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Le SOS des routes d'Ukraine

Les automobilistes ukrainiens sont aussi entichés de caméras embarquées que leurs homologues russes, un “phénomène” qui est depuis peu mondialement connu grâce à la météorite de Tcheliabinsk. Cet hiver, les nids de poule se sont multipliés de façon tellement invraisemblable sur les routes d'Ukraine, comme criblées par des centaines de petits corps célestes, que beaucoup d'automobilistes n'ont pu se retenir de partager en ligne les prises de vue de leurs caméras embarquées.

A la mi-février 2013, l'exaspération publique devant l'état consternant des routes a temporairement volé la vedette dans les médias sociaux à l'étrange et menaçant second procès de l'ex-premier ministre déjà incarcérée Ioulia Tymochenko, et aux deux semaines d’occupation permanente du Parlement par l'opposition [en anglais].

Voici une petite sélection de vidéos documentant le quotidien cahoteux des automobilistes ukrainiens.

  • La route de Jytomyr à Berdytchiv (cette vidéo a été regardée plus de 20.000 times ; son auteur, Youlia Bankova, appelle cette route par dérision une Autobahn, référence aux autoroutes allemandes, impeccables en comparaison ; à un moment, on entend le conducteur souhaiter qu'une route aussi épouvantable mène à la résidence du président Victor Ianoukovytch) :

  • La route de la capitale ukrainienne Kiev à la ville de of Krementchouk (commentaire de l'auteur de la vidéo : “Il reste encore un mois d'hiver, et il n'y a déjà plus de routes !!!”):

  • Une des rues centrales de la ville de Horlivka dans l’oblast de Donetsk (ceci n'est pas une vidéo de caméra embarquée, mais une vue “de l'extérieur” ; son auteur, Oleg Nosov, remarque que la majorité des habitants de la ville sont contraints de prendre quotidiennement cette route, avec leur voiture ou les transports en commun, bus et trolleybus) :

  • La route qui relie Lviv à Ternopil (l'auteur de la vidéo, Roman Symko, a pris comme bande sonore “Highway to Hell (Route pour l'enfer)” d'AC/DC :

  • La route Ternopil-Lviv encore (cette vidéo, de Nazar Kovalyshyn, a été vue 86.685 fois ; la discussion qui suit est animée et multilingue ; on y mentionne des problèmes de routes similaires en Moldavie, Hongrie, Russie et Pologne ; la “République Tchèque pourrait aussi mieux faire” ; quelqu'un jure de “ne plus jamais se plaindre des nids de poule en Suède,” tandis qu'un autre trouve que “la belle affaire. J'aimerais mieux prendre cette route n'importe quel jour plutôt que de rouler queIque part en Inde…” ; un certain nombre de lecteurs félicitent l'auteur d'avoir choisi pour chanson d'ambiance “Die Young” (‘Meurs jeune’) de Black Sabbath) :

Nazar Kovalyshyn, l'auteur de cette dernière vidéo, mentionne entre autres que la route Ternopil-Lviv a été réparée pour le championnat d'Europe de football 2012 de l'UEFA, que l'Ukraine a co-organisé avec la Pologne l'été dernier, avec un budget de 6,6 milliards de dollars [en anglais] pour les préparatifs de l'événement. Parmi ceux-ci, une remise en état à large échelle des routes [en anglais] dans les villes hôtes et dans tout le pays. En septembre 2011, le Président Yanoukovych se disait “confiant que l'infrastructure construite en Ukraine servirait de nombreuses générations.”

Les routes nouvellement réparées n'ont pourtant pas survécu à leur premier hiver, ce qui en dit long sur la qualité de ces coûteuses réparations et confirme que la réputation de l'Ukraine de pays parmi les plus corrompus du monde [en anglais] est méritée.

"Euro 2012: The End." (An anonymous image widely circulated online.)

“Euro 2012: Fin” (Une image anonyme largement diffusée sur Internet)

Pour le Premier Ministre ukrainien Mykola Azarov, les racines du problème routier sont ailleurs. Dans un billet Facebook [en russe] verbeux, il (ou celui qui tient sa page pour lui) a expliqué à ses quelque 24.000 abonnés que l'Ukraine “possède 170.000 km de routes diverses,” dont seulement 2.731 km sont des “routes de première catégorie, c'est-à-dire sur lesquelles il est possible de rouler confortablement.” Selon M. Azarov, “la construction d'1 km de revêtement routier revient en Ukraine à environ 40 millions de hryvnias (4,9 millions de dollars)”, sinon davantage, alors qu'en Pologne “c'est presque le double,” et en Allemagne c'est 2,5 fois le prix ukrainien, soit “100.000 hryvnias” (12,3 millions de dollars) le kilomètre. Le budget ukrainien apporte environ 20 milliards de hryvnias par an (2,5 milliards de dollars) pour les constructions et réparations de routes. “Le calcul est simple,” écrit le Premier Ministre Azarov, “ces 20 milliards [de hryvnias] suffiront pour seulement 500 km.” Sa conclusion :

[…] Il est absolument évident qu'avec les niveaux actuels de financement on peut difficilement s'attendre à un changement radical et très rapide de la situation. […]

Les lecteurs du Premier Ministre n'ont bien sûr pas tardé à publier leurs ripostes.

