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Brésil : près d'une centrale hydro-électrique en Amazonie, un nouveau Far west

Dans le village de Jaci Paranà, dans l'Etat de Rondonia, l'argent disparaît à la même vitesse qu'il apparaît, des milliers d'hommes et femmes se rencontrent et s'affrontent, entre sexe, violence, et manque d'efficacité de la police, dans une ville accablée par la criminalité.

Michelle (nom d'emprunt) a 20 ans. Il y a quatre mois, elle a quitté sa ville natale dans l'Etat de Pará et a débarqué dans le village de pécheurs de Jaci Paraná, à Porto Velho, la capitale de Rondonia. Elle a trouvé du travail et un logement dans un “brega”,  nom local d'un bordel, où elle a commencé à travailler en faisant le ménage. Après seulement deux semaines, elle se prostituait déjà comme “presque toutes les filles”.

Quando cheguei aqui, achei triste, chorava toda noite. Essa poeira, as ruas sem asfalto. Eu trabalhava lavando louça, não lembro como fui pela primeira vez. Ele era estranho, levou pó pra cheirar no quarto, queria beijar na boca, transar de novo. Depois chorei. Se fosse na minha cidade, ia ter vergonha, nojo. Aqui é normal, quase todas as meninas fazem. Eu mudei, não sou a mesma mulher.

Quand je suis arrivée ici je me sentais déprimée, je pleurais toutes les nuits. Toute cette poussière, les rues sans goudron. Je lavais la vaisselle, je ne me rappelle plus comment c'était la première fois. C'était un étranger, il avait emmené de la cocaïne à sniffer dans la chambre, il voulait m'embrasser sur la bouche et avoir sans arrêt des rapports. Après ça j'ai pleuré. Si c'était arrivé dans ma ville, j'aurais eu honte, du dégoût. Mais ici c'est normal, presque toutes les filles se prostituent ; elles ont changé, je ne suis plus la même femme qu'il y a quatre mois.

Prostituta em salão de beleza em Jaci Paraná, a vila mais próxima da usina de Jirau  Foto: Marcelo Min

Prostituée dans un salon de beauté à Jaci Paraná, la ville la plus proche de l'installation hydro-électrique de Jirau. Photo de Marcelo Min

C'est impossible de circuler dans les rues de Jaci sans tomber sur un “brega”. Il y a des bars en plein air qui parfois ont de petites tables en plastique éparpillées sur le trottoir. La nuit, la musique joue à plein volume. Pendant la journée, les femmes qui les fréquentent se déplacent en shorts très courts et maillots qui laissent le ventre à l'air

Ces femmes se trouvent à Jaci pour offrir leurs services à des milliers d'hommes qui entrent et sortent de la ville à 7h et 17h, les horaires d'arrivée et de départ des travailleurs employés dans la construction de la centrale hydro-électrique de Jirau [pt, comme tous les liens suivants], l'un des ouvrages les plus importants du Programme de développement et de croissance en cours dans le pays. La centrale est née d'une digue du Rio Madeira, dans la forêt amazonienne. Jaci est à 20 kilomètres de la ville la plus proche.

La construction emploie 25 000 travailleurs, plus du double prévu dans le plan initial. Quelques ouvriers se sont installés dans la ville tandis que les autres y passent leurs jours de repos. Le Ministère Public de Rondonia a estimé que depuis 2009, année du début des travaux, la population de la ville serait passée de 4 000 à 16 000 habitants. A l'accent des ouvriers, on comprend qu'ils viennent du nord, nord-est, sud et centre-ouest du Brésil. D'autres encore ne parlent pas bien portugais, comme les Haïtiens ou les Boliviens.

“Certains ont envie de se payer du bon temps, d'autres sont tristes. Ils disent qu'ils trompent leurs femmes parce qu'ils en ont besoin, pas parce que ça leur plaît”, raconte Michelle. La majorité voyagent seuls ; ils restent entre trois mois et un an sans retourner chez eux.

É trabalho pesado. Quando acaba, eles querem se divertir, beber.

Le travail est pesant. Quand c'est fini, ils veulent seulement se divertir, boire.

Pour ces raisons, il y a 68 bordels à Jaci. Pour les prostituées, les pires moments sont quand le client devient agressif après avoir forcé sur l'alcool ou la cocaïne, qui dans ces lieux circule en abondance. Ou quand ils demandent à Michelle de passer la nuit ensemble. “Que Dieu me pardonne pour avoir dormi dans leurs bras comme si nous étions mari et femme”.

Quartos onde mulheres se prostituem no fundo de um brega, nome local para bordel Foto: Marcelo Min

La pièce où les femmes se prostituent, à l'arrière d'un “brega”. Photo de Marcelo Min

La ville de pécheurs est devenue un lieu de passage. Les gens recherchent de l'argent, pas des liens. On ressent une tension constante. La sexualité palpite à travers les vêtements très courts qui parfois montrent les parties intimes des femmes à la lumière du jour. Les récits de disputes dans les bordels sont quotidiens. Elles se déroulent entre les travailleurs ou entre les prostituées -il y a une aversion croissante entre Brésiliennes et Boliviennes qui sont venues dans cette ville. De nombreuses querelles se terminent par des coups de couteau, d'autres avec la mort de quelqu'un.

