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Taïwan : une démocratie à deux visages ?

(Billet d'origine publié le 2 juillet 2012)

Dans quelle mesure une culture confucianiste distincte peut-elle exister et est-elle incompatible avec des valeurs civiques et démocratiques ? C'est le sujet de recherche du livre de Doh Chull Shin, Confucianism and Democratization in East Asia (Confucianisme et democratisation en Asie de l'Est) qui s'intéresse aux pays de  “l'Asie confucéenne”, soit la Chine, le Japon, la Corée, Singapour, Taïwan et le Vietnam. Sa principale conclusion est que, si un héritage confucéen est incompatible avec la démocratie occidentale libérale et juridique, en ce qu'il place le bien-être collectif au-dessus des libertés individuelles, il pourrait être reformulé en une démocratie communautaire qui soutient la force de la famille et favorise par là la confiance et la tolérance dans la société en général.

En mai de cette année, la visite de Han Han a suscité un débat sur la relation entre la culture chinoise et la vie démocratique à Taïwan. Etant le blogueur le plus populaire de Chine continentale, son billet Vents du Pacifique ( traduit en anglais par le South China Morning Post), a reçu de nombreuses réponses des deux côtés du détroit de Taïwan. Il y dépeint la gentillesse et l'honnêteté des Taïwanais –   par exemple un chauffeur de taxi est revenu à l'hôtel où logeait Han Han pour lui rendre son téléphone portable oublié –  et y oppose la disparition sur le continent des vertus chinoises, pourtant ancrées :

Je vis dans un pays qui a traversé des décennies de mouvements politiques et de luttes brutales. Il semble parfois que nous sommes maintenant destinés à une ère prolongée de cupidité et d'égoïsme.

Je tiens à remercier Hong Kong et Taïwan de protéger la culture chinoise. Ils ont conservé les vertus du peuple chinois, empêché la destruction de nombreuses qualités traditionnelles.

La culture, un système juridique, et les libertés sont les piliers d'une nation. Les autres pays ne vont pas nous respecter seulement parce que notre nouvel argent nous permet d'acheter toutes leurs super voitures de sport et des yachts ultra-luxueux.

Han Han rencontre le Président Ma en mai 2012. Photo Bureau de la Présidence de Taïwan.

Han Han rencontre le President Ma en mai 2012. Photo du bureau du président de Taiwan.

Le post a tellement attiré l'attention que le président taïwanais Ma Ying-Jeou l'a mentionné lors de son discours d'investiture le 20 mai 2012. Il cite Han Han observant que la gentillesse et l'honnêteté, les valeurs au centre de la culture chinoise, sont toujours vivantes à Taïwan. Il a en outre  établi un lien entre ces valeurs traditionnelles et l'esprit civique et la démocratie:

Taïwan a trois traits culturels : tout d'abord l'esprit civique profondemment ancré, ensuite la culture traditionnelle bien préservée et enfin les liens et transition entre tradition et modernité sont sophistiqués. La démocratie a créé notre société civile d'aujourd'hui. C'est une société civile dans laquelle l'atmosphère d'ouverture et l'esprit de liberté sont devenus le terreau proprice à la créativité. Dans ce terreau d'ouverture et de liberté, nous n'avons pas seulement préservé la culture traditionnelle – comme l'opéra taïwanais et les marionnettes – mais également développé des marques contemporaines, comme Cloud Gate Dance Theatre and les Percussion Ju. D'une part, nous poursuivons la haute technologie et l'internationalisation, tandis que l'autre, nous soutenons l'accès aux activités culturelles.

Han Han et le président Ma ont tous deux dépeint Taïwan comme une société profondément ancrée à la fois dans la culture chinois et dans les valeurs civiques et démocratiques occidentales.  Mais ce qui reste flou c'est si il existe un lien entre les deux. Un certain nombre d'auteurs pensent qu'il y a une confusion entre la vertu civique et la vertu traditionnelle chinoise.

