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Russie : Questions à Tina Kandelaki

Tina Kandelaki est une personnalité aux multiples facettes. Non contente d'être journaliste, animatrice de télé, copropriétaire de la société Apostol Média et blogueuse bien connue, elle est aussi depuis peu une figure politique en vue.
Son compte Twitter, @tina_kandelaki, affiche près d'un demi-million de followers, et son Live Journal a reçu plus de 128 000 commentaires depuis sa création. Kandelaki a fait la une de l'édition russe du magazine
Maxim et, en affichant son soutien à Russie unie et Vladimir Poutine, a suscité des réactions parfois hostiles de la blogosphère russe. Mi-mai, RuNet Echo, un projet de Global Voices, a posé quelques questions par mail à Kandelaki. Un échange que nous reproduisons ci-dessous.

Tina Kandelaki. photo W Communications, droits réservés.

Madame Kandelaki, Global Voices vous remercie d'avoir bien voulu répondre à cette interview ; nous sommes très heureux de discuter avec vous de vos activités de journaliste et de vos prises de position sur la Toile russe.

Merci de votre invitation.

En janvier dernier, la radio Echo de Moscou et d'autres médias ont publié un top 100 des femmes russes les plus influentes, où vous occupez la 28e place. Le gouverneur de Kirov, Nikita Belykh, a commenté ce classement en disant que votre “capacité de travail et [votre] énergie ne sont pas des caractéristiques féminines”, et que vous avez une façon de penser typiquement masculine. Comment recevez-vous ce jugement ? Le fait d'être une femme représente-t-il un handicap ou un atout dans votre domaine professionnel ?

J'ai de bonnes relations avec Nikita Belykh, et je dirai honnêtement qu'il m'a bien jugée. Comme j'ai commencé à travailler assez jeune, j'ai acquis quelques traits masculins : je suis indépendante et je sais me défendre. A l'heure actuelle, je ne réponds pas seulement de ma propre famille, mais aussi des 280 collaborateurs de ma société Apostol. Je n'ai pas peur d'être responsable d'un grand nombre de personnes. Etre responsable veut dire aller de l'avant.

Au cours des six derniers mois, votre soutien public à Russie unie et à Vladimir Poutine vous a valu d'être comparée à Xenia Sobtchak qui, elle, a récemment pris parti pour l'opposition. Pensez-vous que vous risquez de vous trouver politiquement en concurrence? Quelle que soit votre réponse, positive ou négative, pourquoi les commentateurs vous prêtent-ils des relations inamicales ?

Xenia et moi étions collègues et partenaires. A un certain moment, j'ai décidé de ne plus travailler pour la télévision de divertissement et de monter ma propre entreprise. La formation est un sujet qui m'intéresse, et j'ai donc lancé mon talk-show culturel pour enfants intitulé “Le plus intelligent”. En voyant combien tous ces enfants étaient doués, j'ai eu envie de trouver une façon de les aider à réaliser leur potentiel. En 2009, Dmitri Medvedev m'a proposé d'entrer à la Commission du développement de la formation de la Chambre sociale de Russie. Pour moi, l'entreprise et le social sont deux univers qui sont liés et qui m'attirent. Xenia continue ses activités dans les médias de divertissement, mais ne sommes pas en concurrence politiquement, et nous n'avons jamais parlé politique. Le fait est que nos vues divergent quant à ce qui est bon pour le pays et son avenir. Quant aux commentaires, je dirais qu'il n'ont rien d'étonnant – Internet est une sphère très sensible, et les internautes s'intéressent à tout ce qui se passe, mais ne l'interprètent pas toujours de façon juste.

Votre projet “Politique virtuelle” a débuté comme un feuilleton sur le Net, avant de passer sur une chaîne de télé. L'émission de Xenia Sobtchak, “GosDep” (au titre ironique : contraction russe du “Département d’Etat” américain supposé financer
l’opposition au Kremlin) a commencé sur MTV Russie, puis a été rapidement supprimée, et enfin reprise sur Internet, sur Snob.ru . A votre avis, pourquoi vos deux programmes ont-ils pris des directions diamétralement opposées, le vôtre passant d'Internet à la télé, et le talk-show de Sobtchak suivant le chemin contraire ?

