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Canada: Inuk et fière de ses racines, une pop star indigène en herbe

Kelly Fraser and her band The Easy Four.

Kelly Fraser et son groupe The Easy Four.

En juillet dernier, Rising Voices publiait l'histoire d'une jeune indigène du Nunavut (Canada), dont les versions de succès pop en inuktikut (la langue locale) s'étaient fait remarquer sur le Net. Depuis, le nombre de ses followers sur YouTube n'a cessé de grossir, encourageant Kelly Fraser à écrire ses propres morceaux et à enregistrer un album, qui sort bientôt.

Reprenons les choses par le commencement. Comment t'es-tu mise à chanter?

J'avais dix ans, c'était pour un concours de talents organisé par l'école. J'avais décidé d'écrire quelques paroles et de me présenter pour que les gens arrêtent de me harceler… Mes parents m'ont dit si tu prends des cours, on te paye une guitare et si tu deviens vraiment bonne, on te paye une guitare électrique… J'ai eu les deux !

Qu'est-ce qui t'a donné l'idée de traduire Diamonds de Rhianna et Gangnam Style de PSY en inuktitut?

… L'an dernier, j'étais inscrite dans un collège à Ottawa, la Nunavut Sivuniksavit. C'est une école spéciale où les élèves Nunavut ont des cours sur leur gouvernement, l'histoire inuit et sur la politique et le gouvernement au Canada.   

Le deuxième jour de cours d'inuktitut… on devait choisir un projet, et moi j'ai choisi de traduire des chansons parce que j'étais vraiment douée pour ça. Je traduisais des morceaux pour mon groupe, de CCR [Creedence Clearwater], des Beatles, ce genre de choses. Mais ça passait complètement inaperçu, jusqu'à ce que je commence à faire ces chansons pop…

Dès que j'ai posté les chansons sur SoundCloud, ça a explosé. C'était la surprise totale ! Tout le monde partageait les morceaux et commençait à savoir qui j'étais et ce qu'est la culture inuit… ça m'a vraiment fait plaisir parce que j'ai toujours voulu être reconnue pour ma musique. Et jusqu'à la fin de l'année scolaire j'ai eu plein de demandes pour faire des concerts dans des communautés et des festivals.

Comment les gens réagissent-ils à ta musique ?

…Certains trouvent que ce n'est pas bien d'utiliser les traditions inuit pour avoir du succès ou que mes traductions ne sont pas bonnes. Je garde le sourire, je réponds d'accord, c'est ton opinion et je la respecte. Je n'essaye pas de me justifier. Je ne peux pas changer le point de vue des gens. C'est difficile de faire comprendre que je travaille pour sauver la langue inuit. Si quelqu'un veut vraiment comprendre ce que je fais, dans le respect, je lui explique. Mais certaines personnes sont vraiment totalement négatives. Dans ces cas-là, j'essaye de ne pas y porter trop d'importance, il vaut mieux ne pas prendre les choses trop personnellement.

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Penses-tu que ta musique contribue à préserver la culture inuit et inuktitut, chez les jeunes en particulier?

Oui, ça en a inspiré beaucoup. Beaucoup de jeunes me remercient et me disent moi aussi j'ai envie de devenir chanteur, c'est que j'ai envie de faire ça et tu m'as montré que c'était possible.

Mes chansons font la promotion de la culture inuit, elles parlent de nous, de ce qu'on mange, de ce qu'on fait. J'aime porter des vêtements avec des symboles inuit, comme les ulus [couteau] et les inukshuks [cairn de pierres]. Je n'ai pas honte de ce que je suis ; je n'ai pas honte d'être inuk. 

Beaucoup d'anciens ont souffert des déplacements forcés, des pensionnats et d'autres changements très brutaux. Ils ont eu honte de ce qu'ils étaient parce que le gouvernement a tout fait pour.

Moi, je veux dire que je suis fière d'être inuk, fière de parler l'inuktitut, que je ne veux pas perdre ça. Et je veux que les autres pensent la même chose, ça commence à venir et ça me rend heureuse. Beaucoup de jeunes m'ont vue et me disent c'est génial ce que tu fais, tu es la seule à faire ça.

Qu'est-ce qui est le plus difficile dans la traduction de morceaux anglais en inuktitut?

Il faut que ça colle. Tu ne peux pas simplement traduire, il faut modifier mais en s'assurant que le sens est respecté. Je ne veux pas faire de traductions superficielles, comme celles des hymnes dans les églises – ils n'ont pas été traduits correctement parce qu'ils [les missionnaires] ne disposaient pas des bons locuteurs inuktitut pour le faire. Le plus difficile c'est de trouver les mots justes et de les raccourcir, parce que l'inuktitut est une langue très compliquée et que les mots sont en général longs…

Comment la technologie a-t-elle contribué à ton succès?