L'écrivain taïwanais Lin Shu Shu, par exemple, pense que la gentilesse dont Han Han a fait l'expérience à Taïwan n'a aucun rapport avec la culture traditionnelle chinoise ; mais que c'est plutôt le résultat d'une société civile développée. Il commence par un court point sur l'histoire de Taiwan :

1895年日本殖民者踏上台灣之時,發現這個是治安極差、衛生水準低下、纏足、吸食鴉片,滿街流氓地痞,識字率不到總人口3%的地區,此時期的台灣就是同時期中國的縮影。而法治的基礎是在日本殖民的五十年下所奠定,台灣的地方選舉、自治與公民參政權的出現是在1935年,是由蔣渭水等人與台灣文化協會(1921年成立)不斷向殖民者請命所爭取到的。但是台灣的公民素質提升可說是到了1990年代,民主的落實、資訊開放和網際網路出現之後的事情。

Quand les colons japonais sont arrivés à Taïwan en 1895, ce qu'ils ont trouvé était un endroit désordonné sans hygiène, et où les pieds bandés, les mangeurs d'opium et les bandits abondaient – le taux d'alphabétisation de l'ensemble de la population était inférieur à 3%. A l'image d'un microcosme de la Chine continentale à la même période. Au cours des 50 années suivantes, les Japonais ont jeté les bases du droit à Taïwan. Les élections locales, l'autonomie et la citoyenneté sont apparus en 1935, et ils étaient les fruits de revendications continues auprès des colonisateurs avec des militants comme Chiang Wei-shui, qui a fondé l'Association culturelle taïwanaise en 1921. Mais nous ne pouvons parler d'épanouissement de la citoyenneté à Taïwan qu'à partir des années 1990, après la mise en œuvre de la démocratie, la libre circulation de l'information et l'émergence d'Internet.

中華傳統美德更是個偽命題,我們說德國文化、美國文化、阿茲特克文化、埃及文化、東南亞文化,又可曾見到美德一說?美德其實只是一種不曾存在的想像。

Ce que nous appelons vertu chinoise traditionnelle est une expression fausse. On parle de culture allemande, américaine, aztèque, égyptienne, de culture d'Asie du Sud-Est. Est-ce qu'on dit quelque chose de leurs vertus ? La vertu, ce n'est que de l'imagination.

所以,我的看法與漢民族主義者正好相反,正是自由的氛圍,讓中華文化能活在台灣的公民文明底下,而不會侵犯到公民社會。因此,如果一地阻擋了公民社會的發展,卻在這種不自由的情境下推崇一個極具封建色彩的傳統文化,這等於是在幫新威權主義招安。

Par conséquent, mon point de vue est à l'opposé de celui des nationalistes Han. C'est l'atmosphère libre dans une société civile qui permet la survie de la culture chinoise sans porter atteinte à l'esprit de citoyenneté. Si un endroit bloque le développement de la société civile, tout en favorisant les valeurs traditionnelles avec des caractéristiques féodales, elle équivaut à sympathiser avec un nouvel autoritarisme.

Ce point de vue est partagé par le bien connu chroniqueur chinois Jia Jia (twitter: @jijia), qui pense que «l'expérience de Taïwan» a son origine propre, sans rapport avec la culture chinoise :

Le président Ma Ying-jeou a témoigné son respect dans le Temple Chih Nan de Taipei pendant le Nouvel An chinois, peu de temps après avoir été élu pour un second mandat en 2012. Photo de son compte Google +.

对于台湾期待,我并不是说这种期待有什么错,而是这种期待可能会模糊掉我们自己面临的真正问题。所谓“台湾经验”有其非常特殊的原因,在人类的政治文明演进过程里找不到第二个这样的例子。在真正了解中国大陆之后,我发现所谓的“中国国情”的确存在,它绝对不是一个借口,台湾的经验或者模式,完全不可能适用于大陆。

Je ne dis pas que cette admiration pour Taïwan est mauvaise. Je dis que cette admiration peut occulter les vrais problèmes auquel [la Chine continentale] est confrontée. La soi-disante «expérience de Taïwan» a des origines tout à fait uniques, et nous ne pouvons pas trouver un second exemple dans l'histoire de l'évolution politique de l'humanité. Après avoir acquis une compréhension réelle de la Chine continentale, je trouve que les “conditions spécifiques nationales de la Chine” souvent cité existent réellement.  Ce n'est en aucun cas une excuse. Le modèle de Taïwan est impossible à appliquer en Chine continentale.

