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Cuba, USA: 50 ans d'embargo, points de vue de blogueurs (1/2)

[liens en anglais] L'embargo des Etats-Unis contre Cuba existe depuis 50 ans. Plusieurs blogueurs ont fêté l'”embargo-versaire” avec des commentaires sensiblement opposés.

Récemment, le Triangle Cubain a noté les divergences inhérentes au système:

Si vous aimez célébrer les vieux échecs retentissants, le 50e anniversaire de l'embargo américain contre Cuba vient d'avoir lieu. Procurez-vous un peu de rhum et un ballon.

Une caractéristique de l'embargo a été l'évolution de ses justifications au fil du temps: une réponse aux expropriations, un instrument avec lequel exiger de Cuba qu'il rompe ses liens avec le bloc soviétique et la projection de la puissance militaire de ce dernier à l'extérieur de ses frontières, un moyen de pression pour la libération des prisonniers politiques. Ces jours-ci, ses partisans le justifient par le fait qu'il pourra un jour servir de moyen de pression sur un futur gouvernement cubain lorsque Fidel et Raul ne seront plus là.

Pendant ce temps, plus de 300.000 Américains d'origine cubaine, par an, se rendent sur l'île qu'ils considèrent encore dans une certaine mesure comme leur patrie. Certains sont simplement de passage, mais nombreux sont ceux qui y investissent pour leur famille.

Le blog Notes from the Cuban Exile Quarter, d'autre part, a publié un billet intitulé “Ne mettez pas fin aux sanctions économiques contre le régime de Castro», expliquant :

Malheureusement l'embargo commercial sur Cuba, pour des raisons pratiques, a pris fin en 2000. Les sanctions économiques demeurent, mais, depuis 2001, les échanges commerciaux entre les entreprises américaines et la dictature cubaine ont représenté plus de $ 3,5 milliards de dollars. La situation des droits de l'homme sur l'île ne s'est pas améliorée.

Ces divergences d'opinion sur une question aussi complexe et multidimensionnelle ont amené Firuzeh Shokooh-Valle, éditrice de Global Voices en espagnol et l'auteur du présent billet à se demander si les membres de la diaspora cubaine aux Etats-Unis et les Cubains qui vivent encore sur l'île pouvaient en désaccord au sujet de l'efficacité de l'embargo. Est-il toujours pertinent ? A-t-il permis d'accomplir quelque chose ? Les mesures nuisent-elles au gouvernement cubain ou bien au peuple cubain? Nous avons donc décidé de le leur demander.

Pour avoir le point de vue de la diaspora, nous nous sommes entretenus avec Alberto de la Cruz , rédacteur en chef du blog babalu, qui se définit comme “une île sur le net sans dictateur barbu” et est un agitateur régulier pour les libertés politiques et les droits de l'homme sur l'île. C'est sur son point de vue que nous allons nous concentrer dans cette première partie (à lire, ci-dessous, l'interview d'Alberto). Ensuite, pour vous donner une idée du ressenti des Cubains qui vivent sur l'île, Firuzeh publiera la deuxième partie de ce post – une interview qu'elle a effectuée avec Elaine Diaz (elle aussi contributrice de Global Voices), qui enseigne à l’Université de la Havane et a son blog ici [en espagnol].

Global Voices (GV): L'embargo des Etats-Unis contre Cuba – sans doute le plus long blocus économique de l'histoire – vient d'avoir 50 ans ! Ses partisans y voient une mesure nécessaire contre un régime communiste ; les critiques disent que la politique est un échec qui ne met pas vraiment à mal le régime, mais qui touche plutôt le Cubain moyen. Où vous situez-vous?

Cuban diaspora blogger, Alberto de la Cruz

Le blogueur cubain de la diaspora, Alberto de la Cruz

Alberto de la Cruz (AC): Il est difficile de faire valoir que l'embargo américain contre la dictature de Castro touche plutôt le peuple cubain alors qu'en 2010 (les derniers chiffres disponibles), le gouvernement cubain a importé pour plus de 400 millions de dollars de nourriture des États-Unis. Alors que l'embargo limite le commerce, il autorise la vente d'aliments au gouvernement cubain contre paiement comptant. Mais si cette nourriture n'arrive pas jusqu'au Cubain moyen, et est envoyée aux hôtels et aux centres de villégiature appartenant aux militaires cubains pour nourrir les touristes, ce n'est pas à cause de l'embargo, mais à cause du régime de Castro [qui] a le contrôle total de la distribution de la nourriture sur l'île.

