Toutes les langues dans lesquelles nous traduisons les articles de Global Voices, pour rendre accessibles à tous les médias citoyens du monde entier

En savoir plus Lingua  »

Un magazine de gauche brésilien licencie des travailleurs en grève

[Tous les liens mènent à des sites en portugais.]

En mars 2013, onze journalistes ont été licenciés par le magazine brésilien alternatif Caros Amigos  pour avoir fait grève contre les mauvaises conditions de travail, devenant les dernières victimes de l'industrie brésilienne de médias en difficulté.

Fondé en avril 1997 par un groupe de journalistes, publicistes, écrivains et intellectuels, Caros Amigos avait onze journalistes et concepteurs ainsi que de nombreux autres collaborateurs. Son directeur, Wagner Nabuco, a déclaré qu'il avait l'intention de réduire de moitié le personnel ainsi que les salaires des travailleurs. En réponse, le 8 mars 2013, les travailleurs ont annoncé sur Facebook qu'ils allaient faire ​​une grève illimitée contre ce qu'ils appellent “l'instabilité au travail”:

Nós, integrantes da equipe de redação da revista Caros Amigos, responsáveis diretos pela publicação da edição mensal, o site Caros Amigos e as edições especiais e encartes da Editora Casa Amarela, denunciamos a crescente precarização das nossas condições de trabalho, seja pela ausência de registro na carteira profissional, o não recolhimento das contribuições FGTS [Fundo de Garantia do Tempo de Serviço] e do INSS [Instituto Nacional da Segurança Social] e, agora, o agravamento da situação pela ameaça concreta de corte da folha salarial em 50%, com a demissão de boa parte da equipe.

Nous, membres de l'équipe de rédaction de la revue Caros Amigos, directement responsables de la publication de l'édition mensuelle, du site Web et des éditions spéciales ainsi que des encarts publiés par Casa Amarela, dénonçons l'instabilité croissante de nos conditions de travail, l'absence d'enregistrement de la carteira profissional [document qui réglemente les recrutements, les licenciements et les salaires], le non-paiement des contributions aux FGTS [Fonds de garantie du temps de service] à l'INSS [Institut national de la sécurité sociale], et maintenant l'aggravation de la situation par la menace très réelle de couper les salaires de 50% et le licenciement de la majorité de l'équipe.

Le personnel de Amigos Caros déclare une grève! Fin instabilité au travail ": Image tirée du profil Facebook de ceux tirés de la revue Caros Amigos. Libre d'utilisation.

“La rédaction de Caros Amigos déclare la grève ! Pour la fin de l'instabilité au travail”: Image de la page Facebook des licenciés du magazine Caros Amigos. Libre de droits.

Depuis le 4 mars 2013, quand ils ont été avertis par Nabuco de son intention de rendre la situation des travailleurs du magazines encore moins stable, ils ont essayé de négocier un moyen pour éviter la grève, sans succès.

Immédiatement après l'annonce de la grève, le Chapa 2 “Un Syndicat pour lutter” – un groupe opposé à la direction actuelle du syndicat des journalistes de São Paulo a reproduit le message des grévistes et a offert sa solidarité.

Le 11 mars, les travailleurs ont été convoqués à une réunion et ont été informés qu'en raison de “l'abus de confiance”, ils avaient été tous licenciés, une violation flagrante du droit constitutionnel de grève dans le pays. Le journaliste André Deak a été parmi les premiers à diffuser l'information sur Facebook, en publiant une lettre du groupe :

(…) lamentamos a decisão da Direção. Consideramos a precarização do trabalho e a atitude unilateral como passos para trás no fortalecimento do projeto editorial da revista, que sempre se colocou como uma publicação independente, de jornalismo crítico e de qualidade, apoiando por diversas vezes, inclusive, a luta de trabalhadores de outras áreas contra a precarização no mercado de trabalho.

(…) nous regrettons la décision de la direction. Nous considérons l'instabilité au travail et l'attitude unilatérale comme des pas en arrière dans le renforcement du projet éditorial de la revue, qui s'est toujours distinguée comme une publication indépendante fière de son journalisme critique et de qualité, notamment en soutenant à de nombreuses reprises les luttes des travailleurs dans d'autres secteurs contre les difficultés du marché du travail.

