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A l'approche des élections en Turquie, Erdogan s'enfonce dans le déni

Protest in Istanbul, June 2013. Photo by Eser Karadag via Flickr (CC BY-SA 2.0)

Manifestation à Istanbul, juin 2013. Photo de Eser Karadag sur Flickr (CC BY-SA 2.0)

[Sauf indication contraire les liens dirigent vers des pages en anglais.]

Berkin Elvan est mort après 269 jours de coma. C'est une bombe lacrymogène tirée par la police anti-émeute turque qui l'a tué. Il avait 15 ans, un enfant. Mais pour le Premier Ministre Erdogan, ce garçon était un terroriste. Le traiter de terroriste est facile, c'est une façon d'éviter des condoléances ou des excuses pour un crime commis par la police, sur son ordre. Peut-être que dans le “monde parallèle ” d'Eerdogan, Berkin Elvan était un terroriste. Mais pour les autres c'était un enfant. Pour sa famille, ses amis, et les centaines de milliers de Turcs qui ont manifesté calmement le jour de l'enterrement du jeune Berkin il restera l'enfant parti acheter du pain et non un terroriste.

Le parc

Quand le Premier Ministre a ordonné la démolition d'un parc du centre d'Istanbul, il y a un peu moins d'un an, il ne savait pas ce qui allait se passer. Quand des manifestations d'ampleur nationale ont eu lieu, il les a traitées de complot (orchestré par un “groupe d'intérêts”) visant à le renverser et à discréditer le parti au pouvoir. Il en a rapidement rejeté la responsabilité sur des facteurs “extérieurs” et traité les manifestants de tous les noms. Tout le monde, partout, en portait la responsabilité sauf le Premier Ministre lui-même. Sa réaction, et sa rhétorique de division, ont stigmatisé le pays.

Erdogan n'a pas vu dans les manifestations contre le parc Gezi autre chose qu'une poignée de gens en colère contre la suppression de quelques arbres. Il n'a pas compris la signification profonde de ces manifestations – une accumulation de reproches contre son gouvernement. Tous ceux qui sont descendus dans la rue l'été dernier n'étaient que des hooligans, de la racaille, ou des casseurs, qui voulaient détruire ce que son gouvernement avait construit au cours des 11 dernières années.

Plus de 8000 personnes ont été blessées, 5300 arrêtées et 11 tuées l'été dernier. L'usage excessif de la force par la police anti-émeutes turque, la fumée pénétrante des lacrymogènes (et les bombes elles-mêmes), et les impacts douloureux des balles en caoutchouc, se sont traduits pour 14 personnes par la perte de leurs yeux.

L'hiver arrive

L'un des slogans les plus populaires utilisé pendant les manifestations de l'été était “Tayyip, l'hiver arrive” pour citer la série TV populaire “the Game of Thrones”. Parmi ceux qui avaient lancé le slogan, peu se doutaient que l'hiver arrivait vraiment et devait poser de sérieux problèmes au gouvernement en place. Depuis décembre 2013,  le Parti de la Justice et du Développement au pouvoir est embourbé dans un scandale de corruption. Les fils de trois chefs de cabinets ministériels, un magnat du bâtiment et un maire du parti AKP, impliqués dans des affaires, ont été arrêtés à Istanbul et à Ankara. Plusieurs conversations téléphoniques, dont des conversations entre le Premier Ministre et son fils [turc] — concernant un retrait d'un milliard de dollars déposés en espèces dans la maison familiale — ont été révélées et largement diffusées (le premier Ministre et son fils prétendent que ce sont de faux enregistrements et qu'il s'agit d'une nouvelle tentative du “monde parallèle” pour discréditer l'honnête parti AKP). D'autres enregistrements ont été révélés dont un appel d'Erdogan à une chaîne d'information locale HaberTurk  pour lui demander de censurer un leader de l'opposition et un reportage critique sur la réforme du système de santé — le journaliste et le rédacteur en chef de ce reportage ont rapidement été licenciés. Selon Erdogan ceci est normal- “nous devons dire [aux médias] ce qu'ils doivent faire,” dit-il lors d'une conférence de presse.

