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Fortaleza (Brésil) : “Quelles leçons du mouvement de protestation pour les média ?”

Ce billet fait partie de notre dossier central la Révolte du Vinaigre.

[Tous les liens mènent à des pages en portugais, sauf indication contraire.]

Lorsque des manifestations surgirent dans tout le Brésil en début d'année, le média participatif Coletivo Nigéria de Fortaleza est aussi descendu dans les rues, caméras à la main. Le cinéaste Pedro Rocha explique :

"Nous ne savions pas ce qu'il adviendrait de notre couverture des manifestations, mais nous savions que nous devions être là", explique Pedro Rocha à propos du documentaire Com vandalismo. Regarder le film publié avec l'article de Global Voices en août 2013.

“Nous ne savions pas ce qu'il adviendrait de notre couverture des manifestations, mais nous savions que nous devions être là”, explique Pedro Rocha à propos du documentaire Com vandalismo. Regarder le film publié avec l'article de Global Voices en août 2013.

 Começamos filmando pelo dever de registrar o que estava acontecendo. Não fazíamos a menor ideia no que aquilo ia dar.

Nous avons commencé le tournage en raison de la nécessité d'enregistrer ce qui se passait. Nous n'avions pas la moindre idée de ce qui allait se passer.

Ce fut le début de leur récent projet, selon Pedro Rocha, l'un des quatre journalistes qui ont obtenu leur diplôme il y a deux ans et ont formé le collectif, avec Roger Quentin, Yargo Gurjão et Bruno Xavier. Le résultat a été le documentaire “Com vandalismo” (Vandalisme) [fr], qui raconte les événements de cette période dans la ville de Fortaleza, avec une attention critique sur le discours des médias traditionnels construits autour du “vandalisme”.

Dans une interview par courriel avec Global Voices, Pedro Rocha explique plus en détail cette expérience et analyse les orientations possibles que peuvent prendre les communications en ligne dans le pays après les manifestations.

Global Voices (GV): Pensez-vous qu'avec les manifestations et l'utilisation intensive des outils de réseautage social, les médias citoyens brésiliens ont fait un pas en avant?

Pedro Rocha (PR): Talvez a gente precise esperar um pouco mais. Ver como isso vai funcionar na Copa, por exemplo. Para usar uma palavrinha mágica sempre que se fala de megaeventos: precisamos ver qual será o “legado” desses protestos para a comunicação. De todo modo, se o ditado que diz que “a necessidade faz o homem” estiver certo, provavelmente esse amadurecimento irá se concretizar.

Até agora, o que vimos foram as pessoas correndo para as redes sociais em busca de informação, porque só com a grande mídia não dá – ainda mais agora que a relação entre essa mídia e os manifestantes está cada vez mais desgastada. Muitos manifestantes não concedem entrevistas a eles (se é que um dia essas entrevistas foram solicitadas) e hostilizam os repórteres de algumas emissoras. Por outro lado, a mídia alternativa, independente ou cidadã, seja qual for o nome, é quem está criando e ocupando esse espaço.

Peut-être que nous devrons attendre encore un peu. Pour voir comment cela va fonctionner pendant la Coupe du Monde, par exemple. Pour utiliser le mot magique qui est toujours présent lorsque l'on parle de méga-événements : nous avons besoin de voir ce que sera l’ “héritage” de ces manifestations pour les médias. Quelle que soit la façon dont ça se passera, si l'adage “nécessité fait l'homme” se révèle vrai, ce progrès va probablement se concrétiser.

Jusqu'à présent, ce que nous avons vu c'était des gens qui se ruent vers les réseaux sociaux à la recherche d'informations, parce que suivre les médias traditionnels ne suffit pas – encore plus maintenant que la relation entre ces médias et les manifestants est devenue tendue. De nombreux manifestants ne leur donnent pas d'interviews (si de tels entretiens devaient être demandés) et sont hostiles envers les journalistes de ces grands réseaux. D'autre part, les médias alternatifs, indépendants ou citoyens ou quelque soit le nom, sont ce qui crée et qui occupe cet espace.

GV: Comment ces changements dans le paysage politique et médiatique influent sur ​​l'avenir de ce que vous faites en tant que collectif ?