Il est intéressant de noter qu'aucun de ceux qui insinuent que l'embargo commercial contre la dictature de Castro ne touche que le Cubain moyen, ne peut expliquer pourquoi la grande majorité des Cubains continuent de vivre dans une pauvreté terrible pendant que le gouvernement de Castro, selon leurs propres chiffres, comptait pour plus de 8 milliards de dollars d'importations en 2010. Alors que les Cubains se battent pour nourrir leurs familles, les enfants cubains se voient refuser le lait une fois qu'ils ont atteint l'âge de six ans, les articles les plus basiques sont presque impossibles à trouver, et les carnets de rationnement sont encore en usage.Dans les hôtels touristiques de Cuba et dans les centres de villégiature, qui, une fois encore, sont détenus par l'armée cubaine, il n'y a pas de pénurie de nourriture, de savon, de lait, ou de quoi que ce soit d'autre. Si un embargo met à mal le peuple cubain, c'est l'embargo qui leur est imposé par le régime castriste.

The sign says: 3 days of the blockade is equivalent to the pencils, paper and other materials for a whole school course

Le panneau indique: 3 jours de blocus équivalent aux fournitures scolaires, crayons, papier et autres nécessaires pour une journée de cours pour toute l'école

Ce que fait l”‘embargo” US, c'est d'empêcher le gouvernement de Castro d'ajouter les États-Unis à la longue liste de ses débiteurs actuellement en attente de paiement pour des milliards de dollars, sans aucun espoir de se faire payer dans un avenir prévisible. Dans cette perspective, l'embargo a été un succès phénoménal. Nous sommes peut-être la seule nation dans le monde qui fait des affaires avec Cuba, et à qui ne sont pas dus des millions de dollars par un régime qui a la réputation, depuis plusieurs décennies, de ne pas honorer ses engagements financiers.

GV: Que pensez-vous que l'embargo ait accompli, s'il a permis quelque chose?

AC: En plus d'empêcher les États-Unis de devenir une autre victime de la propension du régime de Castro à emprunter de l'argent et à ne pas le rembourser, l'embargo américain est le seul moyen de pression qu'ont les États-Unis contre la dictature de Castro. Comme l'Histoire le montre, les pays ayant des relations normalisées et ceux qui  font des affaires avec le gouvernement de Castro sont sévèrement limités dans leur capacité à exiger le respect des droits de l'homme sur l'île. Lorsque ces pays ont tenté de faire pression sur la dictature cubaine, notamment pour que Cuba cesse ses méthodes répressives, leurs intérêts économiques sur l'île ont été immédiatement menacés. Par conséquent, leur décision de promouvoir le respect des droits de l'homme à Cuba cesse d'être une décision morale et se transforme en décision économique. Depuis, en raison de l'embargo, les Etats-Unis n'ont aucun investissement sur l'île pouvant être menacé, ils peuvent maintenir une position ferme concernant les droits de l'homme et la démocratie pour le peuple cubain.

GV: Pensez-vous que l'embargo, tel qu'il est appliqué actuellement, permette d'améliorer la situation politique ou les droits de l'homme à Cuba?

AC: Pour l'essentiel, oui. L'embargo US a privé la dictature de Castro de centaines de millions, sinon de milliards de dollars qui auraient pu être utilisés pour maintenir et alimenter sa machine de répression. Durant les cinquante dernières années, le régime cubain a utilisé des devises fournies par d'autres pays – à commencer par l'ex-Union soviétique et maintenant le Venezuela – pour financer son brutal appareil de Sécurité d'État , formé sur le modèle de la Stasi est-allemande. En refusant au régime de Castro les dollars américains du tourisme, du crédit, et du commerce normalisé, les castristes ont moins d'argent pour maintenir, renforcer et élargir leurs politiques répressives.

GV: Quels sont les effets que l'embargo a eu, selon vous, sur l'économie cubaine et estimez-vous qu'il y existe une meilleure alternative?

AC: L'île de Cuba et son économie sont gérées et parfaitement contrôlées par une dictature militaire totalitaire. Le régime de Castro a conquis un pays et une économie qui était autrefois productifs et dynamiques, dont le niveau de vie en 1958 a dépassé celui de certains pays d'Europe occidentale, et l'a transformé en un pays du tiers-monde. Une meilleure question à se poser, je crois, serait de mesurer les effets que les politiques économiques et les décisions du gouvernement Castro ont eu sur l'économie cubaine au cours des cinq dernières décennies.

