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Contestataires russes et turcs, même combat ?

Pendant qu'Istanbul était secoué par les manifestations contre le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan, l'Internet russe observait et discutait activement des événements. La Turquie est une destination de vacances populaire chez les Russes, attirés par les plages, la proximité, les prix modiques et un accord d'entrée sans visa avec la Russie. Rien que l'année dernière, près de 3 millions de Russes se sont rendus dans ce pays. Si une partie de l'intérêt pour l'actualité turque peut donc être attribuée à des soucis de réservations de voyages non remboursables, la Russie elle-même n'a pas été à court en deux ans de ses propres manifestations de rues, et beaucoup de Russes n'ont pas tardé à tracer des parallèles, que ce soit entre les mouvements de contestation ou les dirigeants.

Dès le départ, les sympathies russes sont allées en majorité aux protestataires, un phénomène que l'écrivain polémique et chef du mouvement d'opposition Autre Russie, Edouard Limonov, a attribué [russe] au caractère national russe :

Мы, российские граждане, всегда надеемся, что восставшие против своих правительств победят, всегда инстинктивно встаём на их сторону. Объясняется этот феномен крайне просто. Поскольку мы ненавидим своё правительство и всё руководство нашей страны, и хотим, чтобы оно оставило нас, как можно быстрее; мы солидаризируемся инстинктивно с любой борьбой против правительств.

Nous autres citoyens russes, espérons toujours que ceux qui se révoltent contre leurs gouvernements vaincront, et nous nous sommes d'instinct debout à leur côté. Ce phénomène a une explication très simple. Autant nous haïssons notre gouvernement et tous ceux qui dirigent notre pays, et voulons qu'ils nous quittent, aussi vite que possible, autant nous nous solidarisons instinctivement avec n'importe quel combat contre les gouvernements.

"Unrest in Istanbul", June 11, 2013, Photo by  Eser Karadağ CC2.0

“Désordres à Istanbul”, 11 juin 2013, Photo Eser Karadağ CC2.0

Mais Limonov a poursuivi en expliquant que dans le cas de la Turquie la sympathie n'était pas un simple réflexe. Relevant que l'écologie était la cause centrale de l'éruption à Taksim, il a écrit que “les Turcs se sont montrés très semblables à nous, comme Tchirikova et sa forêt de Khimki [anglais].”

Limonov n'était pas seul, et les Russes ont été nombreux à exprimer sur Twitter et LiveJournal leur soutien aux contestataires. Arkadi Babtchenko, un journaliste russe qui bloguait sur place au sujet des manifestations d'Istanbul, a fustigé [russe] la réaction d'Erdoğan (il a ensuite été interpelé, rossé [russe] et expulsé de Turquie [anglais].)

По поводу переговорщиков (вчера одиннадцать человек ездили к Эрдогану на переговоры, насколько я понял, ни о чем не договорились, но это не точно) – не то, чтобы разброд и шатание, но разговоры уже начались. Очень грамотный ход со стороны Эрдогана. Разделяй и властвуй. Умно. У Путина учится.

Quant aux négociateurs (hier [12 juin 2013] onze personnes sont allées chez Erdoğan pour des négociations, à ce que j'ai compris ils ne sont arrivés à aucun accord, mais ce n'est pas clair) — ce n'est pas qu'elles aient causé dissension et flottement, mais on a commencé à se parler. Un coup de maître de la part d'Erdoğan. Diviser pour régner. Intelligent. Il apprend de Poutine.

Les comparaisons d'Erdoğan avec Poutine se sont multipliées, notamment sur Twitter. Real_Estate_Mos [russe] a twitté :

Эрдоган – это такой турецкий Путин..

Erdoğan est le Poutine russe..

Jouant sur le penchant des deux dirigeants à se présenter comme des serviteurs publics, sergeiolevskii [russe] a twitté :

Эрдоган: “я слуга народа”.
Путин: “я как раб на галерах”.
Чего же так сложно избавиться от этих слуг и рабов?

Erdoğan : “Je suis un serviteur du peuple”
Poutine : “Je suis un esclave aux galères”
Pourquoi est-ce si compliqué de se débarrasser de ces serviteurs et esclaves ?

