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Turkménistan : Village planétaire ou village coupé du monde ?

(Le billet d'origine en anglais a été publié le 21 septembre 2011)

Le Turkménistan est connu comme l'un des pays les plus secrets et isolés de la planète. La présence étrangère y est limitée à une poignée de diplomates et de cadres travaillant pour quelques grosses sociétés du secteur énergétique et de la construction. [Tous les liens sont en turkmène].

Dans ce sens, le Turkménistan peut être qualifié de désert mondial. Une discussion récente intitulée « Les Américains dans les villages » sur le nouveau forum de discussion turkménophone ertir.com est révélateur de la façon dont l’isolement de ce pays a influencé la mentalité de ses habitants.

Turkménistan

Entretien dans le parc public de la capitale Ashgabat, photo Mirka Duijn, copyright Demotix (24/09/2009).

Le Turkménistan est un pays de 5 millions d’habitants, riche en hydrocarbures. Ayant connu la conquête tsariste au 19ème siècle et par conséquent incorporé au sein de l’Union Soviétique en 1924, coincé entre l’Iran et l’Afghanistan, la peur des voisins et des grandes puissances y est omniprésente.

Le nationalisme n'a commencé à se développer qu'une vingtaine d’années après l’indépendance du pays de l’Union Soviétique. L’imprévisibilité de la dictature ajoute à la popularité des scénarios d’espionnage et de la théorie du complot parmi les habitants.

Le gouvernement maintient le secret autour de ses actions, et les discussions publiques à caractère politique sont considérées comme tabou. Les médias, totalement contrôlés par l’Etat, ne relayent que les informations officielles ; par conséquent, les gens ne savent et ne comprennent que très peu de choses concernant la politique du gouvernement. Statistiques et autres informations librement consultables ailleurs constituent des secrets d’Etat au Turkménistan.

C’est pourquoi une présence américaine dans un village turkmène peut engendrer une réelle curiosité et mener à toutes sortes de spéculations parmi la population. Mais comme l’affirme un proverbe turkmène, « Il y a une logique parmi la foule », et cette discussion en ligne ayant eu lieu le 10 septembre 2011 a quelque peu clarifié le sujet.

« Les Américains dans les villages »

L’internaute « Görogly », qui a ouvert une conversation intitulée « Les Américains dans les villages », a écrit :

« Je ne sais pas si vous êtes témoins d’une situation similaire dans la région où vous vivez, mais dans le village attenant au mien,  un Américain travaille comme professeur d’anglais. Il est évident que les professeurs américains ne viennent pas ici pour le salaire d’une école communale. Lors de la fête de l’école, il filmait tout ce qui bougeait, à tel point que les « tantes » (femmes âgées) du village ont commencé à jurer : ‘Que le haram soit avalé par la terre ! ‘ [une expression turkmène utilisée pour désigner quelqu’un que l’on souhaite voir disparaître]. Il abuse de notre patience en utilisant sa caméra. Quels sont vos opinions à propos de ces gens là? Que font-ils au Turkménistan ? »

Turkmentalyp est le premier à partager son avis :

« Evidemment, il ne s’agit pas là d’une pure coïncidence. Ils appartiennent à des institutions qui cherchent à s’informer sur les aspects économiques, politiques et sociaux du Turkmenistan. Ils mettent donc en place une stratégie ’vicieuse ‘. En bref, ils évaluent l’anatomie du peuple, ses forces et ses faiblesses. Comme dans une bataille, ils utilisent les faiblesses de leurs opposants.

Görogly a rejoint la discussion :

« Durant l’ère de Güljamal Han, ils vivaient aussi parmi la population et ils sont venus avec Skobelev [le général de l’armée russe qui a vaincu les Turkmènes à l’entrée de la ville de Gökdepe]. Qui sait quelles sont leurs motivations ? Nous devrions les craindre.

Abadan ajoute :

« Ils veulent apprendre les traditions turkmènes ».

Gudrat acquiesce :

« Oui, bien sûr qu’ils veulent apprendre notre culture. Pensez-vous sincèrement qu’un espion filmerait avec une caméra ? S’il était effectivement un espion, vous ne sauriez même pas qu’il est américain. »

Kural  renchérit :

” De quoi donc parlez-vous ? L’être humain est curieux, il veut connaître d’autres cultures, enseigner la sienne, il veut partager des expériences… N’était-ce pas une Américaine qui est morte écrasée par un bulldozer israélien ? [Référence à Rachel Corrie, une militante américaine tuée dans la Bande de Gaza par un bulldozer des Forces de Défense Israéliennes].  Si je voyageais dans un pays étranger, même si c’était en Afrique, je prendrais ma caméra avec moi.

Nous n’allons pas en vacances dans les villages pour enseigner ce que nous savons.  Les gens ont besoin de quelqu’un pour leur enseigner des choses. Ils ne savent pas ce qui est juste ou faux. Si on a peur de la caméra, on doit changer. Le gouvernement turkmène, qui n’a pas accepté les lettres de créance des deux diplomates israéliens, devrait pourtant être capable de gérer cette affaire.”

Senem n’est pas d’accord avec Kural :

« Mais Kural, c’est l’Amérique. On ne devrait rien attendre de meilleur de la part de l’Amérique ».

