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Ukraine : L'homophobie met d'accord députés et opinion publique

Catégories: Europe Centrale et de l'Est, Ukraine, Droit, Droits humains, Élections, Gouvernance, Homosexualité (LGBT), Liberté d'expression, Manifestations, Médias citoyens, Politique, Relations internationales

Les liens sont en anglais ou en ukrainien.

La première édition de la Gay Pride à Kiev, autorisée par la mairie, devait avoir lieu [1]le dimanche 20 mai. Par peur des attentats, les organisateurs en avaient gardé les détails secrets au maximum, [2]mais ces précautions n'ont pas empêché [3] certains de leurs adversaires de se manifester. Peu après avoir annoncé l'annulation de la manifestation, Sviatoslav Cheremet (directeur du Forum gay d'Ukraine) a été violemment agressé [4] et tabassé [5] par un groupe d'hommes masqués (l'agression est visible en vidéo ici [6]).

Le sentiment homophobe est largement répandu en Ukraine, et deux manifestations organisées par les anti-LGTB ont eu lieu à Kiev le jour même où était prévue la première Gay Pride.

Sur la plate-forme LiveJournal de la communauté interesniy_kiev (“Kiev intéressant”), la blogueuse elektraua a publié un reportage photo [7] [en russe] sur l'un de ces événements. On y voit des slogans tels que “Papa maman c'est bien, papa papa c'est mal”, “L'homosexualité représente une menace pour la sécurité nationale”, et “L'amour contre l'homosexualité”. Quelques mariées en blanc sont présentes, accompagnées d'hommes qui portent le drapeau de l'Ukraine.

A la fin de son post, elektraua demande à ses lecteurs de faire part de leur opinion sur une éventuelle Gay Pride. La discussion a reçu 357 commentaires, dont certains trop haineux pour être retranscrits ici. On trouvera ci-dessous une petite sélection d'extraits du débat [en russe et en ukrainien].

art_e_midde:
[…] Je suis bien content que la Gay Pride soit annulée. Et surtout, que les gens de notre pays ne changent pas d'avis [en faveur d'une plus grande tolérance] tellement à la mode ces derniers temps, et que la majorité continue à défendre la famille traditionnelle. […]

davert:
Peut-on parler de famille traditionnelle quand le père et la mère sont divorcés ?

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vana_ta11inn:
Je pense que c'est l'armée américaine qui a la meilleure approche possible : “don't ask – don't tell” […] (“Ne rien demander, ne rien dire”)

keidere:
[…] Le seul problème avec les mariages gays, pour autant que je sache, c'est l'impossibilité d'obtenir des “droits légaux” pour le partenaire. Il y a des gens qui sont restés ensemble de longues années, et quand soudain arrive un malheur à l'un, l'autre n'a même pas le droit, par exemple, de venir le voir aux urgences ni de prendre aucune des décisions qui reviennent à l'époux ou aux proches quand la victime n'est pas en état de s'exprimer… C'est tragique.

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gwinplane:
Pourquoi voulez-vous exhiber votre sexualité ? Nous autres hétérosexuels, nous ne prenons pas n'importe quel prétexte pour parader. Et si on voit l'homosexualité comme une déviance, une maladie, alors organisons une Sida Pride, une parade pour les cancers, et aussi toutes les maladies répertoriées dans le dictionnaire médical… Il sont libres, qui va les en empêcher ? La loi [qui interdit les relations homosexuelles] est abrogée depuis longtemps… La Gay Pride est nuisible, une seconde de relâchement, et demain n'importe lequel de nos enfants, après avoir été témoin d'une telle infamie, pourra commencer à avoir des hésitations quant à sa propre sexualité. […]

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kikikmor:
De quelle Gay Pride parle-t-on, dans un pays dont la capitale est en train de devenir la capitale mondiale du tourisme sexuel ! Les Ukrainiennes ne laisseraient aucune chance à la concurrence !
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askai_1:
Partons du principe que c'est simple : certains considèrent de telles manifestations comme une propagande pour des relations sexuelles non traditionnelles, d'autres estiment qu'elles font partie de leur droit à s'accomplir. Ca me rappelle l'histoire des mosquées en Suisse, où pour les uns, construire des mosquées était leur droit, tandis pour les autres, il s'agissait d'une propagande pour l'islam. La société n'est pas une et indivisible, les conflits… existeront toujours. Comment réagit une démocratie européenne comme la Suisse ? Elle organise un référendum et la minorité se plie au choix de la majorité, en se basant sur le résultat du référendum.

badevlad:
Je ne crois pas qu'un référendum soit nécessaire. Les choses sont assez claires sans. Quand la majorité pense comme ça, il serait suicidaire d'organiser une Gay Pride.

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tv2015:
Aujourd'hui ce sont les gays qui demandent l'égalité des droits, et demain ce sera les zoophiles qui déclareront faire partie intégrante de la société et insisteront pour se marier avec des animaux… Et il y en aura d'autres, exactement comme ici, qui feront tout pour prouver qu'ils sont des êtres humains comme les autres, qui paient des impôts, mais sont juste différents… [Mamma mia], et tout ça dans un pays où le déclin de la natalité est catastrophique !  

stanislav_ab:
Le déclin de la population est dû surtout au fait que les gens quittent un pays conservateur et qui n'offre pas de perspectives. Les gens n'ont pas d'enfants parce qu'ils ne peuvent pas [se permettre de] les nourrir. … Jugeons sur les actes, et non sur les idées : si la communauté [des gays] se conduit d'une façon antisociale et agressive, il faut la traiter en conséquence. Mais la plupart d'entre eux s'avèrent productifs et créatifs […].

