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Russie : Tomates et “toussovkas” sur la Toile

Catégories: Europe Centrale et de l'Est, Russie, Cyber-activisme, Histoire, Humour, Jeunesse, Liberté d'expression, Manifestations, Médias citoyens, Politique, RuNet Echo

[Liens en russe, sauf mention contraire] A première vue, le mouvement de protestation russe a l'air moderne et de grande ampleur. Ce qu'il est indubitablement. Des foules de participants. De charismatiques jeunes leaders, des députés respectés. Des médias sociaux utilisés sous toutes leurs formes pour se contacter, s'organiser et discuter. Une contestation qui s'inscrit dans des mouvements globaux : depuis le soutien à “Occupy” (le mouvement international de protestation contre les inégalités sociales et économiques) jusqu'aux événements de la place Tahrir et au Printemps arabe.

Dans toute cette agitation, on en oublierait presque le noyau de la contestation:  des révolutionnaires “professionnels”, des leaders jeunes ou âgés, des activistes et reporters, des analystes et blogueurs ; bref, toute la “toussovka” (communauté) politique russe – s'active sur la Toile depuis plus de dix ans déjà. Quelques-uns bloguent depuis le début. C'est vrai, l'infrastructure du Net a eu le temps d'évoluer au cours de ces dix années. Mais la “toussovka” n'en continue pas moins de s'épanouir, vraisemblablement à cause des particularités de la blogosphère russe, comme ce phénomène de la plateforme de blogs Live Journal, [1]sur lequel elle est longtemps restée un peu bloquée.

Pourtant, la scène politique est loin d'être sclérosée. Les relations entre blogueurs ont changé, ainsi que les noms des comptes. Certains ont perdu leur popularité ; d'autres ont changé d'opinions et de bord. Mais dès ses tout débuts, la Toile russe dans sa globalité était un modèle de modernité. Prenez n'importe quelle figure de la récente contestation [2]. Oleg Kachine (journaliste) tient un Live Journal depuis 2002 [3], tout comme Sergueï Parkhomenko [4] (éditeur et journaliste). Ilia Yachine [5] a commencé à tenir un blog en 2004 (avant de devenir un jeune politicien prometteur). Alekseï Navalny [6](blogueur, un des leaders de la récente contestation avec Sergueï Oudaltsov, du Front de gauche) et la femme d'Oudaltsov, Anastasia, [7], se sont mis à bloguer en 2006, un an après Ilia Ponomarev [8] (député Russie juste, centre gauche) et Garry Kasparov [9].

Ou bien, prenez les détracteurs du mouvement, tel l'ex-nasbol (1) Stas Yakovlev, aujourd'hui passé dans le camp pro-gouvernemental du Choix démocratique de Russie : il a ouvert son blog sur Live Journal en 2004, [10] en même temps que le partisan affiché du Kremlin Maxime Kononenko [11] [en anglais] (plus connu à l'époque sous le nom de Mr. Parker) et Konstantin Rykov, [12] qui étaient déjà des blogueurs connus il y a une décennie (tous deux ont depuis abandonné leur Live Journal).

A l'époque déjà, les gens ne se contentaient pas de bloguer sur la même plate-forme, mais discutaient entre eux et s'entraînaient mutuellement dans des polémiques. Si l'on retourne un instant sept ans en arrière pour voir qui étaient les principaux”agitateurs” et activistes de la Toile, on retrouve en grande partie les mêmes personnalités et opinions (même si Kachine a fait la girouette pour qu'on ne s'ennuie pas).

[13]

Capture d

Sachant cela, on ne sera peut-être pas surpris d'apprendre que l'individu qui a jeté dimanche dernier des tomates sur Ilia Yachine et la journaliste et écrivaine Youlia Latynina avait fait exactement la même chose il y a sept ans. Andreï Morozov (dit “Mouzr”), qui blogue sous le nom de kenigtiger [14], s'est approché, vêtu de la même veste qu'il y a sept ans, des manifestants regroupés au pied de la statue du poète kazakh Abaï Kounanbaiev (d'où le nom de l'action, “Occupy Abaï”) pendant la “Promenade de contrôle” (2). Après avoir jeté des tomates sur les deux orateurs (qui étaient côte à côte), il s'est fait intercepter par les manifestants, [15] qui l'ont pris pour un “Nachi” (jeune pro-Poutine). Oleg Kachine a rappelé ce petit incident dans son blog, [15] pensant que la jeune génération l'ignorait.