Le rédacteur en chef du magazine, Wagner Nabuco, a tenté de se justifier dans un article pour le journal Brasil de Fato reproduit par le blog de Vi o Mundo, dans lequel il dit avoir pris la décision à cause d'une crise financière du magazine, sans plus d'explications sur les licenciements prévus ou sur les difficultés :

Ressalto que nessas reuniões mostrei todos os números da editora, sua movimentação financeira e o prejuízo mensal que a revista vem acumulando pois, mesmo com os milhares de leitores, as receitas de publicidade são pequenas (e agora com mais restrições da SECOM/PR [Secretaria de Comunicação da Presidência da República]), todo o mercado de circulação – bancas e assinaturas – está em queda, os custos vem aumentando acima da inflação, e não podemos repassar para o preço de capa. Essa situação atingiu duramente os veículos alternativos e contra hegemônicos, que tiveram que fazer ajustes para continuar suas operações e produzir um jornalismo crítico e independente.

Je dois souligner que, dans ces réunions, j'ai montré tous les chiffres de l'éditeur, ses transactions financières et la perte mensuelle que le magazine a accumulé. Même avec des milliers de lecteurs, les recettes publicitaires sont minuscules (et maintenant avec davantage de restrictions du SECOM / PR [Département de la communication de la Présidence de la République]), tout le marchés des journaux – kiosques et abonnements – est en baisse, les coûts ont augmenté plus que l'inflation, et nous ne pouvons pas le répercuter sur le prix de couverture. Cette situation a frappé durement les publications  alternatives et anti-hégémoniques, qui ont dû faire des ajustements pour poursuivre leurs activités et produire un journalisme indépendant et critique.

La journaliste Gabriela Moncau, l'une des licenciés par la revue, a déclaré lors d'une interview pour le groupe d'opposition du syndicat:

É triste ver tamanha incoerência em um veículo que cumpre o papel de crítica e contra-hegemonia em um cenário estarrecedor de concentração dos meios de comunicação. Entendemos a importância que a Caros Amigos tem e, claro, por isso muitas vezes nos submetemos a condições que em outros veículos não nos submeteríamos. Mas era o nosso trabalho, não a nossa militância. Até quando patrões de instituições de esquerda utilizarão a “militância” dos que ali trabalham para fechar os olhos às condições precárias a que estes são submetidos?

Il est triste de voir une telle incohérence dans un média qui remplit le rôle de critique et de contre-hégémonie dans un contexte de concentration des médias stupéfiant. Nous comprenons l'importance que Caros Amigos a et bien sûr c'est pourquoi souvent nous nous soumettions à des conditions que dans d'autres circonstances nous n'aurions jamais acceptées. Mais c'était notre travail, pas notre militantisme. Combien de temps les patrons d'institutions de gauche vont utiliser le “militantisme” de ceux qui y travaillent pour ignorer les mauvaises conditions auxquelles ils sont soumis ?

Une crise plus large

Pour le journaliste Rodrigo Vianna du blog Escrevinhador, la situation de Caros Amigos montre “l'instabilité de la situation et le manque de ressources affectant différents sites et publications”:

De maneira crescente, empresas de comunicação (inclusive na “grande imprensa”) precarizam o trabalho do jornalista, que de funcionário passa a ser um “colaborador fixo” ou “prestador de serviços” para que as empresas cortem os gastos com impostos e contribuições trabalhistas. Há anos a situação é denunciada por entidades da categoria, mas com poucas vitórias.

De plus en plus, les entreprises de médias (y compris les “grands médias”) précarisent le travail des journalistes qui de salariés passent à “collaborateurs stables” ou “prestataires de services” afin de pouvoir réduire les impôts et les charges sociales. Pendant des années, la situation a été dénoncée par les associations professionnelles, mais sans succès.