La seule alternative viable qui existe est que le peuple cubain se débarrasse lui-même du régime dictatorial qui l'asservit et le réprime. L’Histoire a montré que le dialogue avec ce régime brutal et criminel ne produit pas de résultats positifs. La dictature bien établie n'a aucun intérêt à une véritable réforme ou une limitation de son pouvoir, et encore moins à y renoncer.

GV: Comment ressentez-vous la récente levée des restrictions relatives aux voyages à Cuba et celle permettant d'effectuer plus facilement des paiements?

AC: La levée des restrictions de voyage et l'accroissement des transferts d'argent avec Cuba depuis les États-Unis [ont] été une aubaine financière pour la dictature cubaine et ont déclenché une vague de répression contre les mouvements d'opposition à Cuba. Dans les deux années depuis que l'administration Obama a unilatéralement allégé les sanctions contre Cuba, les réserves de trésorerie du régime de Castro ont augmenté de plus de 2 milliards de dollars, alors que les arrestations pour raisons politiques sur l'île ont presque triplé. Les touristes américains sur l'île sont emmenés en visite au “village Potemkine” local, et n'ont aucun contact avec les militants démocrates de Cuba. En fin de compte, les touristes américains en visite à Cuba apportent le même soutien à la promotion de la démocratie sur l'île que les plus de 2 millions de touristes par an, venant d'autres pays, ont pu apporter, c'est-à-dire, aucun.

GV: Pouvez-vous nous citer quelques-unes des réponses “créatives” des Cubains de la diaspora à l'embargo ?

AC: Depuis que l'administration Obama a assoupli de façon unilatérale les restrictions de voyage avec Cuba, les exilés cubains n'ont plus à trouver de moyens “créatifs” d'échapper à la loi. Dans le passé, cependant, la méthode la plus courante pour contourner les restrictions de voyage aux États-Unis était de visiter l'île en passant par un pays tiers. Les plus populaires sont le Mexique et les Bahamas, bien que les Cubains vivant dans la partie nord des États-Unis aient aussi pu utiliser le Canada comme un arrêt intermédiaire sur la route vers Cuba.

GV: Pensez-vous qu'il y ait eu un écart entre les différentes générations de Cubains vivant à l'intérieur et l'extérieur de l'île dans leurs attitudes au sujet de l'embargo ?

AC: En ce qui concerne les Cubains en exil, pendant près de deux décennies, nous avons tout entendu et lu à propos de cette communauté qui est censée avoir opéré un changement générationnel d'attitude concernant l'embargo américain contre la dictature de Castro. Il semble que tous les ans, plusieurs sondages sont publiés pour montrer un affaiblissement de la soi-disant «ligne dure et intransigeante” des exilés cubains contre le régime de Castro. Toutefois, si ces sondages prétendent mesurer avec précision ce sentiment parmi les Cubains des Etats-Unis, le sondage le plus précis et le plus fiable, qui est celui de l'isoloir, montre un résultat différent. Année après année, cycle électoral après cycle électoral, les exilés cubains ont massivement voté pour des représentants qui font écho à une ligne dure envers la dictature à La Havane.

En ce qui concerne le Cubains vivant sur l'île, je trouve qu'il est difficile d'obtenir une lecture précise de leurs opinions concernant l'embargo. Les Cubains sont contraints de vivre dans une société privée d'informations et, par conséquent, leurs attitudes sont teintées par la fausse réalité créée par le régime. Par exemple, la grande majorité des Cubains vivant sur l'île ne sont pas conscients que les États-Unis sont l'un des fournisseurs majeurs de l'île en termes d'alimentation, principalement parce que très peu d'entre eux n'ont jamais vu aucune nourriture livrée à Cuba par les États-Unis. Sans que ce soit d'ailleurs de leur faute, on les laisse formuler des avis concernant l'embargo des États-Unis sans même connaître les faits. Personnellement, je donnerais plus de crédit à tout écart entre les générations de Cubains vivant sur l'île, dans leurs attitudes envers l'embargo, si la population avait accès à toutes les informations nécessaires pour se forger une opinion éclairée.

