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Perruques, lunettes noires et boussole : la panoplie d'espion américain qui fait rire les Russes

(Billet d'origine publié le 18 mai)

La guerre froide a beau s'être achevée il y a plus de vingt ans, ce n'est un secret pour personne que les USA et la Russie continuent à s'espionner mutuellement. La mise au jour d'un réseau d'espionnage russe aux Etats-Unis il y a trois ans a prouvé que pour le SVR (le Service des Renseignements extérieurs de la Fédération de Russie, l'équivalent russe de la CIA américaine), les vieilles habitudes se perdent difficilement. La semaine dernière a montré qu'il en est de même pour la CIA, lorsque mardi 14 mai 2013, le FSB (le service de sécurité intérieure de la Russie) a annoncé l'arrestation de Ryan Christopher Fogle, troisième secrétaire à l'ambassade des USA à Moscou, pour tentative de recrutement d'espions parmi des citoyens russes. Fogle aurait écrit des lettres et passé des appels téléphoniques à des agents potentiels, leur proposant jusqu'à un million de dollars pour leurs services. Le Département d'Etat américain a refusé [anglais] d'indiquer publiquement pour quelle agence gouvernementale travaille Fogle et de commenter les allégations d'espionnage.

L'arrestation de Fogle a  été filmée par le FSB et montrée à la télévision russe. Sur la vidéo [en russe], on voit Fogle avec une improbable perruque blonde et une casquette de base-ball, qui lui sont ôtées par un agent du FSB avant qu'il soit embarqué de force dans une voiture qui attendait. La “panoplie d'espion” de Fogle (composée de deux perruques, de lunettes noires, d'une boussole, d'un téléphone Nokia bas de gamme, d'un atlas des rues de Moscou, d'un couteau suisse et de plusieurs enveloppes de billets de 500 euros) est ensuite déployée devant les caméras. Plus loin, Fogle et ce qui semble être trois de ses collègues de l'ambassade reçoivent une robe de chambre d'un agent du FSB flouté. Dans un style rappelant étrangement celui d'un directeur d'école réprimandant des élèves indisciplinés, l'agent se dit abasourdi et déçu par les tentatives de Fogle pour recruter des citoyens russes, au moment même de la récente et étroite coopération de la Russie avec les agences de renseignement américaines dans la foulée des attentats du marathon de Bosto.

L'affaire a catapulté le monde glauque du contre-espionnage sous les projecteurs de la blogosphère russe, qui s'est délectée à en disséquer les détails. Au départ, beaucoup ont été déconcertés par l'attirail d'espion de Fogle, qui semblait tout droit sorti d'un des premiers James Bond.

Best_JS [russe] a ironisé sur Twitter :

Парики,черные очки и особенно–компас в Москве.Не хватает только секстанта и астролябии.ЦРУ оснащает своих агентов в магазине 99 центов?

Des perruques, des lunettes noires et surtout, une boussole à Moscou. Il ne lui manque que le sextant et l'astrolabe. la CIA équipe ses agents dans un magasins à 99 cents ?

L'utilisateur de Twitter Timque [russe] a lui aussi trouvé Fogle peu futé pour un espion.

Если наша контрразведка способна ловить только шпионов с чуть ли не надписью «ШПИОН» на лбу. То из меня бы вышел отличный агент ЦРУ!

Si notre contre-espionnage n'attrape que les espions avec “ESPION” écrit sur le front, je pourrais faire un excellent agent de la CIA !

Fogle's alleged spy-kit generated interest for it's "low-tech" nature.

La panoplie d'espion supposée de Fogle a intéressé par son côté “low-tech”. Capture d'écran YouTube, 17 mai 2013.

Non sans surprise, une appréciation plus indulgente [russe] de l'équipement de Fogle est venue du populaire blogueur russe, spécialiste de technologies, Eldar Murtazin [russe], qui a pointé les écueils d'une utilisation de gadgets de pointe dans l'univers de l'espionnage.