Les Russes pro-Poutine ont été réticents à exprimer leur soutien à Erdoğan, sous le gouvernement duquel les relations russo-turques ont viré à l'aigre, notamment au sujet de la Syrie. Nikolaï Starikov, un Poutiniste pur et dur, écrivain et théoricien du complot, n'en a pas moins déclaré [russe] que les manifestations avaient été attisées par les Américains afin de semer le désordre en Turquie et contraindre le gouvernement à aider les combattants rebelles syriens, ce que celui-ci, prétend Starikov, voulait éviter :

Не хочет – нужно заставить. И вот «турецкая весна» на улицах. Погромы, драки с полицией, попытки штурма офисов правящей партии. И все из-за планов сноса одного парка, как говорят нам СМИ? Полная чушь. Цель беспорядков – заставить Турцию активно вписаться в сирийский конфликт и помочь исламистам.

[La Turquie] ne veut pas [être impliquée], il faut la forcer. Et voilà “le printemps turc” dans les rues. Pogroms, heurts avec la police, tentatives de prise d'assaut de bureaux du parti au pouvoir. Et tout cela pour cause de destruction d'un simple parc, comme disent les médias ? Sottises absolues. Le but des désordres est de forcer la Turquie à s'enrôler dans le conflit syrien et aider les islamistes.

Par le passé, Starikov allait répétant que le Département d'Etat américain est derrière l'opposition russe, moyen d'activement  affaiblir le pays.

Sur Twitter, aliciamillor [russe] a démontré en une série de tweets [russe] que la proposition d'Erdoğan de soumettre à référendum la question du parc le rendait supérieur à certains hommes politiques occidentaux :

Браво! Эрдоган предложил провести референдум. Того же самого требовали фр-зы по поводу гей браков. Олланд отказал в груб форме,собаками и газом. Вывод – Эрдоган больше демократ чем Олланд.

Bravo ! Erdoğan a proposé d'organiser un référendum. Les Français ont exigé la même chose pour le mariage gay. Hollande a refusé grossièrement, avec des chiens et des gaz. Résultat, Erdoğan est plus démocrate que Hollande.

Le groupe russophone qui a majoritairement soutenu Erdoğan est celui des citoyens des républiques d'Asie Centrale, dont la plupart sont des populations turques, apparentées ethniquement et linguistiquement aux Turcs d'Anatolie. Un utilisateur [russe, ouzbek] d'Ouzbékistan (dont le président avait riposté à la contestation populaire de 2005 en massacrant [anglais] des centaines de compatriotes) a applaudi Erdoğan [russe] pour sa relative retenue :

Эрдоган поступил правильно , предупредил , не отреагировали , и теперь выгнал всех нахрен !!! и вообще можно было без предупреждении

Erdoğan a a agi correctement, il a averti [les manifestants], ils n'ont pas réagi, et maintenant il les a envoyés au diable !!! et de toute façon il pouvait le faire sans préavis

Une autre utilisatrice, Eva_Alli [russe, kirghize] du Kirghizistan, dont le pays a lui aussi souffert d'instabilité politique, a également fait l'éloge [russe] de la fermeté d'Erdoğan.

Эрдоган красавчик. нам бы такого. знает, что делает, имеет свою точку зрения и ни перед кем не пасует. лев в мужском роде. одним словом.

Erdoğan est sympa. Si seulement on en avait un pareil. Il sait ce qu'il fait, il a son point de vue et il ne cède pas. Un lion à forme humaine, en un mot.

Leonine Erdogan is anything but cowardly, according to some RuNet users. YouTube screenshot. June 18, 2013.

Le lion Erdogan n'a peur de rien, selon certains internautes russes. Capture d'écran de YouTube. 18 juin 2013.

Chacun de ces groupes d'utilisateurs de RuNet perçoit la Turquie à travers le prisme de ses propres soucis intérieurs : pour les membres de l'opposition, il y a un exemple à suivre, tandis que les soutiens du régime voient dans les troubles une preuve d'ingérence étrangère et d'hypocrisie occidentale. A l'inverse, les citoyens d'Asie Centrale paraissent envier à leurs cousins d'Anatolie un dirigeant plus modéré ou plus résolu que le leur. Si les médias sociaux ont nettement facilité à leurs utilisateurs le suivi et la discussion d'événements à des milliers de kilomètres, leurs préoccupations rappellent que pour beaucoup d'entre eux, la politique reste une affaire locale.

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