Vianna parle aussi de la fermeture de plusieurs journaux au Brésil ou de la décision d'écrire exclusivement sur des plateformes en ligne face à la crise, et termine en critiquant le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff, dont le SECOM destine une grande partie des fonds publicitaires officiels à “quelques heureux élus””:

Age, assim, na contramão das políticas adotadas por democracias ocidentais que destinam parte da verba para “fundos de democratização da mídia”; e parece mais preocupado em não criar “zonas de atrito” com meia dúzia de famílias que, donas de revistas e jornais conservadores, se esbaldam com a verba de publicidade oficial.

Il (SECOM) agit, par conséquent, contre les politiques adoptées par les démocraties occidentales qui destinent une partie des bénéfices à des “fonds pour la démocratisation des médias” et il semble plus soucieux de ne pas créer des “frictions” avec une demi-douzaine de familles qui, propriétaires de magazines et de journaux conservateurs, reçoivent la publicité gouvernementale.

L'Agência Carta Maior, un média alternatif de gauche, estime que la source du problème se trouve dans “l'asphyxie financière, résultant de la décision du gouvernement fédéral de supprimer la publicité des services publics dans des médias alternatifs”.

"Nous sommes en grève": Image tirée du profil Facebook de ceux tirés depuis Amigos Caros. Libre d'utilisation.

Nous sommes en grève”: Image tirée du profil Facebook des licenciés de Caros Amigos. Libre de droits.

Le journaliste Leonardo Sakamoto est du même avis, mais va plus loin et accuse aussi la désunion des journalistes et le manque d'action des syndicats dans la lutte contre l'instabilité. Il fait aussi une sombre prédiction :

Talvez o futuro seja um misto de tudo isso, emprego CLT [com carteira assinada], frilas, empreendedores individuais ou coletivos, pessoas produzindo conteúdo em redes, ONGs, enfim. Mas, hoje, o que me preocupa são os viventes e suas contas a pagar.

O que estou pedindo? Jornalistas do mundo, uni-vos? Que tamancos sejam jogados nas prensas dos jornais? Nem… isso seria muito brega. Ou melhor, kitsch. O que gostaria de lembrar é que as coisas vão mudar cada vez mais rápido. E temos duas opções: encarar isso sozinhos ou juntos, lutando contra a indiferença.

Peut-être que l'avenir sera un mélange de tout cela, l'emploi CLT [avec tous les droits du travail], des pigistes, des journalistes indépendants ou en association, des personnes produisant des contenus dans les réseaux, des ONG. Mais aujourd'hui, ce qui me préoccupe c'est de savoir comment ils vivent et paient leurs factures.

Qu'est-ce que je demande? Journalistes du monde entier, unissez-vous ? Lancer des chaussures sur les presses des journaux ? Non, ce serait trop ringard. Ou kitsch. Ce que je me plais à penser est que les choses changent de plus en plus vite. Et nous avons deux choix: faire face seuls ou ensemble, pour lutter contre l'indifférence.

Le journaliste et dessinateur Gilberto Maringoni nous rappelle sur Facebook que l'éditeur Wagner Nabuco ne devrait pas être diabolisé “comme s'il était entièrement responsable de la situation dramatique du magazine”, tandis que d'autres comme le journaliste Julio Delmanto, sur le blog passapalavra.info appellent à boycotter le magazine.

Les onze travailleurs licenciés sont Alexandre Bazzan, Caio Zinet, Cecilia Luedemann, Débora Prado, Eliane Parmezani, Gabriela Moncau, Gilberto Breyne, Otávio Nagoya, Paula Salati, Ricardo Palamartchuk et Hamilton Octavio de Souza. De Souza a publié un message sur Facebook qui montre de l'espoir et rapporte que le moral est encore bon parmi les licenciés, qui croient avoir fait le bon choix :

Ser demitido por defender condições dignas de trabalho e fazer greve, aos 64 anos de idade, só pode ser a glória.
Ser demitido por ficar ao lado de jovens trabalhadores dispostos ao sacrifício por um mundo mais justo e igualitário, não tem preço.

Être congédié pour avoir défendu les conditions de travail décentes et avoir fait grève, à l'âge de 64 ans, peut être pour la gloire.

Être licencié pour avoir soutenu de jeunes travailleurs voulant se sacrifier pour un monde plus juste et plus égalitaire est inestimable.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.

Je m'abonne à la lettre d'information de Global Voices en Français
Non merci, je veux accéder au site