Là où il y a de l'argent, il y a la criminalité

Les jours de paie des travailleurs de la centrale, Jaci Paraná s'enflamme avec leur argent. A commencer par les bordels. Outre les prostituées locales, il en arrive de nouvelles des autres Etats du Brésil, seulement pendant la semaine de paie des travailleurs. Selon Michelle, certaines vivent dans la zone entre Jaci et Belo Monte, la centrale hydro-électrique en construction dans l'Etat de Pará. Leurs déplacements coincident avec les jours de paie de chaque centrale.

Ces semaines-là, les tarifs des prostituées augmentent significativement. Les plus aguerries arrivent à conclure pour 400 Reais (environ 151 Euro) chaque demi-heure avec les fonctionnaires, qui ont un meilleur salaire. Etant donné que Michelle a posé des limites à ne pas dépasser (elle ne pratique pas le sexe anal ni en groupe), le maximum qu'elle a réussi à gagner en une demi-heure est 130 Reais (50 Euro). Les semaines ordinaires, elle gagne 80 Reais (30 Euro), dont 20 (7.50 Euro) sont destinés à sa protectrice pour l'utilisation de la chambre.

Shirley, une des nombreuses coiffeuses qui se sont déplacées à Jaci pour travailler avec ces femmes, raconte :

Quem ganha mesmo são elas, as donas dos bregas, sempre prostitutas muito experientes,

Celles qui gagnent le plus, ce sont elles, les propriétaires des bordels, qui sont souvent les prostituées plus aguerries.

La femme ne veut pas que son nom soit rendu public. Shirley raconte que les propriétaires des bordels tirent profit de la location de la chambre, des consommations des clients et en faisant des prêts aux prostituées.

Etant donnée la forte concurrence, les protectrices offrent de l'aide aux femmes en leur suggérant d'”investir dans la beauté”. Michelle a été convaincue par sa protectrice de couper ses cheveux frisés pour faire poser des extensions longues et lisses. Pour ce faire, elle a du dépenser 1.150 Reais (434 Euro). Elle a contracté une dette  pour les extensions auprès de la propriétaire du bordel dans lequel elle travaille, et avec la coiffeuse pour l'application des mèches. Depuis tous les gains de Michelle reviennent à sa protectrice mais la dette ne diminue pas comme elle le devrait :

É assim mesmo, elas mandam as meninas aqui e depois não passam o dinheiro do trabalho delas.

C'est comme ça, les protectrices envoient les filles chez nous, et puis elles ne leur restituent pas l'argent de leur travail.

Après les bordels, les instituts de beauté sont la seconde activité commerciale à bénéficier de l'argent des travailleurs de la centrale. La ville compte un salon de beauté à chaque angle de rue. Depuis qu'elle a commencé à poser des extensions, Shirley gagne beaucoup plus que son mari, employé dans la construction des turbines de Jirau.

 

Jaci Paraná tem 68 pontos de prostituição e um salão de beleza em cada esquina Foto: Marcelo Min

Jaci Paraná compte 68 bordels et un salon de beauté à chaque angle de rue de la ville. Photo de Marcelo Min

Cependant, accumuler de la richesse à Jaci est très dangereux. La police, très faible, demeure impuissante face au pouvoir de l'argent qui circule dans la ville. Deux semaines avant cet entretien, Shirley a subi un vol chez elle et son mari a été pris en otage. La valeur de la marchandise volée s'élève à un total de 20000 Reais (7500 Euro) entre l'argent et l'équipement électronique, mais elle ne déposera pas plainte, même si tous savent qui sont les voleurs et ce qu'ils font pour vivre. Malgré cela, il ne se passe rien.

La police n'a pas de pouvoir contre le crime local. Les commerçants paient une entreprise privée, qui possède moto et voiture facilement identifiables, pour pouvoir circuler dans les trois plus importantes rues de la ville. En septembre 2012, le commandant de la Police militaire de Jaci a été tué dans un poste de police. Le même groupe de bandits a menacé  les autres policiers, qui ont été obligés de se coucher face contre terre pendant que les criminels faisaient exploser les caisses de la petite banque de Bradesco.

 

Le reportage Vies en transit, de Ana Aranha, sur l'impact des grands chantiers du Rio Madeira en Amazonie dans l'état de Rondônia au Brésil, fait partie d'un dossier spécial, #AmazôniaPública, de Publica, l'Agence Publique de journalisme, publié sur Global Voices sous forme d'une série de cinq articles.

Les reportages visent à explorer la complexité des investissements réalisés en Amazonie,  les négociations et les implications politiques, en donnant la parole à toutes les parties prenantes – gouvernement, les entreprises,  société civile – pour esquisser le contexte dans lequel tous ces projets se sont développés. Le parti pris des reportages, comme celui de Publicà, est toujours l'intérêt public : faire comprendre quel impact ont sur la vie des populations les actions et négociations politiques et économiques.

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