En effet, en été 2005, Morozov avait eu son heure de gloire sur la Toile russe avec son “Blitzkrieg rouge”. Après la “révolution orange”, c'était l'été de tous les espoirs, l'été des jeunes espoirs de la politique… et l'été des tomates. Le “Blitzkrieg rouge”, [16] ainsi Morozov avait-il baptisé son groupuscule national-stalinien, [17] semble tirer sa notoriété surtout de sa stratégie du lancer de tomates sur ses adversaires idéologiques et politiques.

Cet été-là, il y eut plusieurs victimes de ce que Marozov appelle plaisamment “le tomato-terrorisme” [18]. Le premier fut Yachine, ensuite il y eut le leader de la section jeunes de Yabloko (parti de centre droit), puis un membre d’Oborona (“Défense”), mouvement de jeunes nationalistes calqué sur Pora ! (Ukraine) et Otpor (Serbie). Le 20 juin 2005, Oleg Kachine en disait ceci : [19] “Des inconnus ont bombardé des manifestants d'Oborona avec des tomates (fraîches, très bonnes).” Par la suite, Ilia Yachine a divulgué le nom du “terroriste” [20], en qui il avait reconnu un activiste de l'Union eurasienne de la jeunesse (mouvement d'extrême droite).

Morozov passa une journée en détention [21] et, via son blog, [22] (supprimé en 2009, archivé par les services de Live Journal Russie, voir lj.rossia.org [23]), reconnut le lancer de tomates mais nia être membre d'une quelconque formation politique :

И, вообще, дорогие “оранжисты”: привыкайте к факту, что кто-то может бросить помидор в вас без политической выгоды, а просто – от чистого сердца, исходя из эстетических соображений.

Cher “orangistes”, sachez que l'on peut vous balancer des tomates dessus sans message politique, mais juste comme ça, pour la beauté du geste.

C'est peut-être suite aux réactions amusées de la blogosphère que quelques jours plus tard, il “entomate” [24] le rédacteur en chef d'un titre à scandale, le Moskovskij Konsomolets, pour un article sur la Deuxième Guerre mondiale avec lequel il n'est pas d'accord – l'auteur y exprime l'opinion pour le moins douteuse que l'URSS aurait dû se rendre à l'Allemagne, et a été bombardé de crème glacée [25] (par un autre activiste) le jour même. Ensuite vient une tentative [26] de Morozov pour “entomater” Youlia Latynina (qu'il rate), elle aussi dans le collimateur du “Blitzkrieg rouge” pour révisionnisme au sujet de la 2e Guerre.

[27]

Ilia Yachine, du mouvement Solidarité, 23 novembre 2008, photo Lena Lebedeva-Hooft, CC BY-SA 3.0; Wikimedia Commons.

Parallèlement, Morozov se signale dans une autre action d’Oborona, où il offre des tomates à Yachine au lieu de les lui jeter dessus. [28]Stratégie qu'il reconduit [29] à une séance d'autographes de Maxime Kononenko (pour son recueil de phrases de Poutine édité par Parkhomenko). En août, l'”entomatage” [30] de l'ambassade de Pologne [31] (après un scandale impliquant des enfants de diplomates russes en Pologne) vaut à Morozov et à son complice trois nuits en détention provisoire.

Parti purger sa peine en 2007, Morozov avait disparu des écrans radars. Libéré en 2009, il reprend son blog. La plupart des manifestants présents le jour de son dernier coup d'éclat n'avaient jamais entendu parler de lui. Même ceux qui l'ont reconnu ont eu du mal à le croire. “M…, le mec qui a jeté des tomates à Yachine, c'est le fameux Mouzr ? Ça alors !” tweete Kachine [32]. “C'est bien le même Mouzr ?”, demande Rykov, [32] dans un accès de nostalgie.

Et en effet, les petites provocations de Morozov ne sont pas dénuées de romantisme. Bien sûr, des questions demeurent. Agit-il pour le Kremlin ou bien pour son propre compte ? Est-il sincère, ou bien est-ce un “troll” de génie ? (Des questions restées sans réponse il y a sept ans. Kachine conclura plus tard : “… le jour d'aujourd'hui est le même qu'hier”. [33]

(1) Nasbol : contraction de “national-bolchevique”, parti fondé par Edouard Limonov.
(2) Après les arrestations arbitraires lors du mouvement de contestation, l'écrivain Dmitri Bykov a organisé une Promenade de contrôle pour vérifier si on avait le droit de se promener dans les rues.
(3) Yabloko : parti libéral centriste ; on peut lire à son sujet le billet “Les déclarations de Yavlinski divisent l'opposition” sur Global Voices.