Начнем с самого противоречивого предмета в глазах обывателей — обычного атласа Москвы и дорог с указанием каждого дома. В век высоких технологий, когда у каждого в телефоне есть навигация и хорошие карты, это выглядит анахронизмом. А теперь давайте представим специфику работы агента, когда он не должен оставлять следов, в том числе и цифровых. Я плохо представляю себе агента, который прокладывает путь к тайнику или месту встречу в Google Maps и затем сохраняет маршрут. Этот агент должен быть конченным идиотом. Равно, как мне сложно представить как сообщить о месте встречи в электронном виде, это дополнительный риск […] Поэтому можно долго ворчать, что разведчикам чужды новые технологии, но это не так. Эффективный способ не оставлять следов, не использовать программы навигации.

Commençons par l'objet le plus contradictoire aux yeux du béotien : l'atlas ordinaire des rues de Moscou avec la localisation de tous les immeubles. Au siècle de la haute technologie, où chacun a dans son téléphone un GPS et de bonnes cartes, ça paraît un anachronisme. Mais considérons maintenant les particularités du travail de l'agent, quand il ne doit pas laisser de traces, y compris numériques. J'ai du mal à imaginer un agent rechercher un itinéraire vers une cachette ou un rendez-vous secret à l'aide de Google Maps puis l'enregistrer. Un tel agent serait un idiot fini. De même, je peux difficilement me représenter qu'on puisse informer du lieu de la rencontre par moyens électroniques, c'est un risque supplémentaire […] On peut donc bougonner autant qu'on veut que les agents secrets ignorent les nouvelles technologies, mais ce n'est pas ça. Un moyen efficace de ne pas laisser de trace est de pas utiliser de GPS.

Le blogueur et gourou des médias sociaux Anton Nossik [russe], quant à lui, a mis en cause l'incapacité des Américains à travailler avec des agents en renseignement humain. Se référant à un entretien [russe] avec le célèbre déserteur soviétiqueVictor Souvorov, Nossik d'affirmer :

По мнению Суворова, у ЦРУ просто очень хреново поставлена агентурная работа. Потому что, с одной стороны, львиная доля разведданных собирается с помощью техсредств (спутниковая съёмка, перехват коммуникаций), а не от живых людей. С другой стороны, самые эффективные агенты на службе Америки — иностранцы, шпионящие в своих собственных странах. Которых не нужно учить маскироваться, гримироваться, носить парики, потому что их главная маскировка — реальная биография и занимаемая должность.

De l'avis de Souvorov, la CIA est simplement d'une grande incompétence dans le travail avec des agents. Ceci parce que, d'une part, la part du lion de l'information est collectée par des moyens techniques (prises de vue par satellite, interception de communications) et non d'individus vivants. Et, d'autre part, les agents les plus efficients au service de l'Amérique sont des étrangers opérant dans leurs propres pays, à qui il n'est pas besoin d'apprendre à se déguiser, se maquiller, porter des perruques, parce que leur principal déguisement est leur biographie et occupation professionnelle dans la réalité.

Nossik écrit ensuite que la supposée lettre [russe] de Fogle (écrite en un russe maladroit même si grammaticalement correct) ressemblait à une “arnaque nigériane [anglais] passée par Google traduction”.

Bien entendu, selon l'usage, des utilisateurs de RuNet ont vu la main invisible du Kremlin à l'oeuvre du début à la fin de l'épisode. Comme l'a exprimé sarcastiquement ce commentateur [russe] :

Ну, да — накладные усы, парики, шифры и прочая хуета. Почти как в кино. Не верю я в это лицедейство! Компас меня убил окончательно. Надо было еще словарь англо-русский добавить. И детскую порнографию.

Mais oui, moustaches postiches, perruques, codes et conneries du genre. Presque comme au cinéma. Je ne crois pas à cette feinte. La boussole était la goutte d'eau. Il manquait le dictionnaire anglais-russe. Et du porno infantile.

Chose intéressante, pendant que les compétences d'espion de Fogle (ou son incompétence) occupaient toute la discussion, aucune attention n'a été prêtée aux retombées possibles de l'expulsion pour espionnage d'un diplomate américain. De même personne ne s'est demandé pourquoi le Kremlin a choisi d'expulser Fogle en pleines discussions de haut niveau avec les Etats-Unis sur la Syrie et la coopération dans le renseignement. Il est révélateur que ce qui serait normalement un incident diplomatique majeur n'est guère plus qu'une anecdote amusant les internautes russes.

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