Kural répond :

« Senem, pour être honnête, j’ai eu toutes les difficultés du monde dans ma vie au Turkménistan. J'ai surmonté. Mais, même si les gens se font battre ou réprimander, ils sont tellement contents de leur gouvernement. On ne devrait pas avoir peur mais agir avec audace. Ce n’est pas à eux de venir enseigner ici, c’est à nous. »

Abadan demande :

« Pourquoi y a-t-il un signe sur le mur de l’Ambassade Américaine indiquant que la prise de photographies est interdite ? Chaque fois que j’y passe devant, je me pose la question. Il n’y a personne ici qui prend de photographies pour organiser un attentat. »

Senem répond :

« Ils pensent que tout le monde est comme eux. »

Leo Messi dit :

« Si je sors du pays, je filme tout ce que je ne suis pas habitué à voir. Je filme les taxis, les restaurants, même quand les gens sont en train de parler. Et cela fait de moi un espion ? Je ris. Le village mort est-il un point militaire ou stratégique qui vaut la peine d’être filmé ? Compares-tu l’époque de Skobelev à la nôtre ? Une fois de plus, je ris. La technologie a progressé, maintenant les informations d’espionnage sont obtenues par le biais d’espions virtuels, pas en envoyant un de leurs citoyens dans un village moribond. D’ailleurs, tous les Américains ne sont pas mauvais. Si à la place de l’Amérique, la Turquie ou la Russie étaient des superpuissances, elles seraient pires. Je ne vois rien de mal à ce que fait l’Amérique. Ils essayent de nettoyer des pays comme l’Irak et l’Afghanistan de la saleté. Vive l’Amérique. »

Turkmentalyp insiste :

« Ils ont achevé l’Etat irakien en appelant cela la démocratie. Pour nettoyer la saleté nous n’avons pas besoin de l’Amérique. Il serait mieux pour eux de ne pas fourrer leur nez dans les affaires des autres. Connaître l’opinion des gens implique une information large. Ca inclut également l’apprentissage des traditions. Mais pour envahir un pays, il n’y a pas que l’information militaire qui est nécessaire. Les médias et les conflits qui dérivent des opinions des gens sont également importants. Pour faire cela à la perfection, l’apprentissage des traditions est la meilleure chose. »

Leo Messi répond :

« Turkmenyalp, pour connaitre la pensée des gens, ils ont des services spéciaux. De plus il n’y a pas d’Américains qui travaillent dans ces services. Ce sont les gens des pays sous étude qui transmettent (l'information). Par exemple, sur le Turkménistan, ce sont les employés de azatlyk.com, qui trouvent pour eux. »

Halasgär semble pessimiste :

« Leur but n’est pas seulement d’espionner mais aussi de trouver de jeunes collaborateurs pour l’avenir. Pour promouvoir des gens comme Sylapmen [un chrétien devenu Turkmène]. On devrait être très attentif. Que Dieu ne sépare pas les gens de leurs croyances, de leur belle vie, et de leur pays d’origine. Amen. »

Heromant se joint à la discussion :

« Je travaille actuellement au sein de l’Union des Agriculteurs Azatlyk à Yoloten. Je filme tout ce que je vois parce qu’ici ça ressemble à l’Afghanistan. Suis-je également un espion ? Tu es risible. Va en Amérique, regarder leurs villages avec une caméra. Tu ne seras pas pris pour un espion. Apprends et laisse progresser ta pensée. Plutôt que de jaser sur l’Amérique, laisse ta pensée se développer. »

YaSwami est d’accord :

« Selon moi, ils savent ce que les Turkmènes ne savent pas, en politique ils savent qu’on est soumis aux Russes. Dieu sait ce que vous essayez de cacher aux caméras. »

Belulym dit :

« Qui l’a nommé professeur ? Il est improbable que quelqu’un venant d’Amérique devienne un professeur de village. Il devrait plutôt travailler à la ville. Hmm, c’est une situation fort suspecte. »

Mylayym explique :

« Les professeurs d’anglais sont envoyés par Peace Corps. De même que nos compatriotes sont envoyés aux Etats-Unis pour apprendre l’anglais. Il n’y a pas de quoi avoir peur. Nos compatriotes peuvent aussi filmer là-bas. J’ai vu de mes propres yeux que beaucoup d’entre eux ont appris l’anglais. Si ma famille me l’autorisait,  j’aurais ramené une fille pour vivre avec nous, mais ma famille n’a pas voulu, et les Corps ont dit qu’ils ne placent pas leurs volontaires à Ashgabat. Quand j’ai demandé pourquoi ils veulent enseigner l’anglais aux villageois, ils ont répondu qu’il est plus facile d’apprendre le turkmène dans les villages que dans les villes. Photographier n’est pas seulement interdit à Ashgabat, mais dans toutes les ambassades américaines. »

Explorer a eu le dernier mot sur le sujet :

« Vous vous comportez comme si vous viviez au 18ème siècle. Laissez-les filmer s’ils le veulent. Nos villages sont-ils des secrets d’Etat maintenant ? Ne laissez pas les étrangers écouter ce que vous dites parce que vous allez les faire rire de vous. C’est un problème de mentalité. Le problème de ne pas croire qu’une personne peut en effet voyager dans un autre pays pour connaître sa culture et sa population. Parce que nos ordinateurs n’ont pas un tel code dans leur BIOS. Ça devrait être un espion, un ennemi ou quelque chose du même genre. Par conséquent, il devrait être pendu, lapidé ou extradé. »

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