Olga Bryga a écrit [en russe] :

En Pologne, on m'a dit que le coût des routes (avec drains, chauffage, hydro-isolation et 20 ans de garantie) est là-bas de 5 millions de hryvnias le km [600.000 dollars] […]. Et il n'y a qu'une réponse à la question “Pourquoi on nous suce, pressure, essore avec des impôts alors que les routes restent aussi [désespérément mauvaises] ?” – [parce qu’] ils nous volent [l'argent destiné aux routes]. […]

Sergei Gorbach a écrit [en russe] :

D'où sort le prix de 40 millions de hryvnias le kilomètre ?????????? C'est 5 millions de dollars !!!!???? Quelqu'un du gouvernement peut-il mener un audit et expliquer correctement et en détail dans les média de quoi est composé ce prix ? […] Le prix d'une autoroute en Allemagne, ça je peux le comprendre. Les matériaux, les salaires, et surtout, le RÉSULTAT, peuvent coûter autant. Mais en Ukraine, où les matériaux ne sont pas importés, où les salaires sont des dizaines de fois inférieurs à ceux d'Allemagne, et ou il n'y a AUCUN RÉSULTAT, une route ne peut pas coûter autant. […] Croyez-moi, je soutiens depuis longtemps votre parti politique, et vous personnellement. Mais je voudrais vous dire honnêtement qu'à chaque nouvelle élection, je ne sais simplement plus quoi répondre à mes adversaires ! Il n'y a aucuns résultats visibles !

Igor Ignatenko a résumé [en russe] :

Dans notre pays, les tarifs des travaux routiers sont plusieurs fois plus élevés qu'ils ne devraient. En Allemagne, 1 kilomètre coûte en réalité moins qu'en Ukraine. Simplement parce que dans notre pays on sait comment empocher un milliard mais pas comment l'investir. Parce qu'on se fiche des mots utilisés pour vous injurier…

Five road workers are patching a pothole in Kyiv, Ukraine. Photo by Sergii Kharchenko, copyright © Demotix (5/02/13).

Cinq ouvriers rebouchent un nid de poule à Kiev, Ukraine. Photo de Sergii Kharchenko, copyright © Demotix (5/02/13).

Une grande partie du contenu et des discussions d'origine citoyenne, ainsi que des liens vers les médias, peut être trouvée sur le groupe Facebook “Je hais UkrAvtoDor” [en ukrainien et russe], dont les 4.801 membres ont publiquement déclaré leur haine pour le service public chargé de gérer le réseau routier de l'Ukraine. Le journaliste Andreï Tchernikov, créateur du groupe, a publié cette présentation [en russe] sur son blog de l'Ukrainska Pravda le 12 février :

Avant que les routes d'Ukraine ne disparaissent avec la neige, immortalisons leur souvenir.

Prenez des photos, filmez des vidéos et publiez dans le groupe “Je hais UkrAvtoDor” si vous tombez par hasard sur une bonne route.

Les routes, elles meurent.

Gardons-en des souvenirs chaleureux.

Rejoignez-nous.

Il y a eu récemment des tentatives de rassemblements à Kiev pour sonner l'alarme auprès des autorités sur l'état des routes. Plus d'un millier de gens se sont déclarés prêts à se rendre au siège d'UkrAvtoDor le 18 février [en russe] déposer devant l'entrée des pièces de véhicules décrochées par les nids de poule, mais seuls une trentaine d'automobilistes (et beaucoup plus de journalistes) sont venus. Une autre action [en ukrainien], durant laquelle des automobilistes étaient supposés s'arrêter devant le Conseil des Ministres le 20 février pour changer des roues, n'a de même attiré que quelques dizaines de participants. Pour trouver les responsables dans leurs bureaux, les deux manifestations étaient prévues pendant les heures de travail, mais la stratégie a fait long feu car beaucoup de ceux qui voulaient en être travaillaient eux aussi.

UkrAvtoDor avait déjà été la cible des activistes. En août 2012, les membres de l’Alliance Démocratique [en anglais], une organisation de jeunesse ukrainienne, surveillaient les réparations de routes dans les quartiers résidentiels de Kiev, auxquels avaient été alloués des fonds du budget, en bombant les mots “Attrapez le voleur de UkrAvtoDor” à côté des nids de poule [photos ici ; en ukrainien]. Si l'opération de Kiev n'était pas aussi audacieuse et imaginative que celle de Iekaterinbourg en Russie, où les militants “peignaient au pochoir les portraits de dignitaires locaux autour des nids de poule, avec des citations de leurs promesses de régler le problème” (voir cet article de l'auteur GV Vilhelm Konnander), cela a eu un peu d'effet. Halyna Yanchenko a écrit ceci [en ukrainien] sur le groupe “Je hais UkrAvtoDor” :

[…] Les réparations ont eu lieu partout où nous avions dessiné au pochoir notre slogan sur l'asphalte. Là où il n'y avait pas de pochoirs, 30% des réparations [nécessaires] ont été faites. […]

D'autres initiatives citoyennes sont UkrYama [en ukrainien et russe], inspiré par le projet russe RosYama (voir ce texte sur RuNet Echo [en anglais] de Teplitsa/Serres de technologies sociales), et 4road.net/Public Control [en ukrainien et russe]. Un groupe Facebook de coordination, “La ruine de l'infrastructure de l’Ukraine, ça suffit !” [en ukrainien et russe] vient d'être monté pour chapeauter les initiatives individuelles et collectives visant à empêcher l'effondrement des infrastructures en Ukraine.

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