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Un prix Nobel qui ne fait pas la Paix

[Les liens renvoient vers des pages en anglais]

Le prestigieux Prix Nobel de la Paix 2013 vient d'être attribué à l'Organisation pour l'Interdiction des Armes Chimiques (OIAC). Le Comité Nobel a déclaré : 

[L'OIAC et ses conventions apparentées] ont défini l'usage d'armes chimiques comme tabou en droit international. Les récents événements en Syrie, où les armes chimiques ont été remises en usage, ont souligné la nécessité de mettre en valeur les actions pour se débarrasser de telles armes.

Les réseaux sociaux ont été stupéfaits de ce qui a suivi quand le Comité a été dans l'incapacité de contacter le lauréat :

@OPCW [OIAC], veuillez nous contacter @Nobelprize_org, nous essayons de joindre vos bureaux.

Cette situation ubuesque, apparue avant-hier (11 octobre) a été soulignée par The Next Web qui a salué l'OIAC :

C'est bien, les gens du Prix Nobel sont allés sur Twitter — devenu le lieu où dire au monde de quoi vous avez déjeuné et autres futilités du genre – pour faire savoir à l'OIAC qu'il lui fallait prendre contact.

Pénétrons-nous un moment de cette réalité.

Le Washington Post récapitule les appels manqués des lauréats du Nobel 2013.

Comme celle de l'an dernier, la décision du Comité Nobel norvégien a attiré une très large attention et engendré des déceptions puisque la liste des sélectionnés comptait bon nombre d'individus très méritants, comme la Pakistanaise de 16 ans Malala Yousafzai.

De fait la récompense allée à l'OIAC a même surpris des observateurs du Nobel. Ces derniers jours, Malala Yousafzai, l'écolière qui a défendu l'éducation des filles au péril de sa vie, était considérée comme candidate au Nobel de la Paix de cette année. Les sympathisants de Malala étaient consternés lorsque le Comité a publié sa décision, et la déception s'est déversée sur les réseaux sociaux [NdT : Le prix Sakharov lui a été décerné].

Coïncidence ironique, avant-hier était aussi la Journée internationale [des droits] de la fille [fr], créée par l'ONU pour promouvoir l'éducation des filles. Avant l'annonce du Comité, Curt Rice, un commentateur qui promeut sans mâcher ses mots l'égalité hommes-femmes surtout, entre autres, dans la science et la technologie, avait un espoir :

J'espère que le comité du Prix Nobel démentira ces propos sur son problème avec les femmes : http://t.co/HLbGZJ9Zw4

De fait, sur 44 femmes nobélisées depuis 1901, 15 seulement l'ont été au titre de la Paix, et souvent un prix était partagé entre deux lauréates au moins. Les hommes l'emportent donc largement en nombre de Prix Nobel obtenus. Le Comité a beau se défendre que le genre n'est pas en cause, Curt Rice l’engage à le prendre en compte et ceci, de façon respectueuse :

On ne peut pas avoir un nombre disproportionné de lauréats masculins uniques, que l'on compense ensuite en divisant une année une récompense dépréciée entre plusieurs femmes. Le comité ne devrait pas améliorer l'équilibre entre les sexes en faisant une braderie de militantes féminines.

Certes, Malala Yousafzai sans Prix Nobel a aussi fait des heureux :

Les talibans pakistanais “ravis” que Malala Yousoufzai ait manqué le Prix Nobel de la Paix

Autre pierre d'achoppement, la nature du lauréat. Pour la deuxième année de suite, la prestigieuse récompense va à une organisation plutôt qu'à des individus, succédant au prix de la Paix 2012 allé à l'Union Européenne, ce qui conduit beaucoup à s'interroger sur les raisons du Comité :

Le Prix Nobel de la Paix semble un peu intéressé ces temps-ci. L'UE, Obama, maintenant l'OIAC. Idéaliste. 

Le Prix Nobel de la Paix devrait plutôt être donné à des individus qui font vraiment une différence, et pas seulement à des organisations et chefs d'Etat.

Je me fiche vraiment de qui a le Prix Nobel de la Paix cette année. Ils ne pourront jamais se racheter de l'avoir donné à Obama et à l'UE de l'austérité

Le Nobel de la Paix ne mérite sans doute pas Malala. Il semble s'obstiner à faire des gestes politiques creux

En toute franchise le Prix Nobel de la Paix est plutôt descendu dans l'ironie depuis que Kissinger l'a eu.