这样说也许会被很多朋友批评,看上去似乎很让人泄气。然而的确如此,被我们寄予厚望的台湾不可能施加太多的影响过来。台湾的中国味道,只是一种外面的味道,如果细细品尝,还会发现其本质并不是儒家文化或者中国文化的传承,她有着另外的思想以及道德资源,成为一个多元并存的文化体系,只是我们去了只看到所谓传统的一面而已。

Cela peut paraître frustrant, et beaucoup de mes amis pourraient me critiquer. Mais alors que nous plaçons de grands espoirs sur Taïwan, celui-ci me peut exercer trop d'influence sur la Chine continentale. La sinité à Taïwan a un goût étranger. En le savourant, vous trouverez que son essence n'est ni de Confucius ni de la culture chinoise, mais une ressource tout à fait différente idéologique et morale. Taïwan est une société pluraliste et diverse, et nous ne faisons qu'imposer notre vue sur le côté soi-disant traditionnelle de celle-ci.

Un étudiant taïwanais,  Zhang Junkai, fait un pas de plus et appelle à une compréhension mutuelle plus sincère entre les deux côtés du détroit. Il pense que l'article Han Han ne fait que renforcer le stéréotype de la supériorité politique de Taiwan sur le continent, ce qui pourrait induire en erreur:

其实,很多人将内心对欧美体制的欣赏,投射在台湾身上;将内心对大陆内部问题的不满,也投射到台湾身上。抱著投射心态来到台湾,就像戴著一副有色眼镜,不能敞开心胸的认识台湾,只能处心积虑地来找寻“桃花源”(或是“民主灯塔”、“自由宝岛”,甚或是“一个民族的一切”)。

En fait, beaucoup de gens projettent leur admiration pour les systèmes européens et américains sur Taïwan. Ils projettent également leur mécontentement des problèmes internes  de la Chine continentale sur Taïwan. Avoir cet état d'esprit, c'est comme porter une paire de lunettes teintées. Ils ne pourront jamais comprendre Taïwan avec un esprit ouvert, mais plutôt, ils cherchent délibérément le paradis imaginé (ou le «phare de la démocratie”, «île de la liberté», ou encore «tout ce dont la nation est synonyme»).

Ce débat a réuni la relation entre la culture et la démocratie, et le contraste entre Taïwan et la Chine continentale. Dans la description de Doh Chull Shin, la culture confucéenne peut être utile pour les démocraties en favorisant la confiance et la tolérance dans la société en général, comme l'a observé Han Han à Taïwan. Mais les régimes pourrait également exploiter la culture en cultivant des valeurs non libérales parmi les citoyens avec une performance économique supérieure et une propagande sophistiquée, afin que les gens soutiennent la démocratie seulement dans son aspect formel, et non dans son essence, comme en Chine continentale sous le couvert de la méritocratie paternaliste.

Mais les découvertes de Shin impliquent également que les régimes autoritaires sont vulnérables aux crises de légitimité. Lorsque leur performance vacille, les citoyens ont tendance à exiger des gouvernements plus démocratiques. Le remplacement du régime discrédite du parti unique à Taïwan par la démocratie en est le meilleur exemple. En dernière analyse, à Taïwan comme en Chine continentale, la culture est probablement une partie seulement de l'explication, comme Andrew Nathan le conclut dans une récente étude du travail de Shin dans Foreign Affairs:

La culture interagit avec les forces socio-économiques, les institutions politiques, la performance du régime et le leadership, pour déterminer le sort des régimes, aucun facteur unique n'étant une cause principale. L'hypothèse des valeurs asiatiques est fausse dans son affirmation que la démocratie ne peut pas fonctionner en Asie. De même que le contre-argument selon lequel la modernisation condamnera automatiquement les régimes autoritaires de la région. Ils peuvent survivre encore longtemps. Mais les éléments culturels jouent contre eux.

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