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Russie : Un schéma de Ponzi pour détruire le Conseil de coordination de l'opposition ?

[La version originale de ce texte, en anglais, date du 19 octobre, soit avant l'élection du Conseil de coordination de l'opposition; entre-temps ont aussi eu lieu les élections locales russes.]

La date de l'élection du “Conseil de coordination” de l'opposition russe est fixée au 20 octobre. Les inscriptions sont closes et plus de 200 candidats sont en lice pour 45 sièges et deux journées de vote. La plupart de ces candidats ont récemment pris part à trois semaines de débats télévisés [en russe] retransmis sur TV Dojd’, chaîne proche de l'opposition. Samedi 20, une fois les dernières vérifications achevées, le nombre de votants pourrait dépasser 165.000 personnes. Les pronostics et les commentaires vont bon train sur l'opposition qui s'apprête à se doter d'un organe de coordination officiel, en s'appuyant principalement sur Internet pour mobiliser et gérer ce grand projet.

Pourtant, les nuages s'amoncellent, et la promesse d'un triomphe démocratique du mouvement de protestation pourrait bien se voir démentie, en particulier à cause des manigances douteuses d'un personnage sulfureux : Sergueï Mavrodi [en anglais], le créateur des fonds MMM basés sur des chaînes pyramidales. Dans les années 90, MMM a aspiré des millions issus des assurances-vie d'investisseurs russes, un délit pour lequel Mavrodi a fini par écoper de 4 ans de prison. Après avoir purgé sa peine, il a ressuscité MMM d'une façon incroyable, d'abord en tant que chaîne de Ponzi (un système qui n'est pas illicite en Russie), puis en tant que parti politique. Le programme de Mavrodi est flou, pour le dire gentiment, mais je peux vous assurer que l'un des projets de l'organisation est de provoquer un effondrement financier qui ferait peu ou prou de MMM la principale force politique en Russie. (Quand infox.ru lui a demandé [en russe] ce qu'il allait faire dans ces élections de l'opposition, Mavrodi s'est violemment insurgé contre ce “cirque” et ces “escrocs” et a déclaré que MMM représentait “la seule force politique réelle en Russie”.)

Sergueï Mavrodi, capture d'écran tirée d'une des ses vidéos sur YouTube, 11 octobre 2012.

Asphyxier les candidats

Mavrodi a mené son attaque contre le Conseil de coordination sur deux fronts : les candidats et l'inscription des votants. Premièrement, MMM a tenté d'infiltrer la liste des candidats avec 64 de ses propres représentants (déguisés). Leonid Volkov et la commission électorale de l'opposition n'ont compris le stratagème qu'une fois que 53 des “fantômes” de l'équipe Mavrodi eurent réussi à se faufiler en acquittant une participation de 10.000 roubles (env. 250 euros) aux droits d'inscription. Volkov et la commission ont identifié les gens de MMM en isolant tous les inscrits dont les informations personnelles se limitaient à “Je suis une personne ordinaire.” Ce qui, comme Mavrodi le reconnut par la suite ouvertement, avait été mis en place pour que les électeurs de MMM sachent vers qui diriger leur vote.

Le 20 septembre, la Commission électorale rejeta  [en russe] l'inscription de tous les individus considérés comme des agents de Mavrodi, principalement aux motifs qu'ils dissimulaient leur identité en omettant de signaler leurs liens avec MMM.

En réponse, Mavrodi accusa immédiatement l'opposition d'avoir volé à MMM des milliers de dollars de frais d'enregistrement. Dans une vidéo amateur [en russe], il ridiculise la procédure électorale du Conseil de coordination, et raconte à ses investisseurs que Volkov les a dépouillés.

Dans son LiveJournal, Volkov répond du tac au tac :

А вот все-таки, конечно, грустно: вот этот человек, он очевидно сумасшедший и очевидно жулик, он 20 лет занимается мошенничеством, разводя на бабки дебилов, не понимающих разницы между арифметической и геометрической прогрессией […], он плохо говорит и ужасно выглядит.

Bon, bien sûr, c'est quand même triste : voilà quelqu'un qui est clairement un fou et un escroc, ça fait 20 ans qu'il arnaque les gens, en soutirant leur fric à des débiles qui ne comprennent pas la différence entre une suite géométrique et une suite arithmétique […]. Il s'exprime mal et il a un air à faire peur.

Volkov poursuit en se demandant pourquoi la Commission électorale devrait rembourser un seul rouble à MMM, et avance que Mavrodi aurait, en tout état de cause, détourné les fonds de ses investisseurs. Volkov propose aussi (pour plaisanter ?) que les frais d'inscription inutiles de MMM soient employés pour renforcer la protection de la Commission contre les attaques DDoS [par déni de service]. “[Ce serait] la première fois en vingt ans que l'argent [de MMM] serait dépensé utilement,” raille-t-il.