Franchement, je ne crois pas que l'on puisse comparer ces deux projets. Pour “GosDep”, Sobtchak n'avait tout simplement pas le choix : c'était la diffusion en ligne ou l'arrêt de l'émission. “Politique virtuelle” est le premier talk-show russe à avoir acquis une telle popularité à ses débuts sur le Net. Son audience le rendait intéressant pour les télés, et j'ai donc pu le vendre à l'une d'elles.

Faisant allusion à une tendance violente sur Internet, qui prône l'intimidation, voire le meurtre, vous avez souligné, au cours de derniers mois, dans votre blog et ailleurs, l'influence potentiellement dangereuse d'Internet sur les jeunes. Les opposants au régime, eux, voient souvent Internet comme un moyen de contourner les canaux contrôlés par le gouvernement, et d'offrir à tous un accès à une information non filtrée, qui à leur avis augmente les chances de l'opposition par rapport au Kremlin. Qu'en pensez-vous, le développement d'Internet peut-il influencer politiquement la nouvelle génération de citoyens russes ?

Comme je l'ai déjà dit, je n'ai aucun doute sur le fait qu'Internet soit un futur média de masse. Il permet une véritable liberté d'expression. En février, j'ai été invitée à l'émission de Vladimir Pozner [“Vremena”, très populaire] et nous avons parlé des aspects politiques et sociétaux de mon travail. A ma grande surprise, un bout de l'émission où je parlais d'Alexandre Navalny [blogueur et opposant très connu] a été coupé au montage. Mais la version intégrale n'en est pas moins disponible sur Internet.
En outre, Internet offre aux gens la possibilité à la fois de créer un contenu personnel et de réagir rapidement aux informations et aux événements. L'auteur d'un post peut s'attendre à des retours rapides et fluides. En même temps, cette liberté totale a son revers : Internet s'avère un gigantesque terreau pour la diffusion de contenus dangereux. Les adolescents qui veulent se moquer de leurs camarades postent une vidéo sur le Net. Le plus effrayant, c'est que ces vidéos récoltent un nombre énorme de visionnages, et ce genre de comportement devient un exemple pour les adolescents. Il faut prendre tout cela en compte pour contrôler ce genre de contenus. Nous devons trouver un équilibre ente la liberté d'expression et le contrôle des contenus nocifs. Venons-en à l'influence d'Internet sur la politisation des citoyens. Il est évident que c'est grâce aux réseaux sociaux que la récente mobilisation pacifique a eu lieu. Le gouvernement a absolument besoin d'une interaction avec les citoyens, pour qu'ils retransmettent leurs vrais besoins.
Le citoyen a le droit d'exprimer son opinion, mais c'est à la société civile d'influer sur les décisions clés du président et du gouvernement, de façon à faire évoluer notre pays.

En décembre 2011, dans une interview à Roman Dobrokhotov*, vous avez dit que “faire la preuve des fraudes [électorales] est le travail des juristes, et non des journalistes et des blogueurs”. A quoi vous ajoutez : “Mais ils ont [les journalistes et blogueurs] un rôle très important à jouer dans ce processus”. A votre avis, quel devait être ce rôle des blogueurs dans les récentes élections russes ?

La grande caractéristique des blogueurs, c'est de pouvoir donner un avis personnel sur un événement. Deuxièmement, les réseaux sociaux sont un univers très dynamique, et l'information peut être publiée tout de suite. Les journalistes, eux, peuvent twitter depuis leur conférence de rédaction, puis s'aider de ces tweets pour écrire leurs articles. Il est donc très important que les blogueurs apportent un éclairage honnête, parce que leur champ de vision dépasse celui des journalistes.

