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L'expulsion de Leonarda, 15 ans, Rom, met la France face à ses contradictions

student-activist mobilization Leonarda

Un militant étudiant lors de la mobilisation en soutien à Leonarda et Khatchik, élèves sans-papiers, Paris 18 octobre 2013 – par Valentina Camozza, Copyright Demotix

Ce billet a été co-écrit avec Suzanne Lehn.
L’expulsion de Leonarda Dibrani, Rom et collégienne de 15 ans, n'a pas fini de secouer en France tant le monde politique que la société et les repères mentaux des individus. Ce n'est pas la première expulsion d'un enfant d'âge scolaire, mais cette fois tous les ingrédients, sont là, inextricables, pour mettre violemment à nu les contradictions d'une politique de l'immigration mal assumée, sur fond d’expulsions en hausse des sans-papiers, de stigmatisation des Roms et de montée en puissance électorale de l'extrême-droite populiste. Loi contre valeurs, fermeté contre humanité, et pour l'action de la police, faute contre maladresse, tels sont les pôles d'un impossible débat.
Les faits : le 9 octobre, à quelques mois des cinq années de présence sur le territoire qui auraient pu lui valoir avec sa famille une autorisation de séjour, l'adolescente doit descendre du bus qui conduit sa classe en sortie scolaire, et est emmenée par la police s'envoler avec sa mère et ses frères et soeurs, pour rejoindre au Kosovo le père expulsé la veille. Elle n'y a jamais vécu, n'en parle pas la langue, et y sera en butte aux discriminations.
Le Réseau Education sans frontières, qui milite contre les expulsions d'élèves, s'est aussitôt enflammé et dénonce les “politiques aveugles et inhumaines”. Une page Facebook a été créée, avec plus de 3.200 “j'aime”, et une pétition a été ouverte sur Avaaz : 

Tempête politique et jeunesse dans la rue

Pour tenter de désamorcer l'indignation, et en l'absence à la fois du Ministre de l'Intérieur et du Président tous deux en déplacement lointain, le Premier Ministre a ordonné une enquête administrative sur les circonstances de l'expulsion de Leonarda, promettant un retour de la  famille en cas de vice de procédure.

Le ministre de l'Intérieur – en charge des migrants et demandeurs d'asile -, porté par sa popularité, irrite ses collègues avec sa tendance à agir seul sans consulter le reste du gouvernement, et le journaliste-blogueur du HuffPost Romain Herreros se demande s'il n'est pas allé trop loin :

Mais au PS le trouble profond s'étale sur les médias et la cacophonie s'est amplifiée au sommet du pouvoir, comme détaille le blog Sarkofrance saison 2  :  

Le gouvernement a été ébranlé. Peut-on le dire ? Oui. Jean-Marc Ayrault a demandé une enquête; Manuel Valls a fait publier un communiqué défensif. Le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, celui qui institutionnellement pourrait remplacer le président de la République si celui clamse, a fustigé publiquement les conditions de l'arrestation. Le Parti du président, le PS, s'est indigné. François Hollande, en déplacement à quelque 3.000 kilomètres de là, a réagi. Cette indignation s'est vue jusque dans les blogs politiques.

Students protesting Leonarda Khatchik Paris

Des lycéens manifestent pendant la mobilisation en soutien à Leonarda et Khatchik, élèves sans-papiers, à Paris 18 octobre 2013. Photo Valentina Camozza, Copyright Demotix

A la veille des vacances scolaires, des milliers de lycéens ont bloqué leurs établissements et manifesté, les 17 et 18 octobre, contre l'expulsion des élèves sans papiers et pour le retour de Leonarda, une mobilisation qui ne rencontre cependant qu'un écho limité dans la population générale indisposée par les migrants,  et dont la sincérité est mise en doute par certains, comme le journaliste Patrice de Plunkett : 

Ce qui s'exprime ressemble plutôt à un règlement de comptes. Le secrétaire national du PS expliquant, au ministre PS de l'Education nationale, que les lycéens PS bloquent des lycées pour contester le ministre PS de l'Intérieur ? ça va encore faire du joli dans les sondages.

et où d'autres voient pure manipulation politique contre un gouvernement divisé :

Le blogueur Seb Musset appelle à sortir de la politique de l'émotion alors que dans les faits rien ne change :

Pendant combien de temps encore 20.000 Roms vont être instrumentalisés à gauche comme à droite dans le débat politique, et tout ça pour un statu quo ? Rien ne change pour eux, rien ne change dans notre regard.

