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Russie : L'opposition ressoudée par les écoutes téléphoniques

Ce billet fait partie du dossier de Global Voices sur les élections en Russie 2011.

La révélation dans les médias de conversations téléphoniques privées d'un dirigeant de premier plan de l'opposition russe a soulevé de nombreuses interrogations et laissé beaucoup de questions sans réponse. Boris Nemtsov, la figure de proue du mouvement d'opposition Solidarnost et ancien vice-premier ministre, se montre extrêmement grossier au téléphone. Il jure énormément, injurie ses confrères opposants et ses partisans, use d'expressions misogynes et dénigre les protestataires anti-Kremlin.

Ses conversations téléphoniques interceptées, publiées par LifeNews.ru [en russe], un tabloïd en ligne inféodé au Kremlin, ont été abondamment commentées par les média en Russie et au-dehors (voir les articles de la BBC et du Moscow Times sur l'affaire) et on mis l'internet russe sans dessus dessous.

No cells. Photo by SXC user mzacha

Téléphones portables interdits. Photo sur SXC de mzacha

Autre chose que du journalisme

Suivant de près la très débattue “DDoS-alypse du jour des élections” [cyberattaque par déni de service], l'affaire des écoutes téléphoniques a capté l'attention de nombreux éléments en vue de l'élite politique russe, qui se sont précipités pour s'exprimer sur le sujet.

Sans grande surprise, les politiciens et opérateurs de médias inféodés au pouvoir ont appuyé la décision de publier les enregistrements, pendant que les opposants la condamnaient.

Peu de blogueurs doutent de la présence du pouvoir derrière cela. L'éminent blogueur et publiciste Andréï Malguine, écrit ainsi [en russe] :

Откуда “в распоряжении редакции оказалась” (так они формулируют) запись телефонных разговоров Немцова и других деятелей оппозиции, нетрудно догадаться, если вспомнить недавнюю историю, когда за день до пресловутых ” парламентских выборов” на шереметьевской таможне изъяли ноутбук руководителя общественной организации “Голос”, а через пару дней файлы из этого ноутбука были опубликованы в том же самом СМИ.

Il n'est pas difficile de deviner d'où “se sont trouvées à la disposition des rédactions” (telle est leur formulation) les transcriptions des conversations téléphoniques de Nemtsov et d'autres opposants, si on se rappelle une histoire récente, lorsque à la veille des fameuses “élections parlementaires,” les douaniers de Cheremetevo [l'aéroport international de Moscou] ont confisqué l'ordinateur du directeur de l'organisation civique “Golos” [qui défend les droits électoraux] et deux jours après, les fichiers de cet ordinateur ont été publiés dans ce même média [LifeNews].

Sergueï Mitrokine, président du parti d'opposition Iabloko, a déclaré [en russe] que la “proslouchka” (les écoutes téléphoniques) en Russie ne concernent pas que la politique, elles touchent aussi aux affaires :

По закону она возможна только по решению суда. Но проверять, есть ли судебное решение, должны сами правоохранители, которые и являются «слушателями». Проверка самих себя – это одна из самых распространенных «кормушек» в нашем законодательстве.

Selon la loi, elle [l'écoute téléphonique] n'est possible que sur autorisation judiciaire. Mais vérifier s'il y a autorisation d'un tribunal est du ressort de ces mêmes autorités de sécurité qui sont aux “écoutes.” Contrôler tout le monde est l’ “auge” la plus répandue de notre législation.

L'affaire a mis en lumière la sinistre réalité des écoutes téléphoniques dans le pays. Les blogueurs ont rappelé que les scandales similaires en Occident (comme celui, récemment, du tabloïd britannique News of the World) ont eu pour effet de nombreux limogeages sans épargner des hauts fonctionnaires et la fermeture du journal.

Le journaliste Iouri Pronko a donné libre cours à son indignation [en russe] contre le maniement de l'information par les rédacteurs de Life News :

Руководители портала заявляют, что готовы ответить, но “как профессиональные журналисты” не откроют источники информации – такое впечатление, что кто-то имеет сомнения, откуда редакция эти прослушки получила. Особенно после того, как эту деликатную информацию начали тиражировать государственные СМИ и даже «Милицейская волна». Скажу одно, это не журналистика, а нечто другое. Непотребное, мерзкое, отвратительное по своей сути.