Dans la même interview, vous dites craindre que des élections des gouverneurs au suffrage direct “ne réveillent [en Russie] le problème des souverainismes régionaux”. Vous savez certainement que Poutine a récemment chargé le ministère du Développement économique d'élaborer une loi sur la création d'une compagnie d'Etat qui surperviserait le développement de la Sibérie orientale et de l'Extrême Orient russe. Est-ce là une tentative d'instaurer cet éventuel “souverainisme” que pourrait faire ressurgir l'élection des gouverneurs ? Que répondez-vous aux critiques qui voient dans cette nouvelle compagnie d'Etat un moyen pour Moscou de contrôler la partie orientale du pays?

Vous savez, je crois qu'il est trop tôt pour porter un jugement sur la nouvelle structure. Les innovations se heurteront toujours au conservatisme : les gens ont peur de la nouveauté, et critiquent sans même comprendre de quoi il retourne.
En pratique, nous avons déjà tout un tas de structures d'Etat très efficaces pour aider des entreprises qui stagnent depuis des années à progresser. Ces structures d'Etat servent de garants pour les investisseurs étrangers et permettent l'apport de nouvelles technologies et de capitaux dans l'économie russe. Nous allons donc suivre de près le développement de ce projet.

Vous vous êtes montrée très active au sein du groupe de surveillance des élections russes, “Pour des élections sans fraudes” (“Za tchestnye vybory), en mars dernier. Quelques jours avant les élections, vous invitiez certains opposants à venir à votre local, même si Georgui Albourov, coordinateur de RosVybory (“ElectionsRusses”, initié par Alexandre Navalny), a finalement refusé au motif que Za Tchestnye Vybory est un “sous-marin du Kremlin”. Vous avez toujours réfuté ce genre d'accusations, mais chacun sait que vous avez des liens privilégiés avec des personnalités du gouvernement. D'ailleurs, vous avez dit à Dobrokhotov que “l'on peut écrire tout ce qu'on veut sur Twitter ou dans un blog, mais pour résoudre concrètement un problème, il faut se mettre en relation avec les autorités pour qu'elles accélèrent le processus”. Selon vous, pourquoi les opposants voient-ils dans votre “relation avec les autorités” une preuve que vous êtes sous leur contrôle ?

C'est très simple. Ce contrôle peut se faire par deux moyens : par l'argent ou par la force. Je ne reçois du pouvoir ni financements ni influences. J'ai ma propre entreprise, qui rapporte des bénéfices substantiels ; ma société n'a aucun contrat avec l'Etat, et je ne suis pas fonctionnaire. C'est vrai, en tant que membre de la Chambre sociale, je peux avoir affaire à des politiciens haut placés et résoudre plus vite certains problèmes, mais c'est un rôle sociétal.
J'ai travaillé à la résolution des problèmes du Corps des Cadets moscovite, pour son nouveau bâtiment. La construction est censée durer treize ans. Une somme de 1,7 milliard de roubles (env. 42,5 millions d'euros) a été investie, mais les travaux sont bloqués. Le chef du Corps de Cadets voulait que j'examine la situation, et j'ai fait quelques demandes aux autorités moscovites. Lors de ma rencontre avec Dmitri Medvedev, cette question a été évoquée, et une solution a été trouvée. Voilà une exemple de ma soi-disant “proximité” avec le pouvoir. Pour ma part, je considère qu'il n'y a pas à craindre ce genre de lien avec les autorités, qui est positif.
D'un autre côté, je suis entièrement d'accord avec Dobrokhotov. C'est à nous de construire le dialogue avec les autorités. Aujourd'hui, le gouvernement n'est plus aussi intouchable qu'il y a cinq ans. Il y a un moment où la distance se réduit, les gens veulent parler avec les autorités, veulent participer à des changements qui concernent aussi bien leur vie que le le pays. J'espère que le gouvernement y est prêt. Nous avons en projet plusieurs innovations qui, si elles reçoivent suffisamment d'écho, seront transmises à la Douma. J'espère que de telles initiatives vont devenir de plus en plus nombreuses, ce qui changera les formes d'interaction politique et sociale.

* Blogueur russe de l'opposition et leader du mouvement d'opposition My (“Nous”), Ndlt.

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