Zeynep Tufekci, professeur-assistant à l'University of North Carolina, Chapel Hill, s'est cependant fermement prononcée en faveur du Prix allant à l'OIAC :

Ce dont le monde manque désespérément, et que le Comité a pour une fois récompensé, c'est la sorte de travail de paix ennuyeux et institutionnel de paix qui fait avancer les vies des gens. Jour après jour. Petit à petit. Mais sans lequel les vies sont brisées et les pays tombent en morceaux (comme en ce moment).
[…]
La célébrité est allée ailleurs, les caméras sont parties, et ces bureaucrates et techniciens sous-estimés, les organisateurs, les institutions qui améliorent les vies de millions de personnes, chaque jour, se font licencier, sont sous-financés, voire moqués. Oui, ce ne sont que des bureaucrates et technocrates ! Certes, individuellement, ils ne sont que cela. Mais comme institution ils sont ce dont le monde a grand besoin, et beaucoup plus nombreux.

Certains trouvent que le Comité a manqué le bon moment pour décerner le prix de la Paix à l'OIAC :

L'OIAC aurait dû obtenir le Prix Nobel de la Paix en 2003, quand elle a défié Bush en proposant une alternative à la guerre d'Irak.

Des commentaires ouvertement sarcastiques sur le choix du Comité ont aussi fleuri, imaginant que l'OIAC a obtenu le prix “parce que son directeur [M. Üzümcü] a trois trémas dans son nom,” ou expliquant que le “comité de sélection qui choisit le candidat officiel de l'Inde aux Oscars et le Comité du Prix Nobel de la Paix pensent de la même façon.”

Au-delà des sarcasmes et du choix des institutions plutôt que des individus, il y a une considération de fond : l'OIAC a-t-elle été récompensée pour son travail discret depuis 1997, ou bien le Nobel de la Paix était-il une tentative de subtile communication politique ? D'aucuns pensent que l'OIAC n'a pas fait sérieusement son travail. Plus important, un grand nombre de commentateurs, dans les médias tant sociaux que généraux, ont fait le rapport entre le prix prestigieux décerné à l'OIAC et les récents massacres en Syrie dont il a été prouvé qu'ils ont été causés par des armes chimiques, un arsenal dont l'OIAC supervise la destruction. Le Comité Nobel a réfuté (sans convaincre) de telles allégations :

Absurde RT @Nobelprize_org : L'OIAC n'a pas reçu le Prix Nobel de la Paix à cause de la Syrie mais à cause de son travail de longue date.

De même que Jenan Moussa, une journaliste renommée qui a couvert la Syrie en long et en large, d'autres doutent également de l'absence affichée de lien entre le Prix de la Paix et le processus de désarmement chimique de la Syrie mené par l'OIAC :

@PTI_FATA la décision était purement politique pour ce qui se passe en Syrie… personne ne connaît même le sens de cette organisation

Les protestataires syriens de Kafranbel, connus pour leurs caricatures pleines d'esprit et leurs poses à visage découvert pour des photos, ont publié leur opinion, qui dénonce la décision du Comité Nobel :

#OIAC#ONU a reçu le #PrixNobel !! #USA#Syrie#Mort#Kafranbel

Face aux réactions négatives, le directeur de l'OIAC a annoncé que la Syrie y entrera comme 190ème pays membre, une déclaration qui, étonnamment, est passée presque inaperçue. L'OIAC n'a cependant pas répondu à ceux qui saluaient le rôle du Président russe Vladimir Poutine pour introduire l'OIAC en Syrie. Si certains considèrent que récompenser l'OIAC du Nobel de la Paix est “dans la ligne du discours vicié selon lequel Obama & Poutine ont ‘évité la guerre’ en Syrie,” des internautes ont sérieusement souligné l'implication de Poutine dans l'opération en cours de démantèlement des armes chimiques de la Syrie :

Si quelqu'un a mérité un prix Nobel pour l'éradication des armes chimiques en Syrie, c'était le président russe Vladimir Poutine, et pas un extra-terrestre #OIAC

“Poutine aurait dû recevoir le Prix Nobel de la Paix et NON PAS l'OIAC. Sans l'aval de Poutine, ils n'auraient pas pu entrer [investiguer] en Syrie”

Ces réactions font suite à une initiative annoncée par des personnalités publiques russes de présenter la candidature du Président Poutine au Prix Nobel de la Paix 2014. Mesdames et messieurs, faites vos jeux pour parier sur le lauréat l'an prochain du prix (avec encore moins de prestige, et encore plus de dissensions) :

Ce sera le tour de Poutine “@omarsyria : Assad Prix Nobel de la Paix 2014″

Ne soyez pas étonné si l'an prochain le Prix Nobel de la Paix est décerné à Nétanyahou ou Lavrov.

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