La direction du portail indique qu'ils sont prêts à répondre, mais qu’ “en tant que journalistes professionnels” ils ne peuvent révéler leurs sources. Comme si quelqu'un pouvait avoir des doutes sur l'origine des enregistrements reçus par la rédaction. Surtout après que les médias d'Etat et même “Milice Ondes” [une radio de la police] eurent commencé à faire de la réclame à cette information délicate. Je ne dirai qu'une chose, ceci n'est pas du journalisme, c'est quelque chose d'autre, fondamentalement obscène, abject, odieux.

De nombreux autres blogueurs ont aussi condamné la décision de Life News’ de publer la conversation, estimant que l'intrusion dans la vie privée d'un individu, serait-ce un homme politique, est inacceptable.

“Ils sont dans vos prises de courant”

Un autre camp de blogueurs argue que M. Nemtsov aurait dû être plus prudent dans son langage au téléphone. L'ancienne directrice de Radio Liberty en russe, Xénia Larina, a écrit [en russe] sur son blog :

Дорогой Boris Nemtsov, Боря! Ну ты же давно живешь на свете, ты же знаешь , что они живут в твоих розетках, фене,электробритве и мусорном ведре) впрочем, вся эта история поучительна для тех, кто родился позже – теперь они знают, как это происходит.

Cher Boris Nemtsov, Boria ! Tu vis depuis longtemps en ce monde, et tu sais donc qu'ils [les services de sécurité] vivent dans tes prises de courant, ton sèche-cheveux, ton rasoir électrique et ta poubelle) après tout, cette histoire est une leçon pour ceux qui sont nés plus tard : maintenant ils savent comment ça se passe.

Dmitri Rogozine, l'ambassadeur de Russie auprès de l'OTAN, a écrit [en russe] sur son compte Twitter :

Любой политик должен понимать: он находится в центре общественного внимания и не может рассчитывать на тайну личной жизни и политпереписки

Tout homme politique doit comprendre qu'il est au centre de l'attention publique et ne peut compter sur le secret dans sa vie privée et sa correspondance politique.

Margarita Simonyan, rédactrice en chef de la télévision internationale pro-Kremlin Russia Today fait écho [en russe] à M. Rogozine :

Инфа о ПУБЛИЧНОЙ деятельности ПУБЛИЧНЫХ людей, касающаяся жизни общества, должна быть ПУБЛИЧНОЙ. И ее надо слушать и знать.

L'info sur les activités PUBLIQUES des personnes PUBLIQUES en rapport avec la vie de la société doivent être PUBLIQUES. Nous devons l'écouter et savoir.

Unis plus que jamais

Quelle que soit leur opinion en la matière, l'unanimité se fera probablement entre les deux camps que les enregistrements publiés avaient la capacité de discréditer M. Nemtsov et de diviser et affaiblir l'opposition. Des observateurs ont cependant relevé que les effets pourraient différer de ce qu'ils auraient été si Internet n'existait pas.

Avec son avantage évident de communication avec différents auditoires en temps réel, la blogosphère a donné à des millions de Russes l'occasion de connaître la réaction des confrères militants de Nemtsov sans aucune retouche ou distorsion. L'immense majorité des responsables de l'opposition a immédiatement souligné que rendre publiques les conversations de Nemtsov n'était autre qu'une provocation des forces anti-opposition. Presqu'aucun n'a choisi de s'en prendre à Nemtsov lui-même.

“Les frictions et ambitions personnelles n'ont rien à voir ici,” a écrit [en russe] le dissident Ilya Ponomarev sur son blog. “Nous résolvons le problème commun.”

Une autre opposante en vue, Evgenia Chirikova, qui s'est aussi fait insulter dans les conversations interceptées de Boris Nemtsov, a écrit [en russe] sur son compte Twitter: “Le PCaT [Parti des Escrocs et des Voleurs, surnom du parti pro-Kremlin Russie Unie] essaie de nous détourner du combat contre eux. Nous ne céderons pas. Et nous irons au rassemblement du 24 décembre.”

Les chefs de l'opposition, unis, laissent de côté leurs opinions personnelles pour une cause commune : voici le message qui ressort de leurs différents blogs et comptes Twitter. Naturellement, il n'est pas possible de relayer ce genre d'informations à la population à travers le canal des médias traditionnels.

Ce qui semble troubler le plus les Russes est que les téléphones ont été piratés et que des conversations privées soient enregistrées. Comme le note Evgeniya Chirikova avec sagesse : “parfois, les méthodes discréditent beaucoup plus que ce qui est obtenu grâce à ces méthodes.”

Ce billet fait partie du dossier de Global Voices sur les élections en Russie 2011.

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