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Éthiopie : Des journalistes suédois accusés d'être des terroristes

Catégories: Afrique Sub-Saharienne, Europe de l'ouest, Ethiopie, Suède, Cyber-activisme, Droits humains, Gouvernance, Liberté d'expression, Média et journalisme, Médias citoyens, Politique

Les deux journalistes suédois [1], Johan Persson et Martin Schibbye [2], ont été reconnus coupables le mercredi 21 décembre 2011, ils sont accusés de participer à des actes terroristes en Éthiopie et d'être rentrés illégalement dans le pays.

Le duo est entré en Éthiopie escorté par les forces du Front National de Libération de l'Ogaden [3] (FNLO) le 1er juillet 2011 et a été arrêté par l'armée éthiopienne peu de temps après. Schibbye et Persson ont voyagé en tant que journalistes freelance dans le but d'enquêter dans la province d'Ogaden, qui est le théâtre d'un violent conflit entre les forces armées éthiopiennes et le FNLO.

Jesper Bengtsson, président de la section suédoise de Reporters Sans Frontières, a commenté le verdict à la radio publique suédoise :

I had hoped, and I think everyone had hoped, that the Ethiopian authorities had already made an example of Persson and Schibbye by starting the trial process and jailing them for six months. Obviously that wasn't enough of an example.

J'ai espéré, comme je crois que tout le monde a espéré, que les autorités éthiopiennes se contenteraient d'entamer le procès et d'emprisonner Persson et Schibbye pendant six mois, à titre d'exemple pour les autres journalistes. Evidemment cela ne suffisait pas.
Journalist Martin Schibbye (right) ©Kontinent Agency AB, used with permission. [4]

Le journaliste Martin Schibbye (à droite) ©Kontinent Agency AB, photo utilisée avec autorisation.

Tôt dans la matinée du mercredi, le juge Shemsu Sirgaga a rejeté l'argument principal de la défense, qui était que Shibbye et Persson avaient fait le voyage dans un contexte professionnel et ne faisaient que leur devoir journalistique en enquêtant aussi bien du côté des forces rebelles que de celui de l'armée éthiopienne, et est tombé d'accord avec le procureur.

Sirgaga a affirmé que les Suédois ont “fait usage de leur profession comme couverture d'activités terroristes” et a appelé à un emprisonnement de 18 ans, la sentence devant être rendue le 27 décembre, malgré l‘expérience de Schibbye et de Persson [5] du reportage sur le terrain dans des endroits dangereux du monde et le témoignage de deux de leurs collègues, les journalistes freelance Adrian Blomfield et Phillip Ittner, ces derniers ayant voyagé à la capitale Addis Ababa afin de participer au procès.

La vidéo ci-dessous montre Martin Schibbye et Johan Persson, filmés par les autorités éthiopiennes après leur détention ; elle a été postée sur Youtube par l'utilisateur rug571 [6] le 16 décembre.

Pendant le procès, Schibbye et Persson ont reconnu être rentrés illégalement sous l'escorte des rebelles, mais ils ont rejeté toute accusation concernant le soutien d'activités terroristes. En novembre dernier, le duo avait été acquitté d'une troisième charge retenue contre eux : de faire partie “d'un groupe de terroristes”.

“Des prisonniers politiques”

Mattias Göransson, l'éditeur en chef du magazine Filter - l'unique client de Schibbye et Persson à reconnaître publiquement avoir été en contact avec les deux journalistes avant leur voyage en Afrique – a été appelé à témoigner pendant le procès, et a exprimé sa déception [7] suite à l'annonce du verdict lors d'une interview par Reuters en Suède :

Quand le juge a lu les motifs de l'accusation, cela semblait être bien parti, il n'avait pratiquement rien contre eux. Tout ce qu'il disait donnait à entendre qu'ils allaient être acquittés, cependant il les a quand même déclarés coupables. Cela signifie qu'ils constituent des prisonniers politiques et rien d'autre.

Le procès contre Schibbye et Persson a attiré l'attention sur la multiplication des lois éthiopiennes anti-terroristes [8], plus de 100 chefs de l'opposition et des journalistes ont été emprisonnés au cours des 20 dernières années. Trois journalistes éthiopiens sont actuellement jugés pour des actes terroristes.

La section suédoise d'Amnesty International ajoute que cela met en évidence l'interprétation arbitraire de la législation anti-terroriste en Éthiopie. Lise Bergh, la Secrétaire Générale, affirme qu’elle est convaincue de l'innocence de Schibbye et Persson [9] [sv] :

Amnesty International ne croit pas qu'il existe des preuves que les journalistes soutiennent le FNLO ou ses actions, ou qu'ils soient coupables d'actes criminels. Nous considérons Johan Persson et Martin Schibbye en tant que prisonniers de conscience, car ils ont été condamnés pour avoir fait leur travail légitime de journalistes.

Jusqu'au jour de la proclamation du verdict, le gouvernement suédois a été plutôt silencieux sur cette affaire. Carl Bildt, le Ministre des Affaires Etrangères, a adopté la diplomatie du mutisme lorsqu'il a été interrogé sur les mesures que prenait le Ministère des Affaires Etrangères suédois dans le but de libérer les journalistes.

La situation s'est compliquée en raison de l'histoire personnelle de Bildt. Jusqu'en 2006, au moment où Bildt était nommé pour le poste de Ministre, il faisait partie du conseil d'administration de Lundi Petroleum, la compagnie pétrolière nationale, dont les activités dans la province de l'Ogaden intéressaient particulièrement Schibbye et Persson qui avaient l'intention de mener une enquête.

Johan Persson prior to his and Martin Schibbye's detainment ©Kontinent Agency AB, used with permission. [10]

Johan Persson avant sa détention avec Martin Schibbye ©Kontinent Agency AB, photo utilisée avec autorisation.

 

Après l'annonce du verdict, Bildt a commenté l'affaire [11] sur Twitter:

@carlbildt [11] : La Suède fait part de sa préoccupation sur la trop lourde sentence contre les journalistes suédois en Éthiopie. Nous continuerons à travailler pour leur libération.

Le commentaire de Bild était suivie par une déclaration de Fredrik Reinfeldt, le Premier Ministre suédois [12]:

Nous pensons et nous continuerons à penser qu'ils se sont retrouvés dans ce pays pour un devoir journalistique. Ils doivent être relâchés le plus tôt possible dans le but de rejoindre leur famille en Suède.

Lors d'une conférence de presse [13] [sv], Bildt a déclaré qu'une démarche diplomatique de haut-niveau était désormais la ligne de conduite prioritaire :

Nous sommes maintenant persuadés que le message convaincant du Premier Ministre sera entendu par le gouvernement éthiopien. Nous déciderons ensuite avec les parties concernées des étapes formelles qui devront être mises en place.

Ces déclarations officielles ont été reçues plutôt mollement sur les réseaux sociaux. Sous le hashtag #EthiopiaSwedes [14], des tweets ont été postés accusant les autorités suédoises pour ce qui a été considéré comme plusieurs mois d'inertie dans cette affaire. Un utilisateur de Twitter, @tommyskot, demande [15] :

@tommyskot [15]: When will @sweden [16] and @carlbildt [17] do something to get our journalists home? #EthiopiaSwedes [18]

@tommyskot [15] : Quand @sweden [16] et @carlbildt [17] vont s'activer pour que nos journalistes rentrent chez eux ? #EthiopiaSwedes [18]

S'en suivent plusieurs réactions postées sur Twitter:

@annalindberg [19] : Nous commençons à comprendre dans quelles conditions travaillent les journalistes africains. #ethiopiaswedes [20]

@sweden [21] : Je suis choqué et consterné par le verdict #ethiopiaswedes [20]

@hurriya [22] : répandez l'initiative d'ériger la solidarité pour #ethiopiaswedes [20] http://www.facebook.com/freejohanandmartin [23] #svpol [24]

Seleshi Ketsela, un des avocats de Schibbye et Persson, déclare que ses clients devraient maintenant considérer de faire appel [7]. Une autre option serait de solliciter la grâce de la part de l'État éthiopien.