C'est le plus étonnant de tout ça – tout est arrivé sur internet…

Je voudrais pouvoir inspirer les Nunavummiut [peuple Nunavut]. Nous avons beaucoup de problèmes et de handicaps. Nous n'avons pas suffisamment accès à l'éducation, trop peu de gens vont à l'école, trop peu de personnes osent prendre le contrôle de leur vie. Nous en sommes encore à essayer de nous “moderniser”, de passer d'un statut de peuple traditionnel, dépendant de sa terre pour sa survie, à celui de citoyens modernes utilisant mobiles, ordinateurs et iPods.

C'est un processus lent. A l'école, j'ai beaucoup appris sur ces problèmes, sur les Nunavut et la culture inuit, culture que nous sommes en train de perdre. Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, une grande partie de notre monde traditionnel est en train de disparaître au fur et à mesure qu'on en apprend plus sur l'autre, qu'on apprend à devenir Canadien. 

J'ai écouté “The Struggle” [La lutte], que tu as interpété avec Brian Tagalik [en anglais]. C'est très fort. Tu peux nous en dire plus sur ce morceau ?


C'est le dernier morceau que nous avons mis en ligne. Il est très fort. Il plonge profondément dans les problèmes que nous rencontrons, comme le manque de logement, le taux de suicides, les difficultés relationnelles avec nos grands-parents, nos parents, entre nous. Nos grands-parents vivaient de la terre, ils commençaient juste à vivre dans des maisons, à envoyer leurs enfants à l'école. Les pensionnats ont vraiment eu un impact négatif sur les Inuits, à plusieurs niveaux.

Dans cette chanson, Brian parle de ce qui se passe vraiment. Ce que personne ne fait, parce nous les Inuits tenons à toujours rester positifs, à ne pas parler des problèmes. … Moi-même j'ai fait une tentative de suicide, parce que j'ai grandi dans une mauvaise mauvaise estime de moi, dans un climat d'abus et de harcèlements. Mon père s'est suicidé. C'est pour ça que ce morceau m'a profondément touchée et qu'en le chantant je disais vraiment tu sais, il faut ouvrir les yeux et nous unir et penser positif. Nous devons être conscients que les choses vont s'améliorer. Même si c'est dur aujourd'hui, ça devient plus facile. C'est ça le message que j'ai voulu faire passer.

Tu vas bientôt sortir un album, n'est-ce pas ? Comment s'est passé l'enregistrement?

Le Département du Transport et du Développement économique [anglais] du gouvernement du Nunavut a mis en place, avec le Conseil du Canada, un Programme de Développement des Arts [anglais], qui soutient les Nunavummiut à travers leurs activités artistiques. Tu peux te porter candidat pour une aide sous forme d'équipements artistiques, d'instruments ou d'un enregistrement en studio. J'ai fait une demande pour l'enregistrement en studio et j'ai obtenu un peu d'argent de leur part et d'une autre organisation. 

Ça a couvert les frais d'enregistrement, le design graphique pour l'album, la production de 1000 CD, la photo, la location du studio et le voyage retour de mon groupe à la maison. Nous avons enregistré l'album en une semaine à Iqaluit. Le producteur a fait un super travail et nous avons terminé en septembre.

La sortie est prévue pour quand ?

Pour la mi-décembre.

Ton album sera disponible en ligne ?

Il sera disponible sur iTunes, YouTube et bien sûr en CD dans les villages. Le titre de l'album est Isuma, comme celui de notre morceau original. “Isuma” veut dire “penser” et le sens de la chanson originale est “Je ne penserai plus à toi”.

Je sais que c'est un vaste sujet, mais qu'espères-tu pour le Nunavut et les Nunavummiut? La région connaît de nombreux changements en ce moment. Quelle est ta vision de l'avenir ?

Je veux que le Nunavut puisse être géré par des Inuits, qu'il puisse s'appuyer sur des Inuits éduqués et une forte culture inuktitut. Je veux que les Inuits, moi y compris, nous prenions le pouvoir. Je veux contribuer à rendre notre langue plus forte, pour qu'elle soit une source d'identité.

C'est une très belle vision ! J'espère qu'elle se réalisera. Quels sont tes projets personnels ? 

… Je veux être une pop star ! Je sais que c'est un peu fou, mais si un jour j'avais cette responsabilité, être célèbre, j'aimerais aider le Nunavut. Peut-être qu'un jour j'aurai les moyens d'aider les jeunes Inuits à avoir plus d'activités récréatives par exemple. Parce que c'est ça qui manque. Les gens ont l'impression qu'il n'y a rien à faire, pas d'endroit où aller. Il y a du désespoir. C'est comme ça dans les petites communautés, parce qu'il n'y a pas assez de choses à faire. Je voudrais créer une fondation pour aider à dépasser cette situation et peut-être un jour accorder des bourses. Je veux que les enfants inuit puissent se dire “Plus tard je serai médecin” ou autre chose. Je veux qu'ils sachent que tout est possible.

Suivez Kelly Fraser et son album à venir sur Facebook et écoutez ses morceaux sur Soundcloud.

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