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La tradition démocratique du Sénégal mise à mal

L’Etat sénégalais est réputé pour sa défense de la liberté d’expression et des droits humains. Mais en 3 semaines cette réputation a été sérieusement mise à mal avec les expulsions de Makaila Nguebla, journaliste tchadien et Kukoi Samba Sanyang, célèbre opposant gambien.

Les Sénégalais pensaient qu’après l’intermède Abdoulaye Wade ils pourraient enfin renouer avec la démocratie que leur léguée leur poète président Léopold Sédar Senghor.

Mamadou Oumar NDIAYE revient sur cette tradition démocratique dans un billet intitulé Sénégal, tes excellentes traditions foutent le camp !

Le Sénégal n’a ni or (ou alors très peu, dans la région de Kédougou), ni diamants, encore moins du pétrole, du gaz ou de l’uranium … De plus, la pluviométrie n’y est pas abondante et la plupart de nos paysans ne travaillent que trois mois dans l’année … Malgré tout, notre pays tient une place honorable dans le concert des nations africaines. Et, à franchement parler, il a un niveau de développement que beaucoup de pays incroyablement gâtés par la nature nous envient. Cela est dû, bien sûr, à la qualité des ressources humaines du Sénégal produites par un système éducatif de qualité mis en place par le premier président de la République, le poète, agrégé de grammaire et académicien Léopold Sédar Senghor. Un système public d’éducation dont l’actuel Président est un pur produit, soit dit en passant. … Ce niveau de développement enviable, notre pays le doit aussi à sa stabilité politique légendaire qui a fait que, depuis l’indépendance en 1960, il n’a jamais connu de coup d’Etat militaire. En Afrique, notre pays est l’un des rares à avoir toujours été gouverné par un pouvoir civil. Et au moment où partout ailleurs, les pouvoirs militaires étaient la règle, le Sénégal a constitué une joyeuse exception, un îlot de démocratie dans un océan de dictatures … Bref, de quelque côté qu’on le prenne, le Sénégal a toujours fait figure d’exception en Afrique.

Mais tout ceci commence à se fissurer.

D’abord le 17 avril dernier, Kukoi Samba Sanyang, dissident politique, gambien  — chef de la rébellion de 1981 contre le régime de Dawda Kaïraba Diawara — était expulsé vers le Mali un pays en guerre.

Puis le 8 mai, c’était au tour du journaliste tchadien Makaila Nguebla — qui tient un blog très critique envers le régime de son pays — de l’être vers la Guinée (pays qui a toujours été en proie à des tensions).

Alors même que le président Wade auquel — beaucoup était reproché — avait toujours respecté cette tradition de pays d’accueil.

Comme me le dit le Makaila « Je retiens une chose, sous Abdoulaye Wade, jamais, je n'ai été interpellé une seule fois par la police », le gouvernement de Wade se « contentait » de ne pas régulariser la situation des réfugiés.

Face à ces dérives la société civile inquiète, s’organise. Une coalition « Droit d’Asile et Liberté d’Expression » (DALE) — qui exige le retour de Makaila Nguebla — a été créée.

Boly BAH écrit dans Voie déviante d’une démocratie :

Une dérive à stopper. Qui est le prochain sur la liste ? En moins de deux mois, le Sénégal a chassé deux opposants africains de Dakar. … « C’est une concession grave à des régimes anti-démocratiques » … Cette expulsion d’un défenseur des droits humains et leader d’opinion vers la Guinée, un pays « non sûr » et en proie à des tensions politiques, laisse apparaître un deal entre les autorités politiques sénégalaises et tchadiennes, en vue d’extrader Makaila Nguebla au Tchad où sa vie est menacée ».
« Le combat sera mené jusqu’au retour de Makaila et de Kukoi Samba Sanyang. …

Les pays n’ont pas d’ami mais des intérêts. En procédant aux expulsions de Kukoi Samba Sanyang, le Sénégal défend peut-être les relations de bon voisinage avec la Gambie. Et fait un clin d’œil à Yaya Jammeh, président gambien au cœur du règlement du conflit de la Casamance. La Gambie avait même facilité la libération des otages sénégalais, il y a quelques mois. C’est peut-être compréhensible de lui renvoyer la monnaie en expulsant son opposant-rebelle, Kukoi Samba Sanyang. Avec le Tchad, certes, il n’y a pas cette grande amitié, mais la nouvelle posture africaine de Idrisss Deby Itno vaut peut-être cette largesse.

Deby a le vent en poupe et avec sa forte colonie militaire dans le désert malien, le président tchadien est en pleine puissance sous-régionale. Le Tchad contribue aussi au financement du procès d’Habré. Maintenant, si le jugement d’Habré participe au renforcement de l’indépendance judiciaire africaine, l’expulsion de Makaïla reste plutôt suspecte. Le blogueur était un combattant de la démocratie. Un relais entre son peuple et l’extérieur. Il était la voix des sans voix tchadiennes, il informait des dérives de Deby parce que bénéficiant de cette liberté d’expression qui fait défaut à ses confrères restés au pays.

Profitant de ce tumulte, alors que le Sénégal — a aboli la peine de mort en 2004 et que la dernière exécution capitale date de 1967 — un député de la majorité présidentielle veut déposer une proposition de loi en faveur de son rétablissement.

Le mouvement de Youssou N’Dour, actuel ministre de la culture et du tourisme, Fekke Maci Bolle rappelle sur sa page Facebook :

Celui ou celle qui affirme que l'on vit confortablement dans le couloir de la mort n'y a de toute évidence jamais mis les pieds … On voit rarement une personne riche ou aisée monter à la potence … La peine de mort est la négation absolue des droits humains. Il s’agit d'un meurtre commis par l'État, avec préméditation et de sang-froid. Ce châtiment cruel, inhumain et dégradant est infligé au nom de la justice.
Cette peine viole le droit à la vie inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Amnesty International s'oppose à la peine de mort en toutes circonstances, quels que soient la nature du crime commis, les caractéristiques de son auteur ou la méthode utilisée par l'État pour l'exécuter.

 

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