Mensonges et imbroglio

Avant même la publication du rapport d'enquête demandé par le Premier Ministre, il se répandait que la famille n'était pas exemplaire, ne faisait pas d'effort d'intégration, et que le père, par ailleurs dit violent, avait menti sur la nationalité de sa femme et ses enfants, qui seraient en réalité nés en Italie. Ces éléments jetés en pâture au public ont fait chacun juge de la validité de l'expulsion.

Christophe Giltay de RTLInfo.be écrit :

Le plus fou c’est que si ce qu’il [le père] dit est vrai, ses enfants sont de nationalité italienne, ils ont donc tout à fait le droit de résider en France comme partout dans l’union européenne. Et comme c’est le père qui a menti à l’office des étrangers, la femme et les enfants ne risquent rien devant la justice française. Mais ont-ils vraiment la nationalité italienne ? Difficile à savoir puisqu’ils ont détruit leurs papiers.

Difficulté particulière aux populations Rom ? Christophe Bouillaud, professeur de science politique à l'IEP de Grenoble, pense à l'impossibilité pour les sous-prolétaires d'échapper à leur condition, malgré les embrouilles qu'ils peuvent monter :

De fait, le coup de théâtre de l’italianité (légale) des membres de la famille n’en est peut-être pas un, il peut s’agir d’une autre embrouille encore, mais une fuite d’Italie, c’est tout à fait possible, c’est crédible,  cela en dit long sur la condition des “zingari” en Italie. On peut d’ailleurs supposer qu’ils ne savent pas eux-mêmes quelle est leur nationalité réelle en fait. Le père aurait déclaré à la presse que sa femme et ses enfants avaient des papiers italiens qu’ils auraient détruits, c’est bien possible qu’ils n’aient justement pas eu de tels documents de la part d’une administration italienne assez peu prompte à démêler les fils compliqués de ces vies transnationales.

Retour possible ?

Tandis que les juristes s'interrogeaient sur les possibilités de compromis pour un retour de la jeune fille, le 19 octobre, le président François Hollande a annoncé, outre une “sanctuarisation” dans les textes des lieux d'activités scolaires, qu'elle pourra revenir en France terminer sa scolarité, mais sans sa famille. L'adolescente, qui depuis Mitrovica, au Kosovo, a médiatisé sa cause avec les maladresses de son âge, a publiquement refusé.

Leonarda journalists

Leonarda face à un grand nombre de journalistes de France et du Kosovo, Mitrovica-Kosovo 19 octobre 2013. Photo Agron Beqiri, copyright Demotix.

Et la polémique de rebondir. Gilles Langoureau, militant du Front de Gauche, une coalition de partis partenaire souvent difficile de l'actuel gouvernement, écrit sur Facebook :

#Léonarda: Une enfant de 15 ans est ainsi mise en situation de choisir entre l’école de la République et ses parents, entre la France et sa famille. Le piètre jugement de Salomon de François Hollande contrevient à l’esprit de la Convention internationale des droits de l’enfant et à l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il est humainement indigne […].

Et le journaliste du “Monde” Thomas Wieder :

Pendant ce temps, l'expulsion d'un lycéen arménien, Khatchit, qui lui, est majeur, a également mobilisé. Le ministre de l'intérieur Manuel Valls, a écourté sa visite aux Antilles, et est très attendu. Saura-t-il reprendre la main ? On aura au moins appris que les expulsés ont un visage et une histoire.

Mise à jour de dernière minute : Leonarda et sa famille ne sont, comme on pouvait le craindre, pas en sécurité au Kosovo [albanais] :

“Familja Dibrani ishte duke ecur në Mitrovicë kur ata janë sulmuar nga persona të panjohur”, ka thënë një oficer policie.

“La famille Dibrani était en train de se promener dans Mitrovica quand elle a été agressée par des personnes inconnues”, rapporte un officier de police.

Ce billet a été co-écrit avec Suzanne Lehn.

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