Tear gas shells in Turkey, May 2013. Photo by Birhanb via Wikimedia Commons (CC BY 3.0)

Grenades de gaz en Turquie, Mai 2013. Photo de Birhanb sur Wikimedia Commons (CC BY 3.0)

Dans une autre conversation téléphonique, le Premier Ministre demande à son Ministre de la Justice de s'occuper d'un procès contre Aydin Dogan, directeur de médias, pour évasion fiscale. Le Ministre lui répond qu'il n'allait pas lui être possible d'intervenir sur le jugement, étant donné les références du juge qui présidait le tribunal qui est de la communauté Alevi (minorité religieuse de Turquie souvent en désaccord avec le parti au pouvoir). Reconnaissant l'existence de cette conversation téléphonique, Erdogan a dit que sa demande était naturelle. “Tout pour le pays et la nation,” a-t-il ajouté.

Après ces affirmations, il n'est pas surprenant de constater une nouvelle mesure pour réprimer la liberté d'expression de la part d'Erdogan, qui a fermé Twitter le 20 mars. “Nous allons le supprimer” s'est écrié Erdogan lors d'une réunion électorale à Bursa. Douze heures plus tard, aux environs de minuit, les internautes n'avaient plus accès à Twitter. Le gouvernement a tenu ses récentes promesses de bloquer l'accès aux principaux médias sociaux en cas de nécessité. Alors qu'il est assez facile de faire pression sur ceux qui l'entourent comme les ministres ou les directeurs de chaînes d'information par un simple coup de téléphone, traiter avec des plateformes internationales telles que Twitter n'est pas si simple. Ainsi pour éradiquer cette “menace pour la société”, surnom donné aux réseaux sociaux par Erdogan pendant les manifestations de l'été, il aura fallu quatre décisions de justice pour obliger tous les fournisseurs d'accès internet, dont l'opérateur GSM, à appliquer l'interdiction. En fermant Twitter, Eerdogan a ajouté qu'il n'attachait aucune importance à ce que pouvait penser la communauté internationale.

Et Erdogan ne s'est pas excusé quand Berkin Elvan, le jeune de 15 ans, est mort. Le jour de l'enterrement, la police est à nouveau intervenue violemment contre les manifestants. Dans 15 villes des manifestants se sont soulevés contre la police. Le Premier Ministre a choisi de se taire le jour de l'enterrement alors que le Président Gul et d'autres responsables politiques ont tout de suite exprimé leur sympathie à la famille Elvan. L'ancien Ministre des Affaires Européennes, Egemen Bagis, a traité les manifestants de “nécrophiles” dans un tweet rapidement effacé après sa parution.

Erdogan n'a rompu son silence sur le décès du jeune homme que lors d'une réunion électorale à Gaziantep, où le Premier Ministre l'a traité de terroriste au lieu d'exprimer ses condoléances.  Il a aussi fait huer la mère du garçon, Gulsum Elvan,  par la foule quand elle a dit “L'assassin de mon fils est le premier ministre!” Avoir avec soi un lance-pierre et des “billes” est considéré comme porter une arme et signifie que Berkin appartenait à un groupe terroriste.

Le groupe Taksim Solidarity — organisateur des manifestations du Parc Gezi — cherche à obtenir justice pour la mort d'Elvan et a lancé une campagne de financement en ligne pour payer une pleine page nécrologique dans le New York Times.

Les droits fondamentaux en jeu

Il y a plus de journalistes en prison en Turquie qu'en Chine. Avec les manifestations de l'année passée, l'arrestation de manifestants a battu tous les records du pays. Les deux lois contestées récemment votées au Parlement — sur le Conseil Supérieur des Juges et des Procureurs et sur la réglementation d'Internet — sont la preuve du tour de vis du gouvernement sur les activités judiciaires et sur internet. Et la préoccupation est grandissante sur le contrôle d'internet et l'impact potentiel que cela aurait sur la liberté d'expression en Turquie, déjà très fragilisée.

Quand Berkin Elvan est sorti de chez ses parents le 13 juin, il ne se battait pas pour la liberté d'expression. Mais neuf mois plus tard, quand il a perdu la vie, le gens qui accompagnaient sa famille dans son deuil, et qui défilaient dans la rue et étaient confrontés la résistance de la police, combattaient pour leur droit à se réunir et à s'exprimer. Des élections nationales vont avoir lieu en Turquie le 30 mars. D'une certaine manière, pendant qu'il laisse les personnes en deuil suffoquer sous les gaz lacrymogènes et qu'il reste insensible à leurs revendications, Tayyip Erdogan en appelle à des élections démocratiques dans un Etat démocratique. Cependant la Turquie est loin d'être la terre promise d'une démocratie libérale.

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