Bruno Xavier, l'un des membres du collectif Nigeria, en action lors de la projection  de l'un des documentaires réalisés par le collectif dans un restaurant du quartier. Photo utilisée avec permission.

Bruno Xavier, l'un des membres du collectif Nigeria, en action lors de la projection de l'un des documentaires réalisés par le collectif dans un restaurant du quartier. Photo utilisée avec permission.

PR: Primeiro, estamos nos questionando mais do que nunca sobre o nosso trabalho, sobre as ideias que nos orientam, sobre como devemos nos posicionar nessa história. Em segundo lugar, vem a forma como nos organizamos como produtora e/ou coletivo.

A “produtora” Nigéria trabalha com comunicação institucional pra movimentos sociais e terceiro setor principalmente. Nós sempre guiamos politicamente nosso trabalho. Porém, isso às vezes pode entrar em conflito com as exigências da cobertura das manifestações, quando atuamos mais como “coletivo” – de forma voluntária, por assim dizer. Quer dizer, às vezes temos que priorizar uma coisa ou outra ou nos dividir e sacrificar um pouco cada lado. Além disso, temos nossa produção jornalística propriamente dita, que requer um tratamento diferente dos vídeos institucionais ou mesmo dos vídeos das manifestações.

Na nossa opinião, todas estas diferentes formas de comunicação são importantes e se complementam, mas precisaremos cada vez mais pensar na forma como sustentar esses trabalhos. Por exemplo, a partir da repercussão Com Vandalismo – realizado sem nenhum financiamento e com a colaboração de várias outras pessoas além dos integrantes da Nigéria – estamos planejando uma forma de financiar a cobertura da Copa no próximo ano.

Tout d'abord, nous nous interrogeons plus que jamais sur la nature de notre travail, sur les idées qui nous guident et comment nous positionner dans cette histoire. Deuxièmement, nous nous interrogeons sur la façon dont nous nous organisons en tant que producteurs et/ou en tant que collectif.

Le collectif de production médiatique Nigéria travaille principalement dans la communication institutionnelle pour les mouvements sociaux et le secteur sans but lucratif. Nous sommes toujours politiquement guidés dans notre travail. Cependant, il est parfois possible d'être en conflit avec les exigences de couverture de manifestations, quand nous agissons plus comme un “collectif” – de manière volontaire, en quelque sorte. En d'autres termes, nous devons donner la priorité à l'une ou l'autre chose, ou nous choisissons de sacrifier un peu de chaque côté. En outre, nous avons la production journalistique elle-même, ce qui nécessite un traitement différent des vidéos institutionnelles ou des vidéos des manifestations.

À notre avis, toutes ces différentes formes de communication sont importantes et se complètent les unes les autres, mais nous devons penser de plus en plus à la façon de soutenir ces efforts. Par exemple, en raison de la réponse à “Com vandalismo» – filmé sans aucun soutien financier et avec la collaboration de plusieurs autres personnes en dehors du groupe Nigeria – nous projetons de trouver un moyen de financer la couverture de la Coupe du Monde l'année prochaine.

GV: Dans le documentaire, vous apparaissez un moment avec des étudiants d'un programme de communication sociale. Y a-t-il eu des échanges entre le programme et Nigéria?

PR: Sou professor do curso de jornalismo de uma faculdade particular aqui de Fortaleza. E já tinha convidado dois estudantes de lá, o Franzé e o Leandro, para serem bolsistas em um outro projeto da Nigéria sobre Direito à Moradia. Nós estávamos mapeando as ocupações irregulares em Fortaleza quando os protestos estouraram no país. Nessa história, eles acabaram compondo a equipe. Estiveram em todos os quatro dias que o documentário registrou e, no último, o Leandro acabou sendo detido comigo, depois de sermos encurralados pelo Batalhão de Choque. Não fomos para a delegacia porque a presidente do Sindicato dos Jornalistas do Ceará passou no local exatamente na hora.

Je suis professeur au département de journalisme d'une faculté privée ici à Fortaleza. Et j'ai déjà invité deux élèves, Franzé et Leandro, à devenir boursiers dans un autre projet de Nigéria sur le mouvement pour les droits à un logement convenable. Nous élaborions la carte des occupations irrégulières à Fortaleza lorsque les manifestations ont éclaté dans le pays. En couvrant cette histoire, ils ont fini par devenir une partie de l'équipe. Ils étaient avec nous tout le temps pendant les quatre jours où le documentaire a été tourné, et Leandro a fini par se faire arrêter avec moi, après avoir été bloqué par la police anti-émeute. Nous ne sommes pas allés au poste de police parce que le président de l'Union des journalistes de Ceará passait par là à ce moment précis.

