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Tadjikistan : Toujours plus grand !

Comme tout homme politique de la Rome antique qui se respecte, le président tadjik Emomali Rahmon sait que la capitale politique du pays se prête bien aux grands projets de travaux publics ostentatoires. Malheureusement, contrairement aux César, Sylla, Pompée et Caton de la Ville Éternelle, il rechigne à les payer de sa propre poche.

La Bibliothèque nationale du Tadjikistan, considérée comme la plus grande dans son genre d’Asie centrale, illustre bien ce point. L’édifice, mesurant 52 x 167 mètres, a coûté plus de 40 millions de dollars prélevés sur le budget serré de l’État. En outre, le gouvernement tadjik a demandé à la population de remplir les rayonnages avec les livres dont ils veulent se débarrasser ; d’après une information publiée par Kloop.tj, des étudiants universitaires ont été contraints de céder [en anglais] leurs livres.

National Library of Tajikistan. Image from kloop.tj via rfe/rl.

La Bibliothèque Nationale du Tadjikistan. Image de kloop.tj via rfe/rl.

La dette extérieure du Tadjikistan s’élève à 2 milliards de dollars [en anglais]. Le Produit National Brut du pays par habitant tourne actuellement aux alentours de 2 000 dollars, ce qui en fait l’un des pays les plus pauvres au monde, et certainement l’un des derniers à pouvoir s’offrir de telles démonstrations imposantes d’excès architectural.

Mais cela n’a pas l’air de préoccuper Rahmon, à la tête de cette république postsoviétique depuis 20 ans. Certains disent qu’il est contaminé par le « dubaïsme » (en référence à la ville de Dubaï), qui se caractérise par la volonté de construire les projets les plus grands, les plus immenses, les plus larges, les plus longs (et on peut continuer la liste avec tout autre superlatif ayant un rapport avec la taille) de la région, du monde, de l’univers et ainsi de suite. Mais contrairement à la capitale des Émirats Arabes Unis, il n’y a pas d’argent issu du pétrole qui puisse financer de telles constructions.

Hisser le drapeau au sommet du plus haut mât

Lors d’une interview réalisée par Voice of America, dont la vidéo [en anglais] a été publiée sur Youtube, Muhiddin Kabiri, un homme politique de l’opposition, s’exprime au sujet du projet phare du Président tadjik de l’année 2011- construire le plus grand mât à drapeau du monde, s’élevant à plus de 500 mètres et coûtant à l’État environ 3 à 5 millions de dollars  :

Vous connaissez le dicton : les personnes qui sont de petite taille portent de hauts talons dans le but de compenser leur manque en hauteur. Si nous ne parvenons pas à attirer l’attention sur notre économie, tourisme, industrie de pointe, démocratie ou les droits de l’Homme, alors nous devons intéresser nos propres citoyens et les autres par des projets tels que le plus grand mât à drapeau du monde.

Sur sa page Facebook, Zafar Abdullayev, un célèbre blogueur tadjik, propose [en russe] ironiquement une excursion à la plus grande bibliothèque d’Asie centrale, pas très loin du plus grand mât à drapeau du monde :

Demain, j’irai avec mes amis à la Bibliothèque nationale. J’apporterai certains de mes livres. À tous ceux qui le veulent, accompagnez-nous ! Rendez-vous à 10 h 00 derrière la statue d’Ismail Samani [fr]. Les livres vous aident à voir la vie d’un autre côté !

Mais Konstantin Bodarenko [en russe] n’apprécie pas l’idée de céder ses livres :

« Mais je ne veux pas donner mes livres, qui en aura besoin là bas ?

Abdullaev jure [en russe] que cette visite groupée à la bibliothèque sera :

visible depuis tous les coins de la ville, ne nous confondez seulement pas avec le mât.

Ce à quoi répond Rustam Rahmatov [en russe] :

« Juste au cas où… Je hisserai le drapeau de mes mains et Zafar sera tout en haut du mât !

Abdurahmon Rahmonov [en tadjik] possède une opinion positive concernant l’exercice :

Grand Zafar, tu travailles pour le bien de la future génération ! S’ils ne lisent pas aujourd’hui, ils n’auront pas de meilleur avenir. Si Dieu le veut, le nombre de lecteurs augmentera.

Les régimes instables n’apprécient pas les média indépendants

Même plaisanter sur le « dubaïsme » du gouvernement devient de plus en plus difficile dans le climat politique actuel au Tadjikistan. Le mécontentement intérieur continue à croître, Douchanbé a bloqué ponctuellement Facebook [en anglais], mais les utilisateurs ont pu se connecter au site grâce à des serveurs proxy jusqu’à ce que le blocage soit levé grâce à l’OSCE [en anglais] au début du mois dernier.

Le régime de Rahmon est préoccupé à cause du réseau social car les Tadjiks ont l’habitude de l’utiliser comme un forum pour parler des questions sociales pressantes ainsi que des problèmes politiques. Des pages du site telles que « La révolution au Tadjikistan en 2012 » [en anglais], bien que peu visitées, ne mèneront probablement pas à un adoucissement de la position du gouvernement concernant les média sociaux dans le long terme.

Le blocage fait partie d’une plus vaste campagne de répression de la liberté de publication qui a commencé au début mars de cette année. Le site Zvezda.ru [en russe], qui a posté un article prédisant la chute du régime de Rahmon, et celui de CentralAsia.ru [en russe] ont été interdits d’accès, tandis que ferghana.ru [en anglais] a été pendant longtemps bloqué dans le pays.

Au delà de la censure des écrits, les autorités tadjiks ont inauguré une campagne systématique contre la liberté de religion dans ce pays à prédominance musulmane. Le 20 mars, un rapport du gouvernement des Etats-Unis a placé [en anglais] le pays dans le top 16 des pires violateurs des libertés religieuses dans le monde, indiquant un autre record à battre pour la famille au pouvoir.

Faraud lors d’une récente interview à Euronews, Rahmon a affirmé [en anglais] qu’il n’y aurait pas de « raccourci vers la démocratie » dans son pays. En parlant des dernières élections présidentielles et parlementaires en Russie [fr], il a ajouté :

Il est impossible de [créer] une démocratie de style européen ou américain en Russie ou dans d’autres républiques soviétiques en un jour ou deux, c’est juste un rêve.

Au départ, il en était de même pour le plus grand mât à drapeau du monde :

'The highest unsupported flagpole in the world, in Dushanbe'. Image by Radioi Ozodi (RFE/RL).
‘Le plus grand mât à drapeau autoporteur du monde, à Duchanbé’. Image de Radio Ozodi (RFE/RL).
Note de l'auteur : le journaliste Tohir Pallaev a contribué aux traductions de cet article.

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