave le pouvoir de Poutine

Ce billet fait partie du dossier spécial de Global Voices sur les élections russes 2011.

Le rassemblement de samedi dans le centre de Moscou s'est terminé au son de l'emblématique groupe de rock soviétique Kino. Les plus vastes manifestations depuis la fin de l'Union Soviétique protestaient contre les résultats des élections législatives russes du 4 décembre. Et la musique n'était pas la seule à faire revivre l'esprit de révolte d'il y a un peu plus de vingt ans.

Le climat n'était pas dominé par les interdictions policières et les arrestations massives, même si elles n'ont pas manqué dans la semaine qui a suivi les élections. Ce qui a été communément relevé, en revanche, c'est la naissance d'une vague d'engagement politique jamais vue sous le règne de Vladimir Poutine.

Cela, dans une certaine mesure, avec l'assentiment apparent de l'Etat russe. La municipalité de Moscou a autorisé un rassemblement de 30.000 personnes pour samedi, et c'est plus du double qui est venu [en anglais, comme les liens suivants].

Gregory Shvedov, le rédacteur en chef de l'agence d'information en ligne Caucasian Knot [‘Le Noeud Caucasien’, en anglais ; en russe], est optimiste :

Ces élections législatives pourraient devenir une nouvelle pierre de touche du changement, du réveil des citoyens russes.

Caucasian Knot informe en continu sur les les 20 régions du Caucase, une région déchirée par les conflits, et dont le Nord est englobé dans la partie sud de la Russie.

Pour Shvedov et d'autres journalistes et militants indépendants, dont beaucoup se sont tournés vers Internet pour relayer leur message, l'optimisme est de mise car l'opposition de base à Russie Unie, le parti au pouvoir de Poutine, paraît sur une trajectoire ascendante :

Sur le long terme je suis optimiste sur la possibilité de changer les perceptions en Russie.

Nous avons de 1,7 à 1,8 millions de pages lues par mois. Nous avons été cités environ 600 fois dans les média nationaux et internationaux en quelques mois, et quelque 1.500 fois par les blogueurs. C'est beaucoup plus qu'il y a un an. Cette augmentation montre que plus de gens veulent être informés, et que plus de gens veulent partager l'information.

Gregory Shvedov. Photo by Sven Hultberg Carlsson

Gregory Shvedov. Photo Sven Hultberg Carlsson

L'équipe de Caucasian Knot n'opère pas librement. Provisoirement installé dans un café moscovite, Shvedov s'excuse de signer une lettre adressée au ministère de l'Intérieur de Russie. Celui-ci a requis l'adresse IP de l'auteur d'un commentaire à l'un des articles de Caucasian Knot. Dans sa réponse, Shvedov et ses collègues déclinent la requête :

La lettre que je viens de signer illustre l'une des façons dont les autorités fédérales font pression sur nous. Ils exigent sans cesse ce genre d'information, et nous refusons toujours.

Les attaques par déni de service (DDoS), un autre moyen utilisé par le pouvoir pour contrarier un débat en ligne ouvert, sont plus difficiles à écarter. Mais les tentatives de censure internet n'ont pas empêché la discussion de se poursuivre sur des sites comme Twitter, LiveJournal et Vkontakte.

Même à la télévision, la source d'information de Russie la plus populaire et la plus sous contrôle, la contestation a filtré. A la surprise de beaucoup, la 1e Chaîne et NTV, deux chaînes publiques et nationales, ont diffusé aux journaux télévisés du soir des reportages sur les manifestations de samedi.

Pour Shvedov, l'information indépendante fera occasionnellement son apparition sur l'une des chaînes nationales, qui sont toutes publiques :

Fin octobre, NTV a diffusé un documentaire sur les enquêtes après les enlèvements en Tchétchénie, dans le Nord-Caucase. Le film empruntait largement au propre matériau de Caucasian Knot. Il a été diffusé en Extrême Orient et dans l'Oural avant d'être retiré des ondes.

C'est un exemple parfait que même dans des médias sous contrôle de l'Etat, nous pouvons percer. En URSS, il y avait quelqu'un qui lisait tout avant publication. Cette vidéo n'a pu être bloquée qu'après avoir été diffusée. C'est important.

Dans le Nord Caucase, les médias sont moins pénétrables. Selon Shvedov, la censure dans la presse locale est tellement généralisée que les autorités fédérales, apparemment soucieuses de surveiller l'humeur publique dans le pays, recourent aux médias indépendants pour s'informer :

Le représentant présidentiel dans le Caucase du Nord, Alexander Khloponine, ne chante pas les louanges de Caucasian Knot, car nous posons des questions qui ne lui plaisent pas. Mais il me dit, ainsi qu'à d'autres journalistes indépendants qu'il a besoin de savoir ce qui se passe dans la région.

Les média dans le Nord Caucase et le sud de la Russie sont contrôlés par les pouvoirs locaux. Etrange situation : ils contrôlent [les média] parce qu'ils ont peur que les autorités fédérales y lisent quelque chose de mauvais sur eux.

Le pouvoir comprend que s'il contrôle tous les média, il ne saura rien de la vie réelle des gens. Non informé, il manquera le moment où débute la contestation. Et il ne veut sûrement pas d'une révolution, comme en Libye, en Syria et ainsi de suite. Voilà pourquoi l'internet est partiellement libre.

La rébellion actuelle contre le régime Poutine n'a peut-être rien d'une révolution. L'objectif de ceux qui sont descendus dans la rue, dont beaucoup appartiennent à la classe moyenne urbaine et relativement privilégiée, n'a pas été le renversement de l'élite du Kremlin, mais plutôt des élections recommencées et honnêtes.

Comme les manifestations l'ont démontré, cette réforme démocratique ne se fera pas sur injonction de dirigeants étrangers, mais lorsque la population de la Russie prendra le parti d'agir, même si Poutine a beau affirmer que Hillary Clinton, la Secrétaire d'Etat américaine, a donné le signal des manifestations.

Shvedov s'accorde à dire que l'action démocratique doit venir de la Russie elle-même :

L'apathie sociale a beau être répandue dans toute la Russie, une minorité active peut changer beaucoup de choses. Ces soi-disant élections ne changeront en rien la façon dont elle est gouvernée, mais elles peuvent réveiller une société endormie.

Ce billet fait partie du dossier spécial de Global Voices sur les élections russes 2011.

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