"Department Store, Cuba-Style" - Does the embargo really make consumer goods hard to come by?

"Supermarché, Cuba-Style" – Est-ce vraiment à cause de l'embargo que les biens de consommation sont difficiles à trouver?

GV: Pendant que nous sommes sur le sujet de l'accès à l'information, comment l'embargo a-t-il affecté Internet à Cuba?

AC: Comme tous les accès Internet «légaux» à Cuba sont strictement réglementés par le gouvernement de Castro, je ne vois pas comment la politique américaine jouerait un rôle quelconque dans l'accès à Internet pour le Cubain moyen. Prenons pour exemple le câble en fibre optique entre le Venezuela et Cuba dont l'installation a récemment été terminée et proposant un accès Internet amélioré dans l'île. Après avoir connecté l'installation, le régime cubain a immédiatement annulé tout espoir d'accès à Internet pour ses citoyens en déclarant que tous les accès à Internet seraient réservés exclusivement aux instances gouvernementales.

Par ailleurs, en Janvier 2010, une société basée à Miami, TeleCuba, a obtenu la permission des autorités américaines pour poser un câble à fibre optique entre Key West et La Havane, mais selon les informations, le régime de Castro a refusé de conclure un accord avec cette entreprise. Ajoutez à cela le fait que le travailleur humanitaire américain Alan Gross a été arrêté en 2009 et condamné à 15 ans de prison pour avoir fourni aux Cubains un accès à Internet non filtré et l'évidence devient plus criante : la dictature de Castro ne veut pas fournir aux Cubains un Internet non filtré ou sans restriction accès, indépendamment de la politique américaine menée envers l'île.

GV: L'embargo est-il un enjeu important pour vous dans le cadre des prochaines élections présidentielles américaines ? Pourquoi ?

AC: Pour moi, personnellement, Cuba est un enjeu important dans le cadre des prochaines élections présidentielles américaines. Je voudrais avoir un Président qui s'engage à défendre les droits fondamentaux du peuple cubain et maintienne une position ferme contre un régime tyrannique situé à seulement 145 km (90 miles) de nos côtes. Du point de vue diplomatique, l'embargo reste un outil qui peut aider le gouvernement US à résister à la tyrannie et à promouvoir la défense des droits de l'homme.

GV: Qui aurait tout à gagner d'une levée de l'embargo ? Et qui risquerait d'y perdre ?

AC: Le premier bénéficiaire d'abord et avant tout d'une levée de l'embargo serait la dictature de Castro. Un tel acte serait une aubaine économique pour le régime, le renflouant en devises et lui servant de caution politique, l'histoire ayant prouvé maintes et maintes fois que les castristes utiliseront ces avantages pour perpétuer leur emprise implacable sur le pouvoir et pour maintenir le peuple cubain en esclavage. Les seconds bénéficiaires seraient les compagnies américaines qui auraient la possibilité de conclure des marchés exclusifs avec le gouvernement cubain, et ainsi d'éliminer toute concurrence se rencontrant normalement dans un marché libre. Les consommateurs cubains, comme toujours, ne recevront que peu ou pas d'avantages, comme les accords commerciaux que le régime a précédemment conclus avec le reste du monde l'ont clairement montré.

Les grands perdants seraient le peuple cubain et les militants démocrates sur l'île. La levée de l'embargo ayant donné au régime de Castro un second souffle avec de nouvelles entrées de trésorerie et une influence politique accrue, le gouvernement serait libre de réprimer et de casser toute forme de dissidence en toute impunité, tout en gardant le reste de la population en esclavage. Si les États-Unis cédaient finalement au régime de Castro et levaient l'embargo, il ne resterait plus aucun moyen de pression pour exiger le respect des droits de l'homme par le gouvernement cubain. Les Etats-Unis deviendraient comme le Canada, l'Espagne, ou l'Union européenne : un autre pays ou une autre union plus soucieux de protéger ses intérêts économiques à Cuba que de protéger les droits fondamentaux du peuple cubain.

Rappel : la partie 2 de ce post se penchera sur l'embargo du point de vue d'un blogueur cubain qui vit à La Havane.

Les photos utilisées dans le poste sont : “Embargo” sign, par preservationgal, (CC BY-NC-SA 2.0); “department store cuba-style” par Dean Ayres, (CC BY-NC-SA 2.0). La photo d'Alberto de la Cruz est utilisée avec sa permission.

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