GV: Quelles sont les différences entre le travail avec Nigéria et vos autres expériences professionnelles dans les médias?

PR: Os quatro integrantes da Nigéria têm percursos profissionais diferentes, mas, com exceção de um, tivemos passagens mais curtas ou mais longas pelos maiores grupos de comunicação do Ceará. E existe uma primeira grande diferença, que é a diferença entre ser empregado de uma grande empresa e ser sócio de seus amigos numa produtora. É verdade que isso impacta também na sua estabilidade financeira, mas isso é compensado por outros ganhos, como a ausência de hierarquia.

De gauche à droite: Pedro Rocha, Yargo Gurjão, Bruno Xavier et Roger Quentin. Photo utilisée avec permission.

De gauche à droite: Pedro Rocha, Yargo Gurjão, Bruno Xavier et Roger Quentin. Photo utilisée avec permission.

Por exemplo, a falta de hierarquia faz com que estejamos a todo momento debatendo – agora mesmo estamos tendo que encarar na prática conceitos como o “equilíbrio” em nossa produção jornalística, já que nos identificamos com as posições dos manifestantes, mas também queremos nos manter como um espaço em que o diálogo e o debate sejam possíveis. Esse tipo de organização nos dá também a liberdade de escolhermos no que queremos apostar e a responsabilidade de assumirmos esse risco. O Com Vandalismo foi um caso desses. Depois de tudo, alguns outros projetos atrasaram, foram deixados temporariamente de lado, mas valeu a pena.

Les quatre membres de Nigéria ont des parcours professionnels différents, à l'exception d'un seul, nous avons eu des périodes plus ou moins longues de travail pour les grandes entreprises de médias au Ceará. Mais il existe une différence majeure, qui est celle d'être employé par une grande entreprise et d'être associé à vos amis en tant que producteur. Il est vrai que cela a des implications financières sur chacun, mais c'est compensé par d'autres avantages, comme l'absence de hiérarchie.

Par exemple, l'absence de hiérarchie signifie que nous discutons tout le temps – en ce moment meme, nous débattons de concepts tels que “l'équilibre” dans la pratique de notre production journalistique. Nous nous sommes déjà identifiés avec la position des manifestants, mais nous voulons aussi maintenir un espace où le dialogue et le débat sont possibles. Ce type d'organisation nous donne également la liberté de choisir ce que nous voulons risquer et la responsabilité d'assumer ce risque. “Com vandalism” a été l'un de ces cas. Après tout cela, d'autres projets ont été retardés et mis temporairement de côté, mais ça valait le coup.

GV: Quels sont les principaux défis dans la couverture des manifestations?

PR: Tirando o fato de que não conhecíamos gás lacrimogênio e bala de borracha, nem exatamente sabíamos como se portar diante daquele tipo de situação de confronto, o maior desafio a meu ver foi se orientar naquela revolta. Saber o que filmar, quem entrevistar, perceber o que estava em jogo – basicamente entender o que estava acontecendo no país. Se ainda hoje é difícil entender isso, não pense que foi mais fácil para quem estava lá na Alberto Craveiro, sob um sol infernal, no meio de um mar de gente correndo e tossindo gás lacrimogênio. Talvez por isso a repressão policial tenha se transformado numa pauta por si só, por ser um elemento imediato, inquestionável e, no final das contas, aglutinador, apesar de o objetivo ter sido a “dispersão” dos manifestantes. Talvez por isso também escolhemos nos apoiar num ponto específico, o “vandalismo”, para seguirmos documentando, sem nos perdermos em julgamentos sobre a história.

