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Les hackers dans la cité arabe : En Algérie, très bas débit et girl power

Sabine est journaliste, Ophelia photographe et vidéaste : toutes deux ont émergé de la pépinière du site OWNI (l'un des partenaires de Global Voices) et font un reportage sur “Les hackers dans la cité arabe” sur la technologie, les applications, les start-ups, les hack labs et les makers spaces, qui s'inventent au Maghreb et au Moyen Orient actuellement. Aujourd'hui, dans le deuxième article de cette mini-série, des extraits de leur post sur les jeunes informaticiens algériens, rencontrés à l'Ecole Supérieure d'Informatique d'Alger (texte Sabine Blanc, photos Ophélia Noor, extraits sélectionnés et édités par Claire Ulrich).

 

 

 Yazid : Une start-up en 54 heures ?

Yazid a 20 ans, une voix timide, et de grosses envies de monter sa start-up. Il a d’ailleurs déjà un projet en cours de développement avec quatre étudiants en dernière année : une plate-forme de mise en relation entre des personnes proposant des services et des clients potentiels. Il explique sa frénésie entrepreneuriale :

Internet est un terrain vierge, j’ai 5 à 10 ans pour monter ma start-up.

Pour illustrer son propos, et les difficultés attendues, il nous indique le prix que payent ses parents chaque mois pour une connexion Internet à 256 kb : 12 euros. En France, une connexion standard triple play monte à 10 mb pour 30 euros/mois. L’Algérie est dans les tréfonds du classement concernant le débit : 176e sur 176 l’année dernière. Du coup, dans son logement d’étudiant à Alger, il utilise en douce la connexion d'un voisin.

  Un mur du local du Club scientifique de l’ESI à Alger. Photo Ophelia Noor, reproduite avec autorisation

 

Au détour de l'exposé de son projet, nous découvrons une autre spécificité de l’Internet algérien : le e-commerce n’existe pas. Pour se rémunérer, ils tablent sur un système de compte utilisateur alimenté par un mandat-poste, avec un système de points : pour avoir un contact, il faut acheter des points. Inutile de dire que cet archaïsme subit des coups de boutoir :

Il y a une grosse pression des chefs d’entreprise pour déréguler.

 

En attendant la dérégulation, il compte entre autres sur l’aide du cyberparc étatique, dont le nom fleure bon les années 80-90. Installé dans la ville nouvelle de Sidi-Abdellah à 30 km d’Alger, il témoigne de l’intérêt que porte le gouvernement aux TIC. Le lieu accueille aussi des événements, comme les Algeria 2.0. La première édition a eu lieu l’année dernière et sera renouvelée en avril prochain. Dans ce cadre, un « start-up week-end » avait été organisé, et le sera encore ce printemps. Parmi les sponsors, les poids lourds habituels : Google et Microsoft.

Mais quand on entend nos jeunes parler des obstacles administratifs à la création d’une entreprise, on se demande si le pitch « créer une start-up en 54 heures » n’est pas une plaisanterie d’un gouvernement schizophrène. On verra si sa promesse de faciliter la vie des entrepreneurs restera à l’état de vœux pieux de début d’année.

 

Yasmine Bouchène : “C'est le girl power !”

Du haut de ses 22 ans, Yasmine Bouchène a déjà lancé deux webzines, Jam Mag, sur « la culture geek et les nouvelles technologies » et Vinyculture, un « webzine culturel ». Et maintenant, elle souhaite monter sa structure dans le marketing et la comm’. Chez elle, l’ironie désabusée est un sport quotidien, une hygiène de vie.

 

Yasmine Bouchène, Alger, décembre 2012, photo Ophelia Noor reproduite avec autorisation

 L’état actuel du numérique algérien la désespère et elle transpire déjà à l’idée d’entamer les démarches pour sa future boîte :

e-Algeria 2013, un programme de numérisation du pays lancé voilà cinq ans, a été un échec. Le dossier de la 3G, c’est 5 ans d’effet d’annonce. Et le web n’existe pas dans la nomenclature administrative !

Quelques jours après, elle fera un court article sur l’arrivée de la 3G en Somalie, taclant le gouvernement algérien à la première ligne :

En proie à une guerre civile depuis dix ans, la Somalie n’a pour autant pas ignoré le développement de son secteur économique, à commencer par les télécommunications, secteur qui compte des millions d’abonnés.

 

Une participante à l'atelier JerryCan à l'ESI d'Alger

Une participante à un atelier JerryCan à l'ESI d'Alger. Photo Ophelia Noor, reproduite avec autorisation

L’État algérien semble reprendre la main sur le développement du secteur via le fournisseur d'accès national Algeria Telecom (AT), en mode bras de fer. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le pays a aussi son Free, Eepad. Le premier et seul fournisseur d’accès privé en Algérie s’est lancé sur le marché en 1999, à l’ouverture du secteur à la concurrence. En 2003, il a commencé à proposer de l’ADSL. Puis sa Freebox, l’Assilabox.
En mai 2009, AT déconnecte son rival, laissant sur le carreau 36 000 abonnés. En cause, une dette de 4 milliards de dinars que le FAI privé n’aurait pas payée à temps. Certains y ont vu une façon de rétablir le monopole public, via une entrée dans le capital d’AT. Son PDG a finalement annoncé le retour de l’entreprise voilà un an, après 27 mois d’absence.

Yasmine nous invite à prendre avec précaution les chiffres sur le nombre d’abonnés à Internet avancés par le gouvernement algérien. « Il faut se référer aux chiffres de l’IUT » (l’Union internationale des Télécom). Soit 14% d'Algériens qui utilisaient Internet en 2011.

Le moral remonte un peu quand on évoque la situation des femmes. Devant notre étonnement de voir autant de filles à l’ESI, elle rigole :

C’est le girl power, on s’amuse bien ! Les années 90 nous ont beaucoup aidées : les féministes sont montées au combat et un socle d’idées est resté. La ministre de la Culture Khalida Toumi est une féministe, en poste depuis dix ans.

 

Récemment, note-t-elle, du lest a été lâché : « ils n’ont pas le choix ». Il y a par exemple la démission du ministre de l’Éducation Boubekeur Benbouzid en septembre, après 19 ans au gouvernement, dont dix à l’Éducation. Une opération #BenBouzidDégage avait été lancée sur Twitter et Yasmine veut croire qu’elle a pesé.
L’ouverture de l’audiovisuel est apparemment en route, se réjouit-elle, avec un texte annoncé pour la mi-2013. […] Yasmine revient  aussi sur les difficultés rencontrées pour organiser des réunions. Après la levée de l’état d’urgence, la loi n° 91-19 de 1991 régissant l’exercice du droit à la liberté de réunion pacifique s’est de nouveau appliquée. Un cadre très strict, comme le déplorait Franck La Rue, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, dans un rapport de mission publié en juin dernier. Mais elle précise :

La vraie censure, c’est la lenteur de la connexion Internet. Il y a eu des tentatives de censure lors des émeutes : ils n’avaient pas grand chose à censurer. Le gars qui est à 512 ko… Mais ça montrait qu’ils avaient peur.

 

Extrait de l'article original publié le 28 janvier 2013 par  sur le blog “Les hackers dans la cité arabe”. Lire aussi le précédent post de cette mini-série.

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