Cinq jours plus tard, la Commission établit une procédure de remboursement [en russe] à destination de l'équipe de Mavrodi (et des autres candidats rejetés). Ce qui, d'ailleurs, n'a pas empêché les représentants de MMM (trois selon [en russe] Volkov, soixante-quatre selon les services du procureur général) de faire appel à la police et d'accuser la Commission de fraude. Le 17 octobre, le bureau du procureur a officiellement ouvert une information judiciaire [en russe] à l'encontre de la Commission électorale aux motifs qu'elle a frauduleusement encaissé 20.000 dollars des gens de MMM.

Outre ce désaccord au sujet du montant total réel des frais d'inscription en question, là où le bât blesse, c'est que les candidats MMM ont payé en mandats bancaires. Autrement dit, la Commission n'a aucun moyen de rembourser l'argent sans les relevés d'identité bancaires des candidats MMM rejetés. Plutôt que de les fournir à la Commission, MMM a préféré convaincre les procureurs fédéraux d'ouvrir une enquête criminelle !

L'inscription des électeurs

Outre cette bisbille avec la loi causée par l'immixtion de Mavrodi dans la liste des candidats (prétexte, Volkov en est convaincu, pour rechercher [en russe] les adresses physiques des bureaux de la Commission), l'affaire des inscriptions de membres de MMM fait peser une menace bien plus grande sur cette élection.

Leonid Volkov, capture d'écran sur YouTube, 17 octobre 2012.

Blogueurs et journalistes ont glosé sur les statistiques de la fréquentation sur Internet de la Commission (que Volkov a rendues en partie publiques [en russe]), pour essayer d'évaluer la pénétration de MMM au sein des électeurs inscrits. Selon de prudentes estimations, les gens de Mavrodi auraient capté environ 15 % [en russe] de l'électorat, ce qui les crédite d'une influence réelle mais non décisive sur le vote. D'autres, tel le journaliste du [quotidien] Kommersant Dmitri Boutrine, vont jusqu'à les créditer de 30 % [en russe] (en se basant sur les inscrits contrôlés au final par la Commission). Leur nombre précis étant difficile à déterminer, la réalité d'une présence de MMM est irréfutable. (Volkov lui-même reconnaît [en russe] que l'envolée récente du nombre d'inscrits résulte pour une grande part de l'action de MMM.) Le site Web de Mavrodi, par exemple, renvoie plus de 100.000 visiteurs à cvk.org (la page de la Commission) en septembre et octobre. (Pour créer un tel trafic, Mavrodi a restreint [en russe] l'accès au site MMM, contraignant ses propres investisseurs à s'inscrire aux élections du Conseil de coordination pour pouvoir entrer sur le portail MMM.)

Certains commentateurs, tel le comité de rédaction du magazine Vedomosti, ont la conviction que Mavrodi travaille main dans la main avec le Kremlin. “Ils ont quelque chose à vendre à l'Etat,” écrit le journal [en russe] au sujet de ces serviles investisseurs. D'autres, comme Boutrine, sont enclins à considérer [en russe] MMM comme une sorte de secte religieuse qui s'opposerait à la fois au “mouvement protestataire” et au gouvernement fédéral.

Le camp des blogueurs pro-Kremlin a fait de son mieux pour exploiter le scandale dont MMM a entaché ces élections. Viktor Levanov instrumentalise l'information judiciaire du procureur fédéral pour faire une critique globale [en russe] des méthodes comptables de Volkov, scrutant les dépenses annexes à l'élection, dont il pense qu'une partie a fini dans les poches d'opposants connus. Kristina Potouptchik, la porte-parole des Nachi [jeunesses pro-Poutine], cite un post de Levanov, et y ajoute [en russe] ses propres questions au sujet des 800.000 roubles (env. 20.000 euros) qui auraient été versés à TV Dojd’ pour financer la diffusion des débats de l'opposition. Quant à Stanislav Apetian, il note [en russe] lui aussi un trafic suspect depuis et vers le site cvk.org.

Dans sa réaction à la crise MMM, Volkov a fait preuve d'optimisme, mais aussi de défaitisme. Il est resté flou dans ses explications sur la façon dont la Commission a éjecté les électeurs de Mavrodi, comme s'il demandait aux gens d'avoir confiance en la justice. En effet, quand il s'est agi de neutraliser les électeurs “fantômes” de MMM, Volkov a axé ses déclarations sur une seule idée [en russe] : les vrais supporters de l'opposition doivent participer au maximum, pour que le schéma de Mavrodi soit débordé et mis en échec. En d'autres termes, le sort de l'élection repose sur les électeurs.

On peut bien sûr en dire autant de l'improbable gambit de Mavrodi.

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