Outre le fait que nous n'étions pas familiers des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc, ni ne savions exactement comment se comporter face à ce genre de confrontation, le plus grand défi de mon point de vue était de s'orienter au cours de la révolte. Savoir quoi filmer, qui interviewer, comprendre ce qui était en jeu – essentiellement saisir ce qui se passait dans le pays. Si, aujourd'hui encore, il est difficile de comprendre cela, ne pensez pas que c'était plus facile pour ceux qui étaient là à Alberto Craveiro sous un soleil infernal, au milieu d'une marée humaine courant et toussant sous les grenades lacrymogènes. Peut-être que c'est pour ça que la répression policière est devenue un sujet en soi, si ce n'est que parce que c'est un élément sans doute immédiat et, après tout, unificateur en dépit de son objectif de “disperser” les manifestants. C'est peut-être aussi pourquoi nous avons choisi de soutenir un point de vue précis, celui du “vandalisme”, pour continuer à documenter sans se perdre dans le jugement de l'histoire.

GV: Que pensez-vous en tant que groupe, des collectifs qui ont émergé au cours des manifestations, comme Midia Ninja [“Un phénomène de journalisme alternatif issu des protestations au Brésil”, comme rapporté par le blog Le journalisme dans les Amériques] ?

PR: A Mídia Ninja é, sem dúvida, o maior fenômeno dessa comunicação que ganhou força com os protestos. As transmissões ao vivo, pra mim, são o elemento mais revolucionário nessa história toda. Em junho, você podia assistir o helicóptero da Record News sobrevoando São Paulo ou o Rio de Janeiro, ao mesmo tempo em que acompanhava um cara correndo pelas ruas com um celular entrevistando os manifestantes. Se você demorasse um pouco mais nessa dupla cobertura, iria perceber que algumas coisas na transmissão da TV estavam equivocadas.

Hoje nós temos transmissão ao vivo pela Internet aqui em Fortaleza e imagino que em quase toda cidade em que o 3G dê conta do serviço. Particularmente gosto de acreditar que os ninjas viraram uma espécie de confraria ou, simplesmente, uma rede, independente do grupo Mídia Ninja até. Por outro lado, existem coletivos, como a Nigéria, que não fazem cobertura ao vivo, mas registram e postam no mesmo dia ou no dia seguinte alguns vídeos, já com alguma edição e com uma qualidade melhor de imagem. Esse é outro tipo de cobertura que se junta às transmissões, aos relatos pessoais no Facebook, às charges de ilustradores independentes etc.

Se o Brasil tivesse uma TV pública de qualidade e um sistema de comunicação realmente democrático, ainda assim esse tipo de ação seria necessário. Ou seja, diante do monopólio comercial da comunicação brasileira, essa comunicação dos ninjas e dos coletivos é questão de sobrevivência e esperamos que só se fortaleça daqui pra frente.

Midia Ninja est, sans aucun doute, le plus grand phénomène de ces formes de communication qui ont pris de la vigueur avec les manifestations. Les retransmissions en direct, pour moi, étaient l'élément le plus révolutionnaire dans toute cette histoire. En juin, vous pouviez voir l'hélicoptère de Record News survoler São Paulo ou Rio de Janeiro, et en même temps un gars courir dans les rues avec un téléphone interviewer des manifestants. Si vous avez regardé ne serait-ce qu'un peu de cette double couverture, vous avez pu voir que certaines choses étaient inexactes dans la couverture de la télévision.

Aujourd'hui, nous avons une transmission en direct par le biais d'Internet ici à Fortaleza, et j'imagine qu'il en est de même dans chaque ville qui dispose d'une couverture 3G. J'aime particulièrement à croire que les ninjas sont devenus leur propre genre de fraternité, ou simplement un réseau indépendant de Midia Ninja même. D'une part, des collectifs existent, tels que Nigéria, qui ne font pas de couverture en direct, mais plutôt des films et publient des vidéos le jour même ou le lendemain, avec la possibilité de les éditer et d'avoir une meilleure qualité d'images. C'est là un autre mode de couverture qui rassemble toutes les transmissions, à partir de comptes personnels sur Facebook aux dessins d'illustrateurs indépendants, etc.

Si le Brésil avait une télévision publique de qualité et un système de communication véritablement démocratique, ce type d'action resterait nécessaire. En d'autres termes, face au monopole commercial des communications du Brésil, ce type de couverture par les ninjas et les collectifs est une question de survie, et nous espérons qu'elle continuera à se renforcer.

Ce billet fait partie de notre dossier central la Révolte du Vinaigre.

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