Olena Bilozerka [8]a mis en ligne un reportage photo [9]sur l'autre manifestation anti-LGTB du 20 mai, la Marche pour une jeunesse saine, qui mêlait revendications contre le régime et slogans racistes ou xénophobes. Bilozerka donne son opinion personnelle sur la Gay Pride.

[…] Je suis contre toute forme de persécution contre ceux qui sont d'une orientation non traditionnelle, mais je suis aussi catégoriquement opposée aux manifestations gays, parce que je trouve qu'elles symbolisent la dégradation du pays dans lequel elles sont lieu.

Elle explique ainsi le fait que les autorités n'aient pas interdit les événements
du 20 mai à Kiev :

[…] Les raisons pour les autoriser sont compréhensibles – [le président Victor Yanoukovitch] veut maintenir en prison certains prisonniers politiques, dont [l'ancienne Première ministre Youlia Timochenko], [en négociant en échange avec l'Europe] la tenue de gay-parades. [Son objectif est], à travers ces manifestations, de montrer que l'Ukraine a atteint le niveau de démocratie adéquat. :( […]

A en juger par l'activité législative récente, les représentants des principales forces politiques en Ukraine se soucient assez peu de ce que l'Europe peut bien en penser ; à seulement cinq mois des  élections législatives du 28 octobre, [10]ils semblent plutôt en phase avec la partie conservatrice de leur électorat.

Le 20 juin 2011, des députés du parti des Régions, [11]du Parti communiste, [12]de l'Union pour la défense de la Nation [13]et du Mouvement Ioulia Timochenko [14]ont proposé de modifier un certain nombre de lois [15]visant à interdire “la propagande de l'homosexualité” (projet de loi n°8711). Le 16 mai 2012, la Commission parlementaire pour la Liberté d'expression et l'Information a relevé plusieurs incohérences dans le document reçu et recommandé de le retravailler en vue d'une seconde lecture.

Volodymir Ariev, député de l'Union pour la défense de la Nation et journaliste réputé, a écrit [16]sur sa page Facebook le 20 mai dernier :

[…] Je ne veux pas voir deux [homosexuels] s'embrasser en public sous les yeux de mes enfants. C'est contraire à la nature, à la loi de Dieu (et je suis croyant), cela m'offense – et pourquoi n'y aurait-il personne pour prendre ma voix en compte ou me refuser le droit [d'avoir cette opinion] ? Cela semble-t-il “mauvais” à quiconque ? Mais cette opinion existe, et mon droit de l'exprimer est celui d'une personne libre. De même, je suis contre l'adoption d'enfants par des homosexuels. Si vous voulez [avoir des enfants], ayez les vôtres, si vous le pouvez. […]

Le 30 mars 2012, Vadim Kolosnitchenko (député du parti des Régions, opposé à Volodymir Ariev sur l'échiquier politique), soumet un projet de loi [17] en vue de “l'interdiction de la propagande de l'homosexualité s'adressant aux enfants” (n°10290). Dans une note explicative publiée à la fois sur le site du parlement ukrainien [18] et, en version abrégée, sur le blog de Kolosnitchenko [19] dans la Pravda ukrainienne, l'auteur du projet de loi, imputant “la chute morale et religieuse de l'Ukraine”, à une “ouverture à l'accès à une information venue de l'étranger et aux activités de certaines organisations étrangères […], qui imposent [des idéologies étrangères] au peuple ukrainien” :

[…] L'une des conséquences négatives du processus de libéralisation de l'Ukraine est de populariser l'homosexualité, en en faisant la propagande dans toutes les couches du corps social. […]

Kolesnichenko fait aussi mention d'initiatives anti-LGTB des législateurs lituaniens, slovènes et russes (voir billet GV sur cette question [20]) allant dans le même sens, ainsi que d'émeutes anti-Gay Pride à Belgrade, Serbie (voir billet GV ici [21]).

Le 23 mai, la commission d'experts parlementaires rend publique son évaluation [22]du projet de loi Kolosnitchenko [si le lien ne fonctionne pas, remplacer l'extension .rtf par .doc], concluant que celui-ci devrait être éliminé à cause de nombreuses ” lacunes grammaticales, stylistiques et autres” (parmi elles, une coquille dans le mot ukrainien signifiant “lesbienne”, dans la définition de l'homosexualité de l'Article 1, orthographié «лісбеянство» au lieu de «лесбіянство», et parce que “si nécessaire, les questions [dont traite le projet de loi] peuvent être réglées par des amendements aux lois existantes, sans en passer par une loi spécifique distincte.”

Cette dernière remarque de la commission d'experts semble faire allusion au projet de loi n°8711, initiative collective de députés ukrainiens connus pour leurs désaccords parfois violents sur nombre de questions. (Par exemple, le 24 mai une bagarre spectaculaire [23] a eu lieu en plein parlement [ici en vidéo [24]]. On y retrouve Vadim Kolesnitchenko, coauteur du projet de loi sur les langues officielles [25], proposée et “discutée” par les députés les jours précédents.)