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Chili : L'affaire #InesPerez, la discrimination et l'éthique des journalistes

Inés Pérez

Inés Pérez interviewée par la chaîne Chilevision

“Est-ce que tu imagines ici, dans une résidence sécurisée, les nanas (employées domestiques) marcher à l'extérieur ? Tous les travailleurs marcher dans la rue, et nos enfants en vélo ?”

Cette phrase de Inès Pérez, prononcée lors d'une interview retransmise sur une chaîne nationale chilienne le dimanche 15 janvier,  a fait d'elle la cible d'un mépris généralisé sur le Net au Chili. Inés commentait la politique de la résidence sécurisé dans laquelle elle vit, El Algarrobal II, à Chicureo (dans la province de Santiago), qui interdit l'entrée  aux femmes de ménage et autres employés marchant à pied.

La tension autour de la discrimination des employés de maison au Chili a été avivée depuis décembre 2011, en réponse à la polémique [en anglais] provoquée par une directive [espagnol] distribuée aux membres du club de golf Les brises de Chicureo [espagnol]. La directive stipulait que les femmes de ménage devront porter des uniformes au sein du club et n'auront pas accès à la piscine. Toujours prompts à s'enflammer autour d'une polémique, les média sociaux ont immédiatement réagi aux propos de Ines Pérez.

La plateforme en ligne Sentidos Comunes a publié une page sur Storify pour compiler les réactions sur Twitter. Sur Facebook, les gens laissent de nombreux commentaires sur la page “Ines-Perez-Concha” condamnant les paroles de cette dernière et vont jusqu'à l'insulter. Des Chiliens ont également blogué pour montrer leur indignation.

Marcela Arellano défend les employés domestiques et condamne la discrimination dans un billet publié sur plusieurs journaux en ligne du réseau Mi Voz.

Yo no sabía que en este pequeño país existían imperios (a menos que sean descendientes de reyes Incas) en donde los infantes herederos deben ser protegidos de presenciar a las seis de la tarde una horda de gente de clase trabajadora, osando pisar las mismas veredas donde juegan inocentes los principitos que no conocen un mundo distinto.

J'ignorais l'existence d'empires dans ce petit pays (à moins que l'on ne descende des rois Incas) dans lesquels les héritiers doivent être protégés de la présence à six heures du soir d'une horde d'individus appartenant à la classe ouvrière, osant fouler ces mêmes trottoirs sur lesquels jouent les innocents petits princes qui ne connaissent que ce monde.

Pendant ce temps, dans El Quinto Poder, Ximena Jara écrivait que le mot “nana” était discriminatoire. Elle ajoute :

Nos llenamos la boca de furia sagrada […] nos hemos dedicado a buscar, una por una, las normativas discriminatorias que atentan contra la dignidad del quehacer de estas trabajadoras. Esto está muy bien, pero no pasa de ser un berrinche. No, mientras no comprendamos que el compromiso parte, literalmente, por casa. Que si somos medios responsables, ciudadanos responsables, vamos a asumir que los abusos a las trabajadoras de casa particular son mucho más extensos que estos casos extremos que hoy nos sulfuran.

Nous nous remplissons la bouche d'une sainte furie […], on a consacré notre vie à chercher, une par une, les normes discriminatoires qui attentent à la dignité du travail de ces employées. C'est une très bonne chose, mais ça ne suffit pas. Pas tant qu'on n'aura pas compris que l'engagement commence, littéralement, chez soi. Si nous sommes des média responsables, des citoyens responsables, nos devons supposer que ces abus verbaux envers les femmes de ménage sont beaucoup plus répandus que ces quelques cas extrêmes qui nous font enrager aujourd'hui.

Cependant, le 17 janvier, on annonçait qu'une transcription intégrale de l'interview était disponible et elle a commencé à se répandre sur les réseaux sociaux. Chilevision a finalement publié l'interview en entier, prouvant que les propos d'Inés Pérez avaient été sortis de leur contexte.

Dans l'interview complète, Inés raconte entre autre que son employée de maison sort librement en compagnie de sa fille, avec ou sans uniforme. Elle explique qu'elle demande à sa femme de ménage d'arriver et de partir de la résidence dans un minibus parce qu'elle habite à 30 minutes de l'entrée de la résidence. Elle remarque : “Tu imagines, en hiver sous la pluie et l'orage, toutes les nanas marcher à pied dans le quartier ?”

Sur cette même page Facebook où elle a été si vivement critiquée, certains utilisateurs s'excusent, bien que d'autres continuent à croire qu'indépendamment du contexte, ses propos restent insultants, en particulier la phrase sur les nanas et les employés marchant dans la rue alors que les enfants font du vélo.

L'éthique journalistique en débat sur les réseaux sociaux

La discussion sur la discrimination a rapidement viré au débat sur l'éthique journalistique et les réseaux sociaux.

La journaliste Gianitsa Corral consacre un billet à l'ethique sur Sentidos Comunes. Elle énumère quelques unes de ses réflexions sur l'interview complète et la manière dont Chilevision a manipulé l'édition. Plus loin, elle évoque la responsabilité des médias de masse, et conclue que :

Los medios se equivocan, manipulan, juegan, transforman, indagan, verifican y nos estructuran la información que todos tenemos derecho a saber. Pero somos nosotros los que decidimos qué hacer con ella. No podemos justificar nuestra pereza con un 100% de credulidad a todo lo que vemos y oímos. También somos responsables de capturar esa realidad.

Les médias se trompent, manipulent, jouent, transforment, enquêtent, vérifient et structurent l'information que nous avons le droit de connaître. Mais nous seuls pouvons décider de ce qu'on en fait. Nous ne pouvons justifier notre paresse en croyant à 100 % tout ce que nous voyons et entendons. Nous sommes également responsables en capturant cette réalité.

Mauricio Tolosa, dans Sitiocero, commente sur son blog les réactions du Net après la diffusion de la vidéo, et affirme que l'incident prouve que le Chili souffre d'une “maladie de coexistence” :

El problema de fondo, la enfermedad de convivencia de Chile, que genera segregación y linchamientos, no se resuelva con explosiones en las redes sociales. El problema de fondo requiere aprender a conversar, a preguntar, a escuchar, a respetar hasta reconstruir la comunidad dañada. Son conductas que no surgen espontáneamente en este sistema comunicativo, es un esfuerzo de consciencia, una atención y un aprendizaje cotidianos.

On ne pourra mettre fin au problème de fond, la maladie de coexistence du Chili, qui génère la ségrégation et le lynchage, par des explosions d'humeur sur les réseaux sociaux. Ce problème de fond demande que nous apprenions à dialoguer, poser des questions, écouter, respecter jusqu'à reconstruire la communauté endommagée. Ces conduites n'apparaissent pas de manière spontanée dans ce système de communication, mais nécessitent un effort de conscience, une attention et un apprentissage quotidien.

Clases de Periodismo, un blog dédié au journalisme et aux média, donne sa position sur le montage douteux de l'interview par Chilevision :

Desde este espacio, rechazamos la falta de criterio de Chilevisión para editar las declaraciones de sus entrevistados. Además, nos sumamos al pedido de una rectificación (que no basta con la publicación del video para que los usuarios saquen sus propias conclusiones).

Nous condamnons depuis ce site le manque de jugement de Chilevision dans le montage vidéo des déclarations des personnes interviewées. En outre, nous nous joignons à la pétition pour la diffusion d'un rectificatif (qui ne se contente pas de la publication de la vidéo afin que les utilisateurs tirent leurs propres conclusions).

Un communiqué publié sur le site Web de Chilevision réplique :

El segmento seleccionado es una idea completa expresada por la entrevistada, unidad de contenido  que no ha sido manipulada en modo alguno y que no altera el sentido final de sus declaraciones.

L'extrait choisi est une idée complète exprimée par l'interviewée, c'est une séquence possédant une unité de contenu qui n'a aucunement été manipulée et qui n'altère pas le sens final de ses déclarations.

Selon le dernier rapport sur l'incident, Chilevision a licencié Fernando Leal Quinteros, l'assistant de production qui avait fait